Métier 5

 14 VERDIER Fabienne - Montagne Sainte-Victoire depuis le plateau de Bibémus - 2019

Une espèce de son de cloche très pur, cristallin, do aigu issu d’un métallophone qui n’en finit pas de se disperser, s’affaiblir, de faire tourner la tête, jeter un œil sur l’écran. Son mec ? Elle se redresse et se remet à taper en haussant les sourcils. Maman ! c’est l’iPhone à deux mains, menton rentré, un coup de pouce vers la droite, un coup sec du gauche, texto, repli sur l’écran, clavardage.

C’est la nuit, il y a la lune, la lune jaunâtre, qui vient de se lever, la lune et son reflet dans l’eau, quelques vagues, et c’est tout, partout ailleurs c’est la nuit, le fond d’écran noir, l’heure blanche en haut, dessous la date en petit, sous la lune qui se lève en mer neuf points blancs alignés, et tout en bas, tout petit, Free, Appels d’urgence. « Ben regarde pas ! »

Ça sonne. Tout le monde regarde la place vide, la porte ouverte. Ça sonne. De dehors, on arrive au pas de course, au bout de la table. Ça sonne. On attrape le téléphone, en extension, sur un pied. Il glisse. Un réflexe de la main fait voler la sonnerie, un autre rebondir, elle retombe entre les deux mains. Un cri. Le téléphone main droite, un coup du pouce gauche sur l’écran. « Ça va… ? Oui, mais attends je sors, je suis en formation. » Ça claque.

« Au fait… ! » De l’autre côté du Lieu Ressources Momo vient vers moi, passe sa main gauche derrière son dos, la ressort avec une sorte de miroir fin et assez long, s’arrête, dessine ou écrit quelque chose dessus avec l’index droit, l’éloigne un peu de son visage, reste planté là un instant à l’observer. Le coin du petit miroir brille. Momo fait demi-tour. Il sort.

Un doigt vient frapper la touche Accueil, l’écran s’allume, l’heure en haut, dessous la date en petit, Faites glisser votre doigt sur l’écran pour déverrouiller, trois icônes en bas, le tout sur fond d’écran noir, la lune qui se lève et son reflet dans l’eau. Ça s’éteint au bout de quelques secondes. – Le même doigt tombe sur la touche Accueil – « tu sais que ça me fait lecteur d’empreintes ? » –, l’écran s’allume, l’heure, la date, le message de déverrouillage, les icônes, la lune, l’eau et la nuit. Ça s’éteint. – Le même doigt (le majeur ?) retombe plusieurs fois ainsi dans la journée sur la touche Accueil du smartphone à portée de la main droite. Le plus souvent l’écran s’éteint au bout d’une dizaine de secondes. Mais il arrive qu’on laisse le doigt appuyé sur l’écran, qu’on le fasse glisser doucement autour du cadenas au milieu d’un cercle qui viennent d’apparaître sous le doigt, de façon à faire s’ouvrir ou fermer l’anse du cadenas, trois arcs de cercle d’intensité lumineuse différente tournant autour du cadenas en suivant le doigt. L’écran s’est assombri. – On peut aussi tapoter subitement sur l’écran, le cadenas et le cercle apparaissent de façon fugitive, et en tapant rapidement à différents endroits sur l’écran, on a l’impression que le cadenas est sorti du cercle. L’écran peut se déverrouiller.

