Métier 1

Gilbert Garcin - Le Lecteur - 2011

« … non, non… allez, si tu veux on le fait ensemble… regarde, c’est pas difficile, fais-moi voir ton stylo : on coupe la page en deux d’une ligne : d’un côté, histoire ; de l’autre côté, géographie… maintenant, dis-moi à quoi ça te fait penser ces mots… juste un mot comme ça, sans réfléchir… allez, tu réfléchis trop… de tout ce qui t’attend dans ta future formation tu as retenu l’histoire-géo, mais pourquoi… ? donne-moi juste un mot pour commencer… c’est juste une association d’idées… ! si c’est cette matière qui te parle le plus, ou qui te déplaît le moins, alors on peut essayer de creuser… à quoi ça te fait penser ces mots… ? allez, si je te dis histoire, à quoi tu penses, là, tout de suite, paf… !? ma parole, se fout de moi ou quoi… ? si compliqué… ? choisit ses mots, et pas foutu d’en aligner d’autres… ! ou alors trop-plein, pas capable de choisir… ? ou mon exercice, idiot… ? merde ! fait quoi maintenant… ? – Mais je sais pas moi, j’ai aucun mot qui me vient ! – Ah ben voilà, moi ça m’en fait plusieurs à noter maintenant. » Il le regarde écrire bêtement ce qu’il vient de lui dire, puis détourne la tête quand vient la fin, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone, qu’il manipule en faisant défiler du pouce le rouleau de la page Internet, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas… – « Bon, et maintenant histoire… » –, des images de scooters, sur Leboncoin, les divers modèles montant et descendant, comme une pellicule passerait d’avant en arrière, incessamment, comme ça, en repensant aux îlots en suspension dans l’air qu’on voit dans Avatar, au moment du combat final. – En face, une blonde obèse au souffle court, pantalon et haut bleu marine, un foulard blanc noué autour du cou, remplit peu à peu sa feuille blanche de calculs autour d’un schéma figurant, en perspective, un pan de toit brisé dont elle doit déterminer la surface à partir de mesures de longueur et d’angle, sans soupçonner Pythagore, sinus et cosinus, ni la tangente qu’elle voudrait prendre en chevauchant l’un des mille zébulons qui vont d’un nombre à l’autre, d’une ligne à l’autre, en faisant tourner sur elle-même la figure de départ, presque aussi nerveux que les segments du toit-toupie qu’elle retrace, les chiffres qu’elle inscrit, les signes qu’elle tape sur son smartphone en mode calculatrice, la souris qu’elle fait voler d’un doigt sur le pavé tactile pour relancer la vidéo du problème Dudu. De temps en temps, elle réajuste son chignon en le tapotant de la main droite trois fois. Son regard se tourne vers la porte ouverte : le temps est instable. – C… passe dans le champ de la porte. Elle entre par la porte latérale, se dirige vers le photocopieur, glisse des feuilles dans le bac, frappe le bouton qui clignote, ne le lâche pas des yeux, le photocopieur bourdonne, recto verso, et allez… pas se laisser déconcentrer… va le faire ces lettres de non-motivation… pas si dur et peut être drôle… quand même drôles les lettres de Prévieux… un téléphone sonne,  faut les prendre à rebours… quand même pas les prendre toujours au sérieux… assez violent comme ça… ! même le curriculum… cur-ri-cu-lum, cur-ri-cu-lum… « Monsieur le Maire, Ja ba bo bu co lo ka kruk krax krax toulurpinouuuuille. Bo co gru gu co lo vo ta brix gretripunule. Prestalapapinaire avistabix avilililaviropire anlamissure zezurtibure. Iiiiiiiiiilistibôre acrik. Acrok… » vont accrocher à ça, tu crois ? je sais pas… même pas pouvoir le lire ça… prise pour une folle ma parole… ! et cette machine… – Le photocopieur bourdonne. Ming Ming se balance sur sa chaise. Ça craque, grince doucement. D’avant en arrière, du manuel au smartphone, d’une phrase toute faite idiote à sa mauvaise traduction mot après mot, de cette ligne couchée où elle sent bien que chaque chose est à sa place, à la colonne d’idéogrammes qu’elle bricole et qu’elle pourrait combiner autrement, elle pense qu’elle ne verra jamais le bout – ce qui, dans notre langue (cliché compris), pourrait se traduire en plusieurs temps : de hautes montagnes escarpées, boisées (avec beaucoup de vent dans les feuilles), un torrent qui gronde au milieu (on ne le voit pas) ; des rochers ressortent de l’eau tumultueuse, quelqu’un saute de l’un à l’autre, dans le sens du courant ; les eaux deviennent plus calmes, leur lit s’élargit, les rochers