Métier 4

13 MOUGIN Martine - Série Bees 1 Stay with us n°8, 2, 1, 3, 4, 5 - 2014 - Courtesy de l'artiste - Topographie de l'art, 2018-2019

« Une phrase ou deux, ça suffit. Mais on verra ça après la pause ? » Tout le monde sort. Je retourne dans mon petit coin de bureau, m’assois sur le fauteuil molletonné. La porte se referme sur la rumeur des paroles. En s’évanouissant, elle laisse place au bourdonnement qui, jusqu’alors, et seulement de temps en temps, affleurait à notre conscience en léger bruit de fond, à peine un grésillement (un rayonnement ?). Sur la table d’en face, l’ordinateur offre sa page Word laissée ouverte. Quelques lignes du texte qu’on est en train d’écrire et deux images d’un chemin blanc poudreux. L’autre machine, derrière, se met à ventiler. « J’est apprit que c’été une encienne voix romane qui relit sainte (mediolanum santonum) à Pèrigueux vesunna. Si je creuse, tu croix qu’on y trouve des beaux pavés, desous, roman ? » Le mur du fond est tapissé de range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrés par les montants jaunes et les plateaux blancs des étagères. Quelques livres aussi, les différentes dimensions offrant un peu de relief à l’ensemble, de légers coups de griffes ici, des creux et des bosses là (et les petits trous des œillets de préhension). Oh ! les porte-étiquettes en plastique tombent en miettes. Et les mots qu’ils protègent, lorsqu’il y en a, ont fini par s’effacer… Un effet répété du soleil, comme aujourd’hui, en illuminant le Lieu Ressource ? Le bleu du ciel est pur, la lumière vive. Les profils se découpent sur les fenêtres, comme dans un théâtre d’ombres chinoises. On parle. Mais voilà que tout se voile et qu’un rideau de pluie, en tombant, disperse les ombres et leur bourdonnement feutré. Sur la vitre du haut, l’abeille butine encore et encore le vide. « Eh dis… tu veux un café… ? – Euh non… mais, merci ! »

* * *

« Tu veux un café… ? » non… j’veux mon temps mort… qu’on sorte… ! pas d’ton café… ou noir mais j’me l’f’rai… ! quand tout l’monde s’ra enfin sorti… dans mon coin d’bureau… dans mon box, hein… ? sur c’t’espèce de pouf ramolli… j’vais finir d’l’éventrer… mais va pas s’fermer c’te porte… ? i’ vont pas la boucler… ?! que j’m’entends plus… qu’ça bourdonne… qu’ça gronde… qu’ça pète une bonne fois… ! non mais l’autre… l’ordi qu’est resté en plan… ! j’lui d’mande de mettre en veille et non… et tout ça pour quoi… ? deux pauv’ images d’un ch’min poussiéreux en une ou deux phrases… « mais l’reste… on verra après hein… ? » non… à ventiler comme ça ses mots ça risque pas d’chauffer là-haut… pas comme la machine… ça dit quoi déjà… ? ancienne voie romaine… Saintes Périgueux en blablatin… pavés enterrés… avec ça on f’ra pas un roman… mais de rien ici… r’garde-moi ce mur… toute cette doc pour un décor carton-pâte… des verts, des bleus, d’la grisaille, du noir, du rouge qui tache… toutes ces feuilles ça sert plus que d’range-couleurs… des blocs bien tassés… entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs on dirait du Mondrian appliqué à l’art de l’étagère vide… et les bouquins… juste de quoi gribouiller et trouer c’tableau lisse… ouf… ! d’toute façon ça tombe en ruines… du plastique qui s’émiette… des étiquettes illisibles… quand y en a… ! le soleil les aura englouties fissa… ! et ma parole aujourd’hui tout va prendre feu… ! ça cogne… i’ sont pas aveuglés dehors… ? on les voit plus… des ombres collées aux f’nêtres… pour c’que ça change… ! qu’est-ce qu’i’s’raconte… ? l’autre doit faire son cinéma… ah un grain… ! y a plus personne… ! « Dis, tu veux un café ? – Ah-oui-merci-c’est-gentil… » j’suis vraiment comme ce bourdon pas foutu d’voir la vitre…

