Métier 18

19 UCCELLO Paolo - Chasse nocturne - 1470

Combien de fois c’est arrivé ? On ouvrait à peine le portail et il se jetait dans tes pattes, filait sur la route. En général, il s’arrêtait. Il se retournait, il aboyait. Il revenait tranquillement en reniflant ici ou là. Il faisait son tour. Un jet d’urine sur un coin de mur, une roue de bagnole, le lampadaire. Ses affaires de territoire quoi. Il suffisait de l’appeler et il revenait. Sauf qu’une fois, rien. Ça prenait plus. T’avais beau gueuler, rien. Il se barre. Et on l’a pas revu pendant des jours.

Quand il est revenu il a pris une branlée. Tu te souviens Jack ? C’est moi qui l’ai recueilli. Je ne sais plus ce que je faisais dehors quand je l’ai aperçu. Je l’ai appelé, il est venu, je l’ai attrapé. Et je l’ai ramené. Je lui ai ouvert le portail il est entré. Sauf que t’étais là Jack. Je sais pas pourquoi d’ailleurs. Qu’est-ce que tu faisais là ? C’était après le repas de midi, j’avais fini avant tout le monde, je m’étais éclipsé, et toi après ? T’allais reprendre la voiture, retourner au boulot ? Ou c’était après, t’étais de passage, tu venais chercher un truc et tu repartais ? En tout cas t’étais là. Le chien est entré, et toi aussi tu l’as attrapé.

Il était sale, éraflé. Je crois qu’il avait du sang sur le poil. Le sien ou celui d’un animal, ou d’un autre chien, on n’en saura rien, mais forcément, durant une dizaine de jours, il aura chassé. Et c’était un bon chien de chasse. Hein Jack, c’était un bon chasseur, hein ? Tu savais, toi, à ses aboiements, quand il pistait un gibier. Peut-être même que tu savais quel genre de gibier. Parce que quelque chose venait de changer dans sa voix. Ça venait peut-être pas seulement de sa voix d’ailleurs, mais de sa course, son profil dans sa course, plus ramassé, les oreilles rabattues, quelque chose de félin. Même à l’arrêt, tiens, même aux aguets, la truffe en l’air, et la queue qui remue ou qui s’arrête net et s’abaisse. C’était tout ça la voix du chien. C’est sûrement ça qui te parlait de l’autre aussi, le gibier qu’il flairait, pistait, levait, chassait, rabattait, et que tu tirais.

D’ailleurs, t’en revenais toujours avec une histoire. La journée de chasse terminée, tu la poursuivais avec le récit des événements, comme on aura chanté les faits d’armes des héros du jour. Et les héros c’étaient les chiens. Tu parlais pour les chiens en somme. C’était ça la chasse. C’était tes histoires de chiens, de gibier, de course poursuite. Et je crois bien que moi, je les attendais ces histoires. J’aimais pas la chasse. J’aimais la sortie avec les potes dans les bois, à travers champs. Le reste, on s’en fichait. Mais j’aimais bien, à la maison, les aventures du jour.

J’ai toujours en tête celle de Jojo. Jojo, qu’allait rentrer bredouille et qui râle parce que pas toi et pas Guy. Mais toi tu lui dis : « T’entends Miro ? Vas-y y a un truc là. » Au début il te croit pas Jojo. Mais t’insistes, tu lui répètes : « Vas-y j’te dis, y a un truc ! » Alors il y va, le chien aboie au pied d’un arbre, et deux coups de feu. Il revient avec un beau faisan qu’il vous montre en tendant le bras, bien haut. Un beau faisan. Et il disparaît, comme à travers une trappe. Il avait pas vu le fossé. « On était pliés, morts », que tu dis Jack, chaque fois que tu la racontes cette histoire. Et on l’est tous à ce moment-là, parce que tout le monde connaît Jojo, tout le monde sait qu’y a qu’à lui que ça arrive ces bricoles.

