Lettre à Marguerite de Navarre

CLOUET Jean (attribué) - Portrait de Marguerite of Navarre - vers 1530

  1. Cette lettre me trottait dans l’esprit depuis plusieurs jours, mais j’en ai toujours repoussé l’écriture. Jusqu’à ce que je n’y tienne plus. – Mais qu’est-ce qui a opéré la bascule ? Les cornes ?
  2. Quand je parle de la suppléance de l’imaginaire, je pense aux Souvenirs dormants de Patrick Modiano lorsqu’il décrit son propre travail de mémoire autour d’un souvenir fait pièce de puzzle (la mémoire même ?) : « Parfois, je parviens à en rassembler trois ou quatre, mais pas plus. Alors je note des bribes qui me reviennent dans le désordre, listes de noms ou de phrases très brèves. Je souhaite que ces noms comme des aimants en attirent de nouveaux à la surface et que ces bouts de phrases finissent par former des paragraphes et des chapitres qui s’enchaînent. » – Mais pour des tournures, des expressions, des mots nouveaux, inconnus, isolés, tels que peuvent l’être celles et ceux de l’ancien français dont L’Heptaméron porte encore le souvenir, pour de la langue sans souvenir si l’on veut – et au contraire, c’est au moment où nous les lisons que le souvenir se déploie –, le travail de l’imagination pourrait correspondre plus littéralement, disons, à celui de Françoise Héritier dans Le Goût des mots : « C’est à partir du mot, prononcé, écrit, entendu, mis en bouche que je cherche à retrouver une définition qui, au-delà de la dénomination, à partir de toutes les évocations qu’il suscite en esprit et dans le corps, lesquelles ne sont pas toutes immédiatement déchiffrables et de la même manière, le fera entrer dans un monde parallèle où il jouira d’une pleine autonomie et d’une efficacité d’autant plus grande que cette définition est plus fidèle à son être. »
  3. Imaginaire ou pas, je n’avance pas plus vite. Plus sûr, peut-être, mais pas plus vite. Je l’ai dit : patience.
  4. L’agrégation… Il faudra un jour que je rassemble mes notes prises lors de ma première inscription, il y a deux ans : cent trente-deux fiches non de préparation au concours, mais d’observation de la vie d’agrégatif. – Que je les rassemble et les retravaille, même si j’ai tout fait pour qu’en soi chacune d’elles sorte de la simple note, relève du texte – qu’en chaque fiche vibre l’ensemble auquel elle appartient. Avec le temps, la vibration se perd plus vite qu’on ne l’imagine, surtout dans les brouillons.
  5. À la fin, quand la fiction, ancienne, et la réalité du moment, la mienne, se rejoignent – preuve de plus que la littérature en sait plus long sur les hommes qu’eux-mêmes : je ne parviens pas à l’exprimer clairement. – Eh bien, tu n’as qu’à l’écrire comme tu viens de le faire.
  6. La référence à Roland Barthes se trouve dans son cours au collège de France sur La Préparation du roman.
  7. Beaucoup d’énergie, beaucoup de sérieux, beaucoup de rhétorique (trop, d’où les dépenses précédentes) – mais la matière à traiter désormais est là (la figue de paroles de Francis Ponge à portée de main).
  8. (Eh oui, le texte est mauvais pour l’instant. Mais laissons venir.)

Madame,

Essayons maintenant d’y voir plus clair. Quoique L’Heptaméron soit aujourd’hui un chef-d’œuvre de la littérature en France, je dois vous l’avouer : il m’est difficile de vous lire. Et je suis tenté de vous dire, comme Nomerfide dans votre cinquième nouvelle : « Les propoz passez me touchent si peu, que je n’en puis avoir ne joye ny ennuy. »

Les raisons de cette difficulté sont multiples. D’abord, collant trop à mon époque – plus que je ne l’imagine, certainement, et que je ne le voudrais –, je n’aime pas beaucoup les histoires d’amour. Et je sens bien, après lecture de vos cinq premières nouvelles, que les soixante-sept suivantes ne vont traiter que de cela, l’amour, encore et toujours. Malheureusement, je suis d’une époque où le sentiment amoureux, du moins la représentation massive qu’on en donne, à grands coups de stéréotypes et de sentiments bienséants, bien pensants, me semble devenu une arme destructrice qui ne dit pas toujours son nom – et le téléfilm qui sera très prochainement diffusé à la télé, Coup de foudre à Bangkok, en sera une énième illustration, sous ses airs de conte inoffensif. Voilà pourquoi, certainement, je préfère tout ce qui traite de la guerre, de la mort – l’amour n’étant pas nécessairement exclu, mais il se trouve dans un état tel, comme hors de lui, où enfin il semble révéler un de ses noms – et d’abord celui du marché –, qu’il reste méconnaissable. Bref ! en des temps où l’on ne sait plus parler d’amour – quelques-uns savent encore le faire, j’imagine, mais ils doivent être si minoritaires, si solitaires, qu’ils sont voués à demeurer encore longtemps inaudibles, invisibles –, comment voulez-vous qu’on vous comprenne ? D’autant que l’amour, dans vos nouvelles, ne finit pas bien. Rien avoir avec le Coup de foudre… à Jaipur… à Noël… à Bora Bora… sur un air de Noël (l’autre avait dû fonctionner)… en Andalousie… à Saint-Pétersbourg… à l’île Maurice… et à Bangkok donc, dernier épisode d’une série de téléfilms déjà bien longue (je viens de le découvrir sur la Toile ; sans compter les autres films qui la précèdent : Coup de foudre… à Notting Hill… Manhattan… Seattle… Miami… Rhode Island… Bollywood… Yaoundé… Harvest Moon… au prochain village… dans l’Orient-Express… au bout du monde… à 3 temps… royal… pour toujours… et conséquences… par SMS… X-Files… ; et ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer de production d’œuvres, tous arts confondus, battant pavillon et sonnant clairon de l’amour – massif, vous dis-je). Mais votre façon de tordre le cou aux histoires d’amour, aux fins heureuses, n’est pas pour me déplaire. Surtout avec tous ces petits sommaires qui semblent déjouer les attentes du lecteur en devançant chaque nouvelle. À les lire seuls, on a l’impression de consulter une liste de faits divers, un peu dans la veine des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon.