13 Bernhard Stupre - Bienenbild, 2010 - Bienenhild (grau), 2013

  1. Consigne : « bien choisir le lieu, le personnage, le contexte et la “non-action”. » Le lieu, au travail (Lieu Ressource ? coin café ?) ; le personnage, moi (ça peut changer) ; le contexte, en pause ou au chômage (technique, quand personne ne vient). Mais la non action… je vais devoir m’y mettre pour la connaître.
  2. Pour une voix douce, je verrais bien le journaliste Frédéric Pommier : même les événements durs, dans ses revues de presse, ont parfois des airs d’anecdote savoureuse ; et ça tient, je crois, à son flow : un timbre plutôt feutré, avec quelque chose d’enfantin mais léger, qui se déploie, sous le texte qu’il lit, comme une série de vagues en mer relativement calme ; mais c’est le ressac qui étonne, l’élévation de l’onde, la cassure et le fracas du petit rouleau, et l’eau qui alors glisse sur le sable : ça ne se déploie pas sur le corps d’une phrase, qui laissera place à un autre après une petite pause, reprise de souffle derrière le point, par quoi la terre est bel et bien une petite planète bleue ; non, là ça se fait à cheval sur deux phrases : élévation, cassure, fracas : l’accélération intervient régulièrement sur le point ; pas le temps de souffler : les arguments opposés s’associent. – Pour une voix dure, cet acteur au timbre rauque (son nom m’échappe ; on le retrouvera sur la Toile) qui autrefois animait l’émission de radio C’est beau une ville la nuit (il en aura fait un film et, à l’origine, c’est un livre).
  3. Pour bien faire (vœu pieu) : un premier jet ni doux ni dur, qui disparaîtra.
  4. Je m’applique à suivre les petits conseils de lecture, Kafka, Collobert, Aragon – oh… « qu’importe ce que je dis si les sons mués en mains agiles touchent enfin ton corps dans son déshabillé ». Je découvre au hasard les textes des autres, qui avancent plus vite. Je cherche de quoi, et, du comment. Et peut-être que je trouve, grâce à ce texte qui porte le nom du fils, doux avec l’il liquide, dur avec l’occlusion dentale tu : peut-être que, pour moi, le doux relèvera de l’objectif, de la description, du paysage (fût-ce un visage inconnu, ma page-écran) ; dans le dur il y aurait du subjectif, du sujet, de soi (du sens ? – aïe !).
  5. Poser une phrase ou deux, juste une phrase ou deux, sans quoi les notes risquent de se substituer au texte… – Voilà, c’est fait, avec ce rayonnement qu’on imagine relever de celui qu’on dit fossile, tiré d’un côté des confins de l’univers, de l’autre des Chroniques des atomes et des galaxies.
  6. Faut-il attendre que vienne la suite du texte ou fendre le fragment, en doux, en dur ? Du fracas sortira peut-être la suite ?
  7. Résistance assez dure de la liste, de l’énumération de ce qui se trouve là, sous nos yeux, auquel on ne prête aucune attention et pourtant, c’est là, en suspension dans le vide où le regard tombe. On la lèvera en commençant par feuilleter Au bonheur des listes. Et on en accentuera les angles en se disant que, justement, là est le doux.
  8. Tant d’objets si familiers que nous connaissons si mal. Combien saurait dire ce qui comporte un œillet de préhension ? Et surtout, quelles définitions donnera-t-on de cette chose en soi ? quelle fantastiques descriptions ? à quel monde englouti, à quel extraterrestre – à moins qu’il ne s’agisse d’une fleur mutante – peut renvoyer ce petit organe capable de voir et toucher en même temps ?
  9. C’est court. La consigne dit une à deux pages, il y en a une demie. À peine une colonne. Tout ça pour ça ! – Et alors ? Douze syllabes, une poignée de mots, trois lignes ou trois traits, un haïku : c’est pas suffisant ? – Oui, mais la valeur de ce genre de fragment se mesure aussi au reflet en lui du petit univers éclaté dans lequel il se fond, avec les mille et un autres fragments qui gravitent autour, se croisent et s’entrechoquent. – Et après ? Qui dit que ce petit texte, qui a pris un temps fou, ne constitue pas ce genre d’univers, et qu’il n’y a plus qu’à en explorer toutes les dimensions, comme on l’a déjà fait dans nos nuits sans sommeil (et peut-être nos rêves), mille et une fois ?
  10. Et si on faisait une pause ? Si on allait voir du côté d’une nouvelle proposition d’écriture ? Peut-être trouvera-t-on d’ailleurs mieux là-bas la matière de ce qui nous manque ici ?
  11. Dans la préface à Mauprat de George Sand, on lit : « Les sources profondes de l’émotion ressortissent davantage de l’atmosphère que du concret d’un lieu ou d’une situation. » D’accord, d’accord. Mais maintenant : comment ça s’écrit une atmosphère ? Un lieu se décrit, une situation se raconte – et je crois que l’inverse est vrai –, mais une atmosphère… douce ou dure, d’ombre à lumière, le cru et le cuit, pour un oui ou pour un non, Abel et Caïn, entre chien et loup, ce que je dis et ce que je fais…
  12. La première colonne de doux a été difficile à tailler. La seconde, de dur, s’est démoulée facilement. Y a-t-il à en tirer une leçon ?
  13. La seconde se déploie à grands traits, on retouche la première ici ou là.
  14. Et si on échangeait les modes d’énonciation ? Si je osait prendre en charge l’aspiration, l’affirmation de la douceur ?