Des coups répétés sur l’écran de verrouillage et ça fait comme des bulles colorées qui s’échappent de la zone du point frappé, qui se dispersent vers le haut de l’écran, des petites, des plus grosses, des moins petites, des minuscules et des un peu moins qu’énormes, et comme sur l’écran de verrouillage se trouvent des montgolfières de toutes les couleurs, mais si petites, obtenir une série de bulles en nuances de rouge, de jaune, de gris, de vert ou de blanc, sur fond de ciel bleu, devient un jeu qui oppose à la constriction des exercices de « remise à niveau » (sous-entendu, des « savoirs de base » ; pour ce qu’on imagine, des maths et du français – réduits à de la grammaire et de l’orthographe, et de l’arithmétique élémentaire), la débâcle voluptueuse des bulles de couleurs imaginaires. « Si tu déverrouilles, t’as perdu. »

Ça sonne. Une sorte de jingle publicitaire, du marimba sur fond de ressac, une mélodie rythmée, un petit groupe sur la plage, un feu de camp, une paillote, des palmiers, la jungle, son bestiaire invisible, FARC et otages compris. Ça sonne. On fouille, on fouine, un trousseau de clefs, un portefeuille en cuir rouge, deux boîtes de médicaments, un tube de cachets d’aspirine effervescents, Télé Z, un livre de poche écorné (Le Défi du prince). Ça sonne. On pose le téléphone sur la table, on place sur son nez les lunettes qui pendent sur la poitrine, les bras tendus on observe le téléphone. Qui sonne. « C’est quoi ça… ? Encore un qui veut me vendre un nouveau forfait… ! Comment on baisse le son déjà ? – l’index passe vite sur l’écran – Ah ! raté, on recommence… Ah non, ça vient de se tuer. »

Ming Ming utilise peu les machines de la structure. Elle préfère se servir de son téléphone, même pour les vidéos. Mais le plus souvent, c’est pour un mot inconnu avec Translate Google, ou de petites phrases avec une application qui scanne les mots et les transforme en idéogrammes (vue en perspective au besoin). Et ça revient souvent dans une journée de formation. À chaque fois, elle doit reproduire de l’index le même modèle pour déverrouiller l’écran. Elle est très appliquée. Combien de chances pour qu’il corresponde à un idéogramme ?

Ça vibre. Une petite coque noire se déplace doucement sur la table beige, une fois, deux fois, trois, se rapproche du bord, quatre… Une patte velue s’abat dessus et la fend d’un coup de pouce. Ça vibre. Un signe noir clignote sur un petit écran carré, bleu clair, brillant. Un gros doigt sur le clavier minuscule et l’écran devient terne, gris foncé, comme de l’argent oxydé. Le téléphone ouvert retrouve sa place sur la table. D’un coup de patte, le clapet se referme. La petite coque noire, variété de Nokia, reprend sa forme de fruit de mer fossile.

« Pour commencer, aujourd’hui, un p’tit jeu que j’appelle slide-to-unlock. – Qu’est-ce c’est c’t’histoire ? – Pas d’panique, j’vous explique ! Vous vous souvenez du duel à trois à la fin du Bon, la brute et le truand ? – qui est donc un faux duel, mais qui en reste un vrai parce que le flingue d’un des trois cowboys est déchargé, sauf qu’il ne le sait pas –, eh bien tous les quatre vous allez jouer à ça. – Non… – Si ! avec vos téléphones. Vous vous installez autour de la table, vous posez votre téléphone devant vous, je lance la petite musique du film, et quand c’est fini vous choppez le téléphone et vous prenez les trois autres en photo. – Et qu’est-ce qu’on gagne ? – Rien. Mais c’est le meilleur cadrage qui gagne.