Ensuite, l’autre raison de la difficulté où je suis de vous lire, c’est l’édition de mon livre. Un livre de poche qui ne tient dans aucune vu l’ampleur de votre œuvre, avec une police de caractère réduite et un interligne serré auxquels ma vue s’adapte mal, avec des notes de bas de page sans réel intérêt et de nombreuses notes de fin plus utiles qui ne cessent de rompre la lecture. J’aurais préféré une édition en plusieurs tomes plus soucieuse de la lisibilité, où chaque livre tiendrait vraiment dans la poche, où chaque page serait une bouffée de langage. Et l’œuvre s’y prête. Autant de tomes qu’il y a de journées, avec une police plus grande, des lignes plus aérées et toutes les notes en bas de page. Les petits sommaires sur une page entière avant chaque nouvelle, parce que ce sont des textes à part entière, et pas de simples effets d’annonce ou d’amorce préalables et presque insignifiants. Et en face de chacun d’eux, la miniature qu’ils appellent.

Une troisième raison possible serait à chercher du côté de la langue, parce qu’elle évolue sans cesse, elle a un passé, vous en faites désormais partie, et vous auriez bien du mal à lire cette lettre imaginaire si elle vous parvenait. Mais je crois qu’il s’agit d’une fausse raison. Quelle que soit la difficulté de lecture, à cause d’un mot inconnu, d’une expression étrange, d’une tournure de phrase spécifique, etc. – pour peu qu’on aime un tant soit peu la langue et ses aventures, et qu’on soit patient, les obstacles à la compréhension ne tomberont peut-être pas plus facilement mais… l’imaginaire devrait suppléer les lacunes.

Enfin, la dernière raison concerne le cadre dans lequel je vous lis : le concours d’agrégation, qui vous met en concurrence avec une dizaine d’autres œuvres littéraires (que je n’aurai peut-être pas le temps de lire entièrement – je pense surtout à Histoire de ma vie) pour un beau sujet de dissertation auquel je ne saurai pas répondre dans les règles de l’art ; et qui me met, moi, dans tous mes états. D’ailleurs, n’en parlons plus.

J’imagine combien cette lettre vous déplairait. Elle a au moins le mérite sinon de l’honnêteté, du moins de sa recherche en essayant de clarifier le mieux possible les résistances à la lecture de votre œuvre – sans quoi, d’ailleurs, je n’aurais pas opté pour ce genre. Mais ne restons pas sur cette note amère. Malgré la difficulté, qui reste peut-être plus imaginaire que je ne le dis, et n’est peut-être que passagère – gageons que le pire n’est jamais sûr –, voici maintenant la raison principale pour laquelle je m’engage à mener la lecture à son terme.

Elle a rapport avec le signe des cornes, symbole de cocuage, dans la troisième nouvelle : « plusieurs mauvais garsons luy faisoient les cornes par derriere, en signe de mocquerie. » Jusqu’à très récemment, je ne connaissais pas la signification de ce signe. Je l’ai apprise dans la structure où je travaille, avec Manuela, une Espagnole qui parle assez bien français mais veut maintenant connaître les règles de l’expression écrite. J’ai oublié le contexte dans lequel le signe des cornes de cocu est apparu, toujours est-il que ce signe, selon Manuela, est vivant en Espagne – et quoi de plus naturel au pays de la corrida ? –, quand apparemment il ne l’est plus en France – du moins je ne l’ai rencontré nulle part. Nulle part, sauf dans votre œuvre ! Au moment où j’apprends l’existence de ces espèces de cornes d’abondance, d’amour et de malheur, je les retrouve dans votre œuvre ! Et c’est là, quand la fiction, ancienne, lointaine et étrangère d’une certaine manière, recoupe la réalité du moment, ce qui m’advient, que se trouvent toutes les raisons de poursuivre une lecture, qui est certainement moins difficile qu’elle n’est en vérité : parce qu’il y a là une preuve directe, littérale, de ce que, comme disait peu ou prou Barthes, la littérature en sait long sur les hommes.

Je n’ai pas parlé de l’illustration qui orne la couverture de mon livre. Je ne la comprends pas. Avec ce bleu-vert dominant, en arrière-plan et sur votre vêtement, elle est passablement monotone et, vous, si pâle dans cette note froide, êtes cadavérique. Il n’y a que votre perroquet sur l’épaule – tel un pirate ?! –, d’un beau vert plus brillant que dans votre portrait par Jean Clouet, qui semble vivant.

Espérant ne pas avoir trop abusé de votre temps – sait-on jamais, le temps de l’éternité est peut-être plus précieux qu’il n’y paraît –, et bien que cette lettre ne vous parvienne jamais, Madame, je vous salue.

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