Bref ! Ces histoires, tu vois Jack, montrent que tu savais entrer dans une vraie relation animale avec les chiens, avec le gibier, en nous rapportant en détail parfois leurs relations entre eux. Même les bestiales parce qu’il fallait voir comment le chien il le secouait le gibier, une fois dans sa gueule, et une fois le corps d’un levreau a fini par valdinguer et impossible de le retrouver. Tu savais te mettre à son niveau. Et c’est pour ça que j’ai pas compris le jour où tu l’as attrapé. Il revenait au bout d’une dizaine de jours, sans doute après s’être perdu, et mort de fatigue, de faim et de soif, et toi tu lui colles une branlée ! Et t’as pas eu la main leste. Tu l’as pris par la peau du cou, et ça a été comme si tu voulais lui casser les reins. De grands coups avec cette paluche qui claquait. Et forcément le chien qui hurlait, qui se débattait, qu’essayait de se retourner, qui sautait pour te mordre, et qu’a réussi. Mais tu lâchais pas. Tu lâchais pas, et lui non plus, et tu frappais et ça gueulait. Des coups et des crocs à s’en foutre dans le grillage de la clôture, rouillé et à moitié barbelé.

Et à en chialer moi. À en chialer. Parce que qu’est-ce que je foutais là ? T’auras même pas entendu que je te demandais d’arrêter. T’entendais plus mes : « Ça suffit ! ça suffit ! » T’entendais rien. Et qu’est-ce que je foutais là ? Parce que moi je m’écoutais pas. Je servais à rien. Bon sang, Jack, j’aurais dû t’attraper par le bras, j’aurais pu la saisir, ta main en l’air, cette masse. Cette masse oui, parce que c’était bien ça qui tombait sur les reins du chien. Un de ces outils que t’avais en main chaque jour, depuis des années, et qui l’ont renforcée, chaque jour un peu plus, ta main, ton bras, ton dos, toujours plus large, et plus voûté aussi, les épaules aussi trapues que ramassée, rabattues. C’est que ça forge les corps la charpente métallique dans les centrales nucléaires. Des mains si larges et si noueuses, à force d’acier ou de je ne sais quel autre alliage pour porte blindée, c’est plus aussi humain.

Et c’est peut-être pour ça que je chialais aussi. Pour le chien, et pour toi Jack. En te saisissant le poignet, qu’est-ce que j’allais attraper ? Parce que c’était trop là, trop, pour une fuite toute naturelle, dans le fond, d’un chien de chasse pour repartir à la chasse. Forcément, forcément il y avait autre chose. Y avait un truc. C’est ça que je sentais en même temps. Quoi ? J’en sais rien, et on s’en fout. C’était là. Je devais le sentir. Et j’aurais dû le retenir. Mais je l’ai pas fait, Jack, je l’ai pas fait. C’est pour ça que je chialais aussi. Pour moi. Incapable. Moi qui laissais faire. Parce que je t’ai laissé faire Jack. Je t’ai laissé le cogner, le chien. Parce que fallait que ça arrive peut-être ? Hein Jack ! C’est ça que j’ai senti aussi, qu’il fallait que ça arrive et qu’il n’y avait rien à faire à ça, rien à redire ? Parce que mes « Arrête ! Arrête ! », c’était histoire de. Faire mine de s’opposer pour mieux laisser faire. Fallait que ça passe c’est tout.

Fallait que ça passe depuis longtemps même. Parce que ça datait d’hier, ça, que je le sente ce truc ? Tu te souviens, quand il fallait faire les devoirs, que personne ne comprenait, sauf toi ? Il n’y avait que toi pour comprendre. Mais tu rentrais tard. Fallait s’y mettre après le repas et ça collait pas. Toi le nez dans les cahiers, avec l’écran de la télé, derrière, qui papillonnait. Forcément ça collait pas. Forcément les cahiers se sont envolés et toi aussi Jack, en gueulant. Des travaux et des jours, on pouvait sentir qu’il y avait un noyau, là, une énergie capable d’exploser. Et l’histoire du chien, c’est ça, là, qui pétait. Ce qu’on avait ressenti certains soirs, c’est ça, là, maintenant, qui arrivait. Merde !