14 Mains négatives - Peintures rupestres de Bornéo

  1. Dans quelles mesures les textes des autres jouent-ils sur mon travail ? Les « Absences » répétées dans un texte où l’on dresse des portraits miniatures d’illustres inconnus, croisés au supermarché, m’interpellent encore. Qui a ces absences ? les modèles ou le portraitiste ? Mais peut-être que le questionnement est mal formulé, et n’a à vrai dire aucun intérêt ? On est au supermarché, temple de la consommation, de l’offre et de la demande. Ça commence avec des absences, ça finit sur des absences, régulièrement répétées, psalmodiées entre chaque portrait, comme un amen en fin de prière. Voilà donc un texte qui se bat pour déceler la présence d’une divinité, perceptible seulement dans le creux de sa force, tirées de nos absences ? Et ça, alors, en quoi ça me concerne ? est-ce que ça joue vraiment, ça ?
  2. Et la vie continue d’Abbas Kiarostami, un travelling : on est dans une voiture, on regarde par la fenêtre ; défilent sur le bord de la route des maisons écroulées, des tentes de secours ; ce sont toujours les mêmes ruines, les mêmes gestes des gens qui fouillent dans les décombres, montent un abri de fortune – on est fin 1990, peu après le séisme qui a frappé le nord de l’Iran – ; mais surtout, surtout, Kiarostami semble filmer la séquence comme il le ferait avec un train laissant apparaître derrière, entre chaque wagon ou à travers ses fenêtres, le paysage : un paysage qui ne bouge pas (ou si peu) ; un paysage dont la lumière, les couleurs, contrastent avec le gris du monde qui passe ; un paysage en arrière-plan dont on sent que c’est ça, derrière, en fait, que le cinéaste filme ; c’est ça parce que c’est là, dans la montagne, les prés, les arbres, un peu de vent (il y aura un zoom, à travers le cadre d’une porte), que ça continue. – Ça marchera aussi quand on fera défiler une dizaine de fragments ? Ce sera quoi le paysage de l’écriture ?
  3. Un geste. Juste un geste. Mais qui en vaut mille. Un même geste, répété mille fois, mais chaque fois unique. Et totalement inaperçu, du moins en ce qu’il a d’unique. Comment on ramène ça, l’unique du geste, l’immédiat, peut-être ce qu’on appelle la beauté du geste, à la mémoire ? Profitons du léger retard dans ce cycle pour lire les fragments des autres. Je suis d’y trouver ces souvenirs que je n’ai pas su garder en mémoire. ­­­­­— Ah, si je pouvais coller ici ou là, dans le moment, quelque chose comme les Post-it dans les livres, avec son petit mot (même si on sait bien qu’il y a une chance sur mille pour qu’on le relise un jour).
  4. Même pour ces notes je feuillette des livres… ! et vois dans le post-it cette fonction du haïku dont parle Barthes : « Demain, le souvenir. »
  5.  « Elle ne bouge pas. » Dix variations sur ce thème. Et c’est vrai que ça fait texte. Les phrases et petits paragraphes s’enchaînent sans réelle rupture. Pas d’action, mais ça dure. Et c’est comme si l’action était là, en puissance. On a presque envie dire, façon Beckett : « Bouger, faut bouger, ça va bouger, elle va peut-être bouger. »
  6. Ça y est, je peux m’y mettre maintenant ?
  7. Dans le cadre du travail, ne pas choisir un geste qui en serait représentatif, mais plutôt un autre tout à fait anodin, insignifiant, que personne ne remarque, que tout le monde fait d’ailleurs, au travail comme en dehors, et qui pour cela même est, peut-être – non, j’allais dire une bêtise.
  8. Pour trouver le geste, suivre l’objet.
  9. Là où je travaille, on utilise surtout du papier et un crayon, surtout pour des brouillons – ah ! ça me fait penser que, dans ma page auteur (mon dieu !), j’aimerais lire, au lieu du « roman », « dans les brouillons de Will » (et aussi, il faudrait que je remplisse ma bio) –, et des claviers et des écrans (de vieilles tours sous les tables). Mais on est toujours prêt à utiliser un objet qui n’est jamais très loin, souvent à portée de main, n’a pas lieu d’être, mais peut s’avérer plus utile que tout. Et alors le geste, ce serait ça : allumer son téléphone portable, le « slide-to-unlock« . – C’est déjà pris ?