s’espacent, se font plus rare, on regarde plus souvent les autres derrière ; « Il va falloir se jeter à l’eau ! » – « Hi Mike ! – Hi ! » Michael rentre de la pause avec une chope de thé. Toujours cette démarche saccadée, comme si les jambes hésitaient sur l’endroit où poser le pied, sous la carcasse à supporter, aussi grasse que musclée, trapue, avec toujours ce poids sur les épaules et le cou de taureau incliné. « Ce matin, ma fils, premier travail, huit heures… moi pour… take to the shop… – Emmener au magasin. – Oui… ! moi levé à sept, pas lui… I wait… sept un quart… I wait… – J’attends. – Oui… ! sept demi… moi, monté à l’étage: “Hey boy! – Oh! what? what? – Time to go!” » – Et Naïs, la petite secrétaire à l’appétit d’ogre, entre les bouchées d’un sandwich riche et copieux, et d’un bon chausson aux pommes pur beurre ou deux chocolatines (deux trois cannelés sur le café), elle réduisait la tête de son jules à grands coups de textos… Jack, l’homme aux jambes de bois qui ne pouvait s’empêcher de faire des bulles aux commissures de ses lèvres, ses phrases finissaient par les éclater, et elles avec, sauf s’il se mettait à les écrire, sans majuscule ni ponctuation, erreurs à chaque mot, une marée noire et il aimait patauger dedans en marmottant… « Un petit retour en arrière pour vous montrer ce qui fait de mon passé le top background que vous recherchez. Remontons ensemble le temps jusqu’au printemps 92. Je termine alors 2ème aux championnats de France de skate-board / freestyle à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manual to flip 180°, … yeah ! ! ! old-style de tuerie, ça s’régalait dans tous les sens avec des crypto­tricks de taré… » ah… a y est la machine, pas trop tôt… Momo, le formateur qui avait l’air de rôder et de surveiller ce qui se passait quand venait l’heure de la pause, il consultait son iPhone en jetant un œil par-dessus dans toutes les directions possibles, et certains jours ses yeux papillonnent et roulent parfois, la fatigue le gagnant, rattrapé par la rumeur de la radio, qu’il laisse tourner dans ses nuits sans sommeil, alors qu’il tente de se souvenir de ce qu’untel disait, et il ne sait jamais ni quoi ni qui… et Maryline réajuste son chignon, trois petits coups de la main droite… Patricia les soirs d’hiver… arrivée en Monsieur Patate, habillée d’une salopette en toile de jute… repartie en jupe à carreaux et camisole aux lignes affriolantes… les exercices, les chiffres et les mots lui seront demeurés un mystère, mais elle aura achevé sa mue… elle sera sortie de la peau de bête qui la recouvrait… une peau d’ourse sous tutelle, qu’on a arrachée le jour où on a placé ses petits… elle ne manquait pas de les mentionner dans de drôles d’objets textuels, par une espèce de sortie de route désastreuse qui se terminait la famille réunie, à l’ombre au bord de l’eau, pour un pique-nique surprise… tartinne pin beure ramoili et dé dé copo chocola partout sur ses feuilles de brouillon… Stéphane, ou Hervé… très grand… et gros lors de son second passage au centre de formation… la fois où il a cassé la vitre de la porte en la claquant – celle à travers laquelle Ming Ming regarde souvent pour prendre de la hauteur, savoir comment passer d’un rocher à l’autre, voir le trajet parcouru et, peut-être, les sommets effacés de ses montagnes natales –, il a viré rouge, violet, bleu, son uniforme noir s’est désagrégé, il s’est mis à dégonfler, à rétrécir, et il a fini par ressembler à l’avatar du jeu sur lequel il gardait toujours un œil (il y avait toujours une fenêtre spécialement ouverte sur l’écran de l’ordinateur où il travaillait), une sorte de frêle humanoïde muet à la recherche d’une houppelande épaisse afin de se cacher et pouvoir dire quelque chose… oui, pouvoir parler, s’excuser, demander pardon pour la vitre… oui, et continuer à parler, continuer de parler, tel qu’en lui-même, et prier pour ça s’il le faut, oui…

  1. Voilà, on vient de regarder la vidéo de la proposition #1, et on hésite entre un texte déjà écrit du cycle précédent (Personnages), pas mis en ligne (une rue étroite, passante, un chantier au cœur de la ville), ou un nouveau texte sur le lieu de travail parce qu’il y a un peu de monde, et on se dit que ce ne sera ni l’un ni l’autre. Mais alors quoi ? – Et commence cette espèce de « dépression », avec des petits nœuds dans le ventre, et un air absent trop visible.
