Film d’articulation

8 Sergueï Eisenstein - La Grève (1925) - photogramme

Usual supects – un gangster retourne au tribunal observer du haut d’un escalier, une dernière fois, sans qu’elle s’en aperçoive la femme pour laquelle il venait pourtant de raccrocher ; elle sent sa présence, jette un œil là-haut, il n’est plus là – on se retrouve dans le bureau de police où l’interrogatoire d’un suspect est en cours ; un enquêteur s’adresse au suspect, sur le mode de l’ironie ; coup double, car la réplique est en même temps une critique du plan-séquence précédent, con côté mélo – coup triple : cet enchaînement de plans-séquence, qui pourrait n’être qu’un jeu de montage gratuit, raccroche le mélodrame à ce que raconte le suspect, comme une histoire sortie de son imagination.

La Ligne rouge – un soldat, déserteur, et son supérieur, dans une cabine au fond d’un navire de guerre ; l’interrogatoire vire au dialogue presque philosophique sur l’existence d’un autre monde, qui ne serait pas réglé sur la mort ; le soldat persiste : « J’ai vu un autre monde » – et on y va dans cet autre monde, entre l’île du Pacifique où il se cachait, accueilli par les habitants issus d’un peuple premier, et les souvenirs de sa jeunesse – entre les deux, un plan, très bref : une bouche d’aération, la soufflerie : le cinéaste filtre.

Ran – une scène d’amour entre un homme et une femme, qui a peut-être une dimension politique (mais j’ai oublié) – nouvelle séquence : deux gardiens du palais voient un homme sur un cheval blanc s’approcher ; ils tirent ; le cheval détale ; ils éclatent de rire, deux fois, nettement, avec une syncope entre les deux – retour à la scène d’amour, l’homme et la femme se rhabillent : trop tard car on a tout vu, tout entendu, même si on n’a rien compris à la métaphore.

1914 – une seule séquence, un seul plan : mais où sont les articulations ? comment s’inscrivent-elles dans le film ? la caméra autour des personnages ? quand elle les filme de face, de dos ? quand on ne les voit plus ? le décor, en perpétuel mouvement ? les accélérations, les ralentissements ? les vues de haut ? celles de près ? les jeux de lumière ? le jour et la nuit ? les fusées éclairantes ? le peuple de l’ombre ? – après la chute, le personnage sonné, qu’on n’y voit plus rien.

  1. C’est la scène de Usual supects qui a tout enclenché. Le procédé d’articulation des plans séquences, sans rapport entre eux en apparence, le second permettant néanmoins de commenter le premier, m’a tout de suite renvoyé à Ran, puis La Ligne rouge – même si l’aspect commentaire disparaît. 1914, c’est venu après, mais ça me semble une évidence.
  2. Eisenstein aussi, pour l’image, mais je ne sais trop pourquoi. Ou plutôt si, mais on est loin de ce qui m’a sauté aux yeux, ou aux oreilles. Ou plutôt non, mais c’est différent. C’est pour la capacité à filmer, et parfois de très près, les éléments et le procès cinématographique, l’air de rien, sa capacité à articuler clairement (ce) que c’est (que) du cinéma.
  3. Chris Marker fait ça aussi très bien. Dans son documentaire sur Akira Kurosawa, en voix off il explique sérieusement que… et il enchaîne sans transition avec un acteur ou un technicien sur le plateau qui dit : « Arrête de charrier ! »

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8