Et alors oui, non, j’ai pas pu la retenir ta main. J’crois qu’il a pris pour moi. Et c’est dégueulasse. J’aurais dû, j’aurais pu m’interposer. M’opposer. Agir. Au lieu de ça des mots pour rien. Mais qui j’étais moi, à ce moment-là ? Qui ça hein ? Parce qu’on n’est plus ces enfants qui ne disaient rien, déçus d’avoir déçu un de leur héros fatigué pour n’avoir pas su ne pas regarder le vieux film qui commençait et qui ne valait rien. Mais on n’était pas encore un homme. Qui sait, Jack, en attrapant au vol ta main, j’aurais peut-être coupé le cordon ? J’aurais dû. Mais non. Et le chien a tout pris dans la gueule. Merde !

Mais c’est pour ça aussi que je chialais : et si je l’avais fait. Ça a dû me traverser l’esprit ça, de le faire. De m’imaginer, d’un coup, le faire, et tout ce qui s’en serait suivi. C’est ça aussi. Tout ce qu’il y a dans l’acte manqué, tout ce qui passe. Dans le non-dit. « Ça suffit ! arrête ! – ou bien… » Qu’est-ce qui serait arrivé ? Toi qui n’as jamais levé la main sur personne, qui es même plutôt calme. Un faux calme évidemment, dont les coups de gueule éclataient comme des coups d’épée dans l’eau. En te barrant à côté en plus, pour t’enfermer dans la chambre des non-dits, en vieux taiseux. Et t’y enfermer littéralement même, parce qu’on a entendu, un jour, ou plutôt une nuit, que ça grattait à la porte et que même on t’appelait. Je sais pas ce qu’il y avait eu, et personne saura mais on a entendu. Ça ne faisait pourtant pas beaucoup de bruit. On appelait, doucement, on t’appelait Jack et on grattait à la porte de la chambre. On grattait. On grattait parce que ça montait, la mer. La mer elle montait fort, hein ? Et toi, rien. Tu restais sourd. Tu restais dans la chambre, buté. Claquemuré au fond du lit. Avec le chien.

Et tout ça pourquoi Jack, hein ? Dis-moi, pourquoi tout ça, puisqu’à chaque fois, chaque fois tu finissais par lâcher prise ? Chaque fois que tu t’emportais comme ça, que tu te barrais, tu craquais. Tu te barrais et tu revenais. Un peu tard, c’est sûr, mais tu revenais, honteux et confus. Presque comme un enfant qui sait qu’à s’entêter comme il avait fait, même s’il pouvait rien y faire, il venait de faire une bêtise plus grosse encore qu’elle n’aurait dû être. Oui. Et alors avec ça, qu’est-ce qui serait arrivé ? Franchement qu’est-ce qui serait arrivé maintenant que je repense à tout ça ? On n’en saura rien Jack. Jamais. Et mieux vaut pas sans doute, et on s’en fout en fait. Mais quand même, Jack ! J’ai dit pâle, mais sombre histoire en fait. Tout ce qui est remonté, tout que ça traîne qu’on voyait pas, qu’on voulait pas. Le chien battu, toi hors de toi. Et moi, démuni. Merde !

Une histoire sombre à dormir debout. Personne y croira. Et qu’on y croit ou pas, de toute façon tout le monde s’en fout. Qui veux-tu qu’on l’écoute, cette histoire ? Qui veux-tu qu’on la lise ? Le chien battu, toi qui ne l’es plus, moi désœuvré. Un portail et une clôture pour tout décor, autant dire rien. C’est si loin de tes récits d’aventures, Jack, tes récits pour les chiens. Et eux-mêmes déjà à mille lieues des fadaises que le monde est capable d’avaler. Y a plus que nous là ! Et y a rien à y faire ! Et si ça se trouve y a plus que moi, parce que t’en as rien à battre si ça se trouve, parce que tu t’es encore barré.