  2. Finalement, on opte pour le lieu de travail, pour les deux mots qu’on n’a pas su déployer alors, in vivo, avec ce qu’ils peuvent représenter : d’un côté le récit et tout un monde, de l’autre la dimension espace-temps – et ce seul mot, dimension. – Et après ?
  3. Parfois, on a besoin de consulter un livre qui pourrait aider. Là, c’était Debout payé, de Gauz, parce qu’il est question de son travail. Mais surtout les chapitres les plus fragmentés, où chaque fragment – un bloc-paragraphe – vaut un plan séquence, comme : « Cache-cache 2. Cache-cache dans les penderies des grandes robes : le jeu favori des enfants agités. » C’était histoire de se relancer quand on n’avançait à rien. Et puis, les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux.
  4. À partir de « Time to go » – quand une voix se souvient de ce qu’elle a dit –, il a semblé qu’on pouvait aller ailleurs : après la zone floue de présent, bifurquer vers le passé avec des voix qui ne traversent plus le lieu où on se trouve, sinon dans la dimension flottante du souvenir.
  5. Avec la possibilité de les entrecouper des voix actuelles : une façon de faire jouer la figure du double ? de mettre en scène les allées et venues ? et si les voix passées, qui arrivent après, hantaient déjà les voix présentes du début ? – Oh non, il faudrait tout reprendre depuis le début.
  6. La question des noms : rien d’abord, puis une initiale, puis un nom étranger, des surnoms, enfin des prénoms courants.
  7. Imaginer ce que Ming Ming peut imaginer dans sa langue maternelle, et tenter de le traduire : un casse-tête résolu en sens inverse, d’une certaine manière : énoncer de façon simple, courte, ce je penserais si j’étais en train d’apprendre le chinois ; le dire en faisant comme si ma langue marchait avec des idéogrammes, soit en trois ou quatre tableaux ou scènes ; ne pas oublier que l’idéogramme – et en voilà un beau bloc de langage – est un champ de forces dont les dimensions m’échappent, à moins d’utiliser des clichés (et pardon pour ça ; mais merci Shitao). Évidemment, sachant que Ming Ming est mariée depuis longtemps avec un Anglais, il est possible qu’elle pense aussi en anglais, chose qu’on a préféré oublier.
  8. De la langue étrangère, oui, on finit toujours par en utiliser : pas nécessairement pour les autres langues, d’autant qu’on est loin d’être bilingue, mais pour le FLE : pour le français langue étrangère, au sens littéral. D’où le choix du lieu de travail ?
  9. Fini. On relit la consigne : « un lieu où des gens se croisent, entrent, sortent ». Ici, pas tout à fait. Pour certains oui, d’autres non, installés, affairés. Ça pourrait être la même chose dans un hall de gare ou un lieu du même type, ouvert. Or, un lieu de travail, ou de formation, suppose a priori un cadre qui restreint, ou oriente, le champ d’action de ce qui peut se passer dans les têtes. Un écueil, ou justement ce qui permet de nous pousser dans nos retranchements, de « révéler d’autres pans » ?
  10. Les tirets, ne serait-ce pas une façon de fissurer le paragraphe, de revenir à la ligne l’air de rien à l’intérieur du bloc, mais avec de gros sabots ?
  • La photo de Gilbert Garcin vient après coup. À quelques exceptions près, aucun des textes dans Tiers Livre n’est associé à une image, contrairement à l’atelier précédent – Pousser la langue. C’est le petit travail que je me propose pour l’édition de ce carnet Web.
  • Et quelques notes supplémentaires possibles pour raconter ce travail.

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