Métier 2

Osvaldo Cavandoli - La Linea - photogramme

Ça faisait une drôle de portée les lames des stores vénitiens, les ombres sur les vitres embuées. On attendait qu’elle finisse sa clope en grelottant, et ça n’en finissait pas et on ne l’arrêtait plus. Les volutes de la fumée qu’elle recrachait entre deux phrases semblaient se figer sur place, former une espèce de brume pâteuse autour de son visage. Enfin, on rentre. Aussitôt, les lunettes se voilent. Le temps de les nettoyer, tout devient flou. Les autres semblent déjà installés. Elle fait le tour de la table pour les saluer un à un. Sauf… Il a bien eu droit à un bonjour et une bise, comme tout le monde, mais on a bien vu à son visage, les lunettes enfin à leur place, à quel genre de masque il a eu droit. On a bien entendu, aussi : « Bonjour… » Rien avoir avec les saluts habituels, les mots plus familiers, un ton plus enjoué. Le « Bonjour… », c’est plutôt réservé à la direction. Mais celui-ci ne conviendrait même pas dans ce cas-là. C’était si neutre, si monotone. Pas de modulations, pas de protase ni d’apodose, comme si l’interjection, son nom, devaient se prononcer sans accent. C’était si mécanique que tout le monde aura senti la force de l’émotion contenue qui fit naître l’ange qui, alors, passa, lentement. Et lui, si on a compris qu’il lui rendait son salut, c’est seulement parce qu’on l’a vu remuer les lèvres, grimacer presque, avec des yeux comme ça ! Et, le regard perdu, comme affolé, ne sachant sur quoi, encore moins qui, les poser, il a baissé la tête. Et il a sorti doucement les affaires de son sac au bout d’un petit moment. De l’autre côté de la table, on a vu, au moment où elle s’est approchée de lui, où elle s’est penchée pour lui tendre sa joue, tournant la tête comme si elle regardait tout à fait ailleurs, on a bien vu comment le sourire plus ou moins affecté qu’elle réservait aux autres s’est effacé, comment son visage s’est refermé d’un coup, comment elle l’a perdu même, tant celui qu’elle lui imposait, avant de le détourner complètement, eût été parfait pour une photo d’identité sans pliure ni traces, en fixant droit l’objectif, la bouche fermée, et c’est comme ça qu’elle a dit « Bonjour… », sans rien laisser paraître, ni sur le visage ni dans la voix, et comment la joue qu’elle a tendu d’un côté, de l’autre, n’a fait qu’effleurer celles de…, comment elle s’est redressée en regardant au-dessus de sa tête, comment elle est restée immobile devant lui l’espace d’un instant, comme pour lire les quelques mots projetés sur l’écran (mots clefs de la réunion), tandis qu’avec ses yeux comme ça !, lui, la tête relevée, la dévisageant… et comment elle l’a dépassé et s’est installée plus près de l’écran, lui tournant le dos, à côté de moi, près du bout de la longue tablée où le formateur aura sorti ses affaires, préparé ses fiches, allumé l’ordinateur, branché le projecteur, ouvert le fichier sur le bureau de son ordinateur – « Ah… les voilà ! » –, il a fait défiler rapidement les pages sur le grand écran, il a jeté un coup d’œil sur ses fiches en marmonnant, la rumeur s’est presque tue – « Bonjour… – Bjr… » –, il a relevé la tête, il a vu les regards tournés vers eux, on l’a vue se redresser, se figer une fraction de seconde, il s’est retourné – « apprenant agile – rendre visible l’invisible » –, il l’a retrouvée assise en train de sortir ses affaires, et on n’entendait presque plus que ça, farfouiller dans son sac, le cahier sur la table, l’agenda, le bloc-notes – « Moi je connais plutôt le Lapin agile… » –, les trousses, les fermetures éclair, les stylos, un rapporteur et une équerre – « Qu’il est con celui-là… » –, règles, marqueurs, tablettes et ordinateurs qui ventilent, un truc tombe. Du dehors, on n’aurait rien vu. Seulement que la salle de réunion était éclairée. On aurait aperçu, derrière le voile de condensation des fenêtres et les lignes noires des petites jalousies métalliques, des ombres découpées en mouvement. On aurait deviné quelques moitiés de têtes, et entendu la rumeur des bavardages à travers une fenêtre ouverte. – « Eh… c’est moi ou ça pue ? ». Deux autres ombres seraient apparues. L’une restant un instant sur le seuil de la porte, l’autre devant saluer les collègues en s’arrêtant et se penchant vers chacun d’eux autour de la table. La première ombre aurait fini par gagner directement sa place, près du bout de table. L’autre, en terminait son tour, se serait redressée, serait restée un instant immobile, et se serait installée juste devant. On n’aurait plus rien entendu de la salle. Juste la pompe à chaleur qui tourne, au pied de la fenêtre, avec cette odeur de fraîchin émanant de la salle. Et le branle-bas de la fenêtre.