  10. Revoir What shall we do next (Sequence #2). – « Les muscles allaient devenir douloureux, les bras raides et enflés. Autrefois les télégraphistes étaient affectés par un trouble semblable, appelé “bras de verre”, à force de taper sur un manipulateur morse mal placé. Mais cela faisait longtemps qu’ils avaient disparu, et personne ne s’en souvenait. »
  11. « J’allais dire une bêtise… » donc, je me tais. Mais, si je ne dis rien, elle peut rester en moi, elle peut me hanter comme un mauvais esprit, et je deviens encore plus bête. Donc : il me semblait que plus un geste quotidien semble tel qu’en lui-même dans le cadre du travail, et plus le travail non seulement le récupère pour lui-même, mais peut-être aussi gagne hors de lui-même, sur la vie la plus commune, la vie qui ne cherche pas à se gagner, la vie qui s’oublie en elle-même, la vie qui n’a en vérité pas d’autre nom que son verbe.
  12. Dix variations sur le même thème. Celles qui viennent de la réalité (quand la secrétaire vide son sac), qu’on va noyer dans l’imaginaire le plus simple (sonnerie marimba sur cocotier colombien), jusqu’à rejoindre une sorte de no man’s land inattendu (Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin). Pour les autres je ne sais pas trop. Le chemin inverse ? on s’arrête en chemin ? on ne sort en fait jamais du no man’s land ? Peu importe de toute façon, ce que j’ai dit au début ne vaut que pour la seule variation servant d’exemple.
  13. Évidemment, par cadre du travail j’entrevois « la promesse du pire » d’un système que démonte Viviane Forrester. Là est peut-être aussi ma bêtise.
  14. Le petit jeu des bulles de couleurs imaginaires m’a replongé dans L’Empire des signes de Barthes, au chapitre du pachinko, machine dans laquelle les Japonais enfournent des billes qu’ils propulsent en frappant un bouton devant une sorte d’écran (où l’on voit les billes jouer leur vie en un éclair) plus illuminé et coloré qu’un bouquet de feu d’artifice.
  15. Et alors, ce paysage ? – Ben… c’est peut-être moi au travail. – Ah oui, en effet… dans le genre promesse du pire…
  • Je relis François Bon : « 10 exemples différents, 10 occurrences pour un même personnages, ou bien une occurrence pour 10 personnages distincts… » Un geste, une situation, qui se répètent tous les jours, plusieurs fois. On n’y prête plus attention. J’ai choisi le glisser-déverrouiller qui permet de débloquer aujourd’hui les smartphones en passant un doigt sur l’écran tactile. Les stagiaires avec qui je travaille font beaucoup appel à cette fonction, parce qu’ils utilisent l’appareil pour leur propre travail, quand vient l’heure de la pause.
  • Le doigt sur une paroi, qui va nous renvoyer des images (les icônes présentes, d’abord, puis celles qui sont à venir, qu’on recherchera ; fût-ce sous forme de lettres, de mots). Je me demande si nous sommes vraiment sortis de l’art pariétal. À moins que nous n’y revenions.
  • Donc, des images de mains négatives ? Celles qu’on a trouvées, nombreuses, dans une grotte de Bornéo ?
  • Mais je suis également tenté par la peinture de Fabienne Verdier : la légèreté qu’il y a, au final, dans ce profil de la montagne Sainte-Victoire réalisé d’un trait, avec ce « pinceau » énorme, monté sur palan, aussi maniable qu’un doigt gourd et crispé, sur trois toiles rectangulaires (orientation portrait) dont chacune pourrait évoquer notre écran dans la main, et le triptyque le geste qui se répète, se prolonge, se décline d’un instant à l’autre, d’un écran à l’autre (le même ?).
  • Mais j’aime aussi beaucoup ces mains sur la roche (la même ?), positives et négatives à la fois, répétées, superposées, inclinées en tous sens, de part et d’autre.
  • Le choix pourrait sembler gordien, mais la fin du texte (et peut-être aussi le début) m’aide à le dénouer, avec le petit concours, où il faut avoir la main agile.

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8