Oui, y a peut-être plus que moi, à essayer d’y croire à cette histoire sans nom, à cette histoire de chien battu que je me demande si je l’ai pas rêvée et si je ferais pas mieux de l’oublier, de tourner définitivement la page. Mais je me bats, Jack, je me bats. J’essaie la maintenir hors des eaux qui montent encore. Mais pas si simple. Peine perdue même. Quand j’entends l’autre, du fond de son jardin, lancer comme ça : « Écrivez une histoire vraie en convoquant tout ce dont vous avez besoin », ça me fout hors de moi ! Parce que tu sais comment c’est, Jack, tu sais comment je fonctionne quand je gratte. Une histoire vraie, avec cette histoire de chien sans nom ? Va falloir abandonner ma structure, le texte et son double. Fini la recherche, la série de notes, qui de toute façon m’empêche d’accéder vraiment au texte, au texte vrai, parce qu’on erre plus qu’on croit avec ça. Parce que c’est facile d’errer comme ça, de glisser, de sombrer l’air de rien. Mais c’est comme dans l’ensemble ℝ, tiens, parce que tu peux pas aller jusqu’à 1, parce que l’univers des nombres pour y aller, à partir de 0, c’est continu, à l’infini. C’est foutu ! Voilà où j’en suis, Jack, avec cette histoire. À 0, et je dois aller jusqu’à 1. Et je peux pas. C’est sur la même ligne, mais chacun à une extrémité. Ça a l’air court, c’est sans fin. Et je fais quoi, moi, pour y croire encore à ce rêve ? Comment je la fais la boucle ? Comment je la plie ma structure, comment je rabats le texte sur les notes, que ça se contamine, que ça fusionne le bloc avec les fragments ? Et comment moi je la boucle aussi ?

De toute façon c’est mort. La question du jardinier, ça m’a d’abord fait penser à Shoah. Au récit du coiffeur dans son salon, tu sais ? Le récit du coiffeur dans la chambre à gaz. Dans son salon, il y a environ quarante ans maintenant. Pour un souvenir de trente années, à l’époque du film. Dans son salon de coiffure d’il y a quarante ans, avec des images de ce qu’il reste de la chambre à gaz. Presque rien. Le récit dans la chambre à gaz, trente ans avant les images de ce qu’il n’en reste presque rien. Le récit et les images, il y a quarante ans. Les faits il y a trois quarts de siècle. Le récit qui navigue à vue. Les images de trois fois rien. Le récit qui s’arrête, qui reprend. Les images qui glissent, on erre. Arrêt, reprise, glissement. Et la poussée aussi. La poussée parce qu’il faut le pousser le récit du coiffeur. Dans son salon, sur la chambre à gaz. Ne pas le couper. Ne plus couper. Pousser le récit, la parole. Les cogner au réel, l’impossible. Les cogner aux faits. Pousser les faits, le réel. Tirer des gestes, des coupes, impossibles. Des restes. Des images. Ce qui reste, impensable. Trois fois rien. Il y a trente ans. Il y a quarante ans. Il y a trois quarts de siècle. Ce qui disparaît. Qu’il faut penser. Avec rien.

Et à partir de là, il y a eu ce passage d’Écorces, que j’ai fini par retrouver dans ma bibliothèque en bataille : « Ce que je peux voir, près de cette clôture du camp, ressemble probablement à un état du sol d’avant ces terrifiants dispositifs qui faisaient quarante à cinquante mètres de longueur sur huit de largeur et deux de profondeur, dispositifs auxquels furent ajoutés des caniveaux destinés à recueillir la graisse humaine. “Absolument” parlant, il n’y a plus rien à voir de tout cela. Mais l’après de cette histoire, où je me situe aujourd’hui, n’a pas été sans travailler lui aussi, travailler à retardement, travailler “relativement”. C’est ce dont je me rends compte en découvrant, le cœur serré, ce pullulement bizarre de fleurs blanches sur le lieu exact des fosses de crémation. »

Voilà où ça m’a d’abord emmené cette question de l’histoire vraie avec tous les moyens possibles et imaginables. Qu’est-ce que tu veux, après ça, qu’on s’en foute du chien battu ? Et pourtant, maintenant, c’est bien elle qui reste. Pour moi, c’est ça. Et va pas croire que je m’en fous du sacré boulot de Lanzmann et Didi-Huberman ! Eux, c’était pour la question du jardinier, l’association d’idées, les références extrêmes pour pas être en reste devant le vide. Une façon de circonscrire la zone, de cerner le truc, le champ de force. Mon ensemble ℝ à moi si tu veux, Jack. Et cet ensemble, maintenant, c’est ça. Le chien battu, qui s’était barré. Et tant pis si en apparence y a aucun rapport avec le monde dans lequel j’essaie de me situer d’habitude, quand je gratte. J’aurais vraiment préféré une histoire de travail. J’ai cherché. Mais rien. C’est comme ça. Maintenant, ce qui reste, c’est ce chien battu. Une histoire sombre, sans réels contours, et qui remonte. Comme sortie des Peintures noires, tiens ! C’est ça qui reste. Le chien battu. Le chien qui se barre.