  1. Avant d’écrire quoi que ce soit : un petit conflit pour rien, autant prendre celui dont j’ai été à l’origine suite à une mauvaise blague sur une affaire qui me concernait, mais que la collègue que j’espérais faire au moins sourire, d’autant qu’elle était en dehors de l’affaire, a mal prise – comme si les rôles avaient été inversés ! ; et voir ça du dehors, alors que j’étais le premier concerné et que je sais tout – enfin ça c’est ce que tu crois…
  2. Avant d’écrire quoi que ce soit : du dehors, on ne sait pas grand-chose, mais on voudrait bien savoir, tout, et c’est impossible, mais on veut tout savoir, alors on imagine, on imagine, et se repasse le film, pour ça, du peu qu’on sait, en plongée, contre-plongée, image satellite, gros plan sur la pupille, mais on n’en sait pas plus que ces changements de plans, à moins d’affabuler – et alors on pourrait avoir quelque chose qui se répète et, d’une version à l’autre, quelque chose a changé, un peu comme dans L’Homme foudroyé de Cendrars, avec l’histoire – bon sang, je n’arrive plus à mettre la main sur le livre ! –, l’histoire de « la peau de l’ours ».
  3. Le texte s’est d’abord déployé en quatre paragraphes dont on retrouve la trace assez facilement, en fonction de différents angles de vue.
  4. La longue phrase centrale m’interroge. Il s’agissait de deux phrases-paragraphes finalement collées pour noyer dans la masse le moi qui devient, cela dit, central. – Un trait de subjectif, très direct, dans un point de vue qui se veut le plus objectif possible : ça fragilise l’objectivité, ou ça la renforce, comme une façon de rester conscient que l’usage de la parole implique un sujet, ou l’oblige ?
  5. Il y a une petite contradiction, je crois : œil baissé/œil levé. Il me semble qu’elle est bien comme ça – et c’est purement subjectif.
  6. Les voix qu’on attrape au vol, je ne sais pas, mais ça casse le rythme. Et c’est comme un sursaut de sujet qui entend, et se souvient, non ?
  7. La phrase-paragraphe centrale est encadrée par deux paragraphes fantômes de facture plus courante, qui partent du même point de vue extérieur, du même dehors. Mais de l’un à l’autre, on a l’impression d’une plongée dans le subjectif : parce que les personnages se regroupent dedans, parce qu’on se retrouve dans le dedans d’un moi et d’une phrase, et parce que la sortie finale dehors se déploie avec le conditionnel passé, sous un angle imaginaire – le futur antérieur aurait offert un aspect plus objectif, même s’il aurait induit une présence, dehors ? quelqu’un qui passe ? la femme de ménage ?
  8. Donc, avec une telle consigne : « Prendre totalement au sérieux, exagérément, outrancièrement, le fait d’être en dehors de l’histoire » : zéro pointé !
  • Pour le carnet Web, j’ai modifié la première phrase. Juste la première . Je ne suis pas allé plus loin dans la relecture. – La version sur Tiers Livre est donc un peu moins bonne ?
  • L’image provient de je ne sais plus quel site. Je cherchais quelque chose qui représente l’expression apprenant agile. J’ai suivi la directement la catégorie de recherche en images. Et j’ai choisi l’espèce d’idéogramme qui m’a semblé le plus simple (contrairement aux storytelling surchargés) et correspondre avec le contexte de formation du texte.
  • Je me demande si je n’aurais pas pu trouver quelque chose d’encore plus épuré. Quelque chose, dans un des épisodes de La Linea d’Osvaldo Cavandoli ? – Même si, en y réfléchissant bien, la référence prend le contrepied de la consigne : la main du dessinateur intervient dans l’histoire du personnage représentant la ligne, régulièrement brisée. En même temps, le personnage, la ligne, n’est pas maître de son histoire : l’espace d’un instant, celui de la brisure et de la main qui dessine (et parfois efface), il en est écarté, non ?
  • Du coup, je change d’image. Un photogramme de La Linea fera mieux l’affaire. Et puis, c’est une sorte d’apprenant agile ce bonhomme qui fait l’expérience de sa ligne, surtout lorsqu’elle est rompue.

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