13 Poinar & Danforth - Melittosphex burmensis preserved in 100 million-year old amber from Myanmar - 2006

  • Le texte s’intitulait Pause-café. Je voulais explorer ce moment, en milieu de séance de travail, les autres sortent et je m’installe à mon bureau, en observant la salle vide, comme ça, la cafetière coule à côté, ça sent le café, les collègues se servent, discutent. C’est toujours un instant entre deux eaux, le soulagement et la tension qui retombe, mais ce sera de courte durée, le relâchement n’est pas total, on reste sur ses gardes. Ça va allait assez bien avec l’exercice d’écriture en deux temps, l’un doux, l’autre dur. Mais que vient faire là le bourdon ? Au fond, n’est-ce pas lui le motif principal du texte, comme le motif dans le tapis, au lieu du café jamais servi ?
  • Au début, je pensais plutôt aux étagères, parce que c’est ce que j’ai sous les yeux, devant moi, à mon bureau. Pour l’image, j’ai donc orienté mes recherches sur des représentations qui évoqueraient un étagement de couleurs, mais ce quelque chose de défraichi, décrépi dont parle le texte. Reprendre Piotr Mondrian, si net, si franc, dans les lignes et les couleurs, était donc impossible, d’autant que plus qu’il est mentionné. La peinture abstraite ne manque pas de référence, mais comment choisir ? Je me suis concentré sur le mot étagère. Tout de suite, le champ s’est grandement restreint. On veut surtout vous vendre une étagère – qui ressemblent même aux compositions rouge, jaune, bleu et noir (sur blanc) de Mondrian. J’ai retenu deux artistes peintres : Anne Pivot-Iafrate, avec L’Etagère (pour le motif même, encore figuratif, et les couleurs qui se mêlent) ; Richard Dubure, avec Brisure (pour le titre mieux indiqué pour la structure fragmentaire et affrontée du texte, et les couleurs mieux ordonnées dans l’éclatement abstrait) – mais dans la première œuvre, l’étagère se fond dans le mur, dans un espace qui se délite, dont ne subsistera qu’un fauteuil vide (celui où je me trouve ?) ; dans la seconde, le bris ne permet pas l’étagement, c’est une sorte de paysage de couleurs vu du ciel au lieu d’un horizon en face.
  • Le bourdon, ça me revient, c’était durant les quelques jours où j’ai écrit le texte, début juillet, il y avait dans la salle de travail un bourdon où une abeille qui butait contre les vitres.
  • L’avantage, avec le bourdon ou l’abeille, c’est le bruit, c’est la vibration. Là, le couleurs, l’alignement, peuvent se défaire, s’envoler peut-être (question d’intensité – doux, ou dur). C’est le vide qui les parcourt, comme celui de la vitre, invisible, que l’insecte essayait de traverser.
  • Les peintures de Bernhard Sprute offrant les deux possibilités : une abeille blanche, sur un mur de couleurs dont les lignes, entremêlées, peuvent suggérer encore quelque chose de floral, plutôt doux dans l’esprit – mais dur pour l’étagère et Mondrian renversés, d’autant plus que se glisse, en fond, une abeille noire ; et deux abeilles en nuances de gris, d’un gris bleu, moins peintes que gravées dans une sorte de pâte – ce qui pourrait bourdonner dans la tête pour représenter cette abeille qui ne cesse de buter sur la vitre. Faut-il choisir ?
  • Les deux images côte à côte, ou de part et d’autre du texte ?
  • Et puis il y a la série Bees de Marine Mougin. Une photo de la série lors d’une exposition, sur un mur décrépi. Étagement vertical de deux œuvres d’un côté, entre deux piliers, horizontal de l’autre. Comme des fenêtres de tailles et d’espacements différents, entre peinture et photo. Des fonds nuances de bleu ciel, bleu nuit. Des abeilles blanches, comme dans un négatif, en tous sens. Ça bourdonne, ça bute. Lignes et surfaces bleues étagées, ça vibre. Changement de fréquence. Dispersion impossible en surface, sur le mur où du café a coulé, seulement en profondeur. Dans le champ des fenêtres, en long, en large. Des trous dans le mur. Bleu ciel, bleu nuit. Abeille captive.

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