  • Pourquoi mettre en ligne les textes dans l’ordre où je les ai écrits au cours de l’atelier du Tiers Livre ?
  • L’image qui m’est venue, peut-être même au moment où ce texte courait, peut-être avant – oui, avant, c’est sûr –, impossible de la retrouver sur la Toile. Je n’en connais ni le titre ni l’auteur. Mais l’image, elle, ne s’oublie pas. Elle semble pourtant très simple : c’est l’été, la table dehors est mise et il y a tout ce qu’il faut pour se régaler, sauf les convives ; ils vont arriver ? ou bien ils sont déjà sortis pour faire la fête ? ; il y a seulement un chien noir derrière la table, dont on aperçoit juste le sommet de la tête, les yeux. C’est tout. – C’est tout ? – Oui. Ou presque. Parce que le chien, quand on le regarde bien… on se demande s’il n’est pas prêt à sauter sur la table pour dévorer ce qui se trouve à portée de gueule. Le chien devient l’expression d’une inquiétante étrangeté dans ce qu’il y a de plus familier, et même joyeux, dans un repas de fête. C’est peut-être une représentation de la pulsion dévorante, de l’animal même qui nous dévore. D’ailleurs, quand on la regarde bien, cette figure… quand on voit qu’il ne s’agit que d’un regard, ce chien… que le chien n’est pas un chien, mais un regard, des yeux au milieu du tableau, et qui vous fixent… on comprend que la pulsion animale, c’est la pulsion scopique, le regard même. Le peintre renvoie le spectateur du tableau à ce qu’il n’est, au fond, qu’un voyeur. Et un voyeur… ce mot… c’est aussi l’ouverture par où passe le regard… c’est ça aussi, en dernière instance… par le mot… qu’il n’y a pas de regard, en fait, mais un trou… un trou noir au milieu du tableau, deux pointes brillantes… l’esquisse d’une nuit étoilée, au fond… la lumière même du vide.
  • Oui mais voilà, impossible de retrouver le tableau. Sans titre, sans auteur : impossible. Alors je me rabats sur un autre tableau : La Chasse nocturne de Paolo Uccello. Parce que le chien, quand il s’est barré, c’était pour chasser. Et quand il est revenu, et qu’on lui a collé une branlée parce que ça faisait des jours qu’on le cherchait… c’est encore l’instinct de chasse, non ? Quand on cognait sur le chien, c’était pour chasser l’animal qui n’avait plus été d’hommestique, non ? pour ramener l’homme dans le chien, sans quoi il ne peut pas vivre parmi les hommes ? Du moins c’est ce qu’on s’imagine ? Et pour ça, il faut se faire animal soi-même, non ? l’animal qui en chasse un autre ? Et alors… où est l’homme ? C’est ce qu’on attend, c’est la finalité de tout ça, l’homme, non ? Mais en attendant, dans tout ça – en attendant –, l’homme, on l’attend… l’homme c’est ce qu’on attend qui manque, pendant qu’on cogne, non ? L’homme a été chassé, pas vrai ? Alors tout ça, en attendant, c’est pas aussi une chasse à l’homme ? Et c’est pas cette chasse-là qu’il a peint, Uccello ? Il y a le gibier qui s’enfonce dans la forêt, traqué par les chiens, et les hommes qui suivent, de toutes parts comme les chiens, avec tous la même tête au fond, comme un seul homme, la même tête d’homme qui court en tous sens, après l’animal, vers les profondeurs de la forêt, dans l’axe de la nuit. La chasse nocturne. Pour un homme ça n’a aucun sens. Pas pour un animal. Alors cette chasse-là, l’appel de la forêt, la nuit, pour un homme : c’est la chasse à l’homme, non ?
  • (Ne pas prendre tous mes présentatifs pour des affirmations pleines et entières, mais pour des façons de nommer, des essais – en n’oubliant pas que « la nomination est le premier procédé du détournement », selon Barthes.)

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