Métier 13

22 RIBOUD Marc - Henri Cartier-Bresson - Paris - 1998

l’étincelle, enfin, quand ça prend, le gaz s’embrase, la chaleur se répand, ça réchauffe les mains, et le visage, « mmm », parce qu’il commence à faire frais maintenant dans la salle de cours, à faire froid, mais le fait que ça ne prend pas toujours, le fait qu’il faut appuyer longtemps sur le bouton du radiateur, le fait que ça claque, clic-clac, clic-clac, pour rien, l’étincelle clique claque, le fait que chaque fois c’est la même chose, chaque fois chaque matin, que le froid entre maintenant, depuis quelques jours, chaque fois chaque année, depuis toujours si ça se trouve, que c’est la fin de l’été, le fait qu’il faut appeler un spécialiste, le fait qu’il arrive en fin de semaine, le fait qu’il débarque en milieu de séance, « attention au bruit », et qu’on ne s’entend plus, le fait qu’il aurait fallu prévenir l’APP, qu’on aurait pu changer de salle, mais c’est chaque fois pareil, le fait que la seule stagiaire n’en a rien à faire, le fait qu’elle fait comme si de rien n’était, elle continue, le fait qu’elle garde son manteau, une veste rouge, à capuche, cordon de serrage, trois bandes blanches le long des bras, une veste rembourrée, matelassée, ajustée, cintrée, coupe slim, poches avant zippées, une veste en nylon, doublure en taffetas, imprimé en monogramme, ripstop waterproof, le fait que le trèfle c’est sur le cœur, le fait qu’elle continue de prendre des notes sur son cahier, le fait qu’elle les raye en partie, le fait qu’elle lève les yeux au ciel, le fait qu’elle se remet à noter quelque chose, qu’elle s’arrête, qu’elle posé un œil sur un gros livre, qu’elle reprend des notes, que ça continue comme ça quelques minutes, qu’elle aura rayé en partie ses notes, le fait qu’elle jette presque son stylo Bic bleu sur la table, le fait qu’il roule jusqu’au bord, près du vide, le fait qu’elle s’empare du gros livre qu’il lui a prêté, le fait qu’elle regarde la couverture garnie d’images, le titre blanc sur fond rouge, Acteurs du siècle, le fait qu’elle voit un écran d’ordinateur, le fait qu’elle voit un homme en combinaison sur patins à roulettes, le fait qu’il y a un ouvrier noir qui meule, ça fait des étincelles, qu’une jeune fille force son sourire, elle ferme les yeux, et un médecin, ou un biologiste, ou un chimiste, ou un ingénieur, examine un flacon rouge, une femme dans un cockpit d’avion, des hommes sur on ne sait quoi, le fait qu’il y en a un en jaune dans un gratte-ciel suspendu dans le vide, le fait que sur image en bas une femme tient un panneau, « halte ! à l’exploitation sur votre vie familiale ! », le fait qu’elle se met à feuilleter le gros livre, le fait qu’elle regarde d’autres images, le fait que l’étincelle ne prend pas, que ça claque, clic-clac, clic-clac, le fait qu’il en a sa claque, clic-clac, le fait qu’on aurait dû le prévenir, qu’il se serait installé dans une autre salle, dans la salle info, le Centre Ressources, même le petit bureau, ou la salle de Momo à l’autre bout de l’APP, le fait que c’est trop tard, le fait que c’est toujours comme ça, c’est toujours la même chose, le fait qu’on ne prévienne jamais pour les salles, le fait qu’il va d’une salle à l’autre, d’une semaine sur l’autre, le fait qu’il ne choisit pas, le fait que la seule stagiaire a choisi une photo, le fait que le spécialiste démonte le radiateur, le fait que ça ferraille, le fait que ça saoule, bang bang, le fait que ce n’est pas la même photo, « ma parole ce boucan », le fait qu’elle va d’une page à l’autre, qu’elle regarde l’une, qu’elle regarde l’autre, le fait qu’elle recommence, clic-clac, clic-clac, le fait que le spécialiste fouille dans sa caisse à outil, le fait que ça racasse, le fait que ça l’agace ces bruits secs, ces bruits répétés, de noix remuées, craquements du tonnerre, huile qui bout dans la poêle, bruits de sabots, bruits d’outils, de métal, de clés, cliquet, douille, pipe, plate, dix, onze, douze, pince, bing, « mince ! », le fait que ça a cogné le radiateur, le fait que la peinture a sauté, le fait qu’elle a pris un bon coup, le fait que ça a fait une sacrée trace, et de belles marques sur une toute une ligne, le fait que la photo ça a dû bouger, le fait que c’est un peu flou, le fait que c’est beau quand même, « bizarre bizarre », le fait que l’autre lui fait un peu peur, le fait qu’il y a peut-être plus de choses à dire, les masques à souder, les hommes à genoux, l’immense carcasse du navire, visages invisibles, masque en gros plan, « comme une boîte aux lettres », le fait qu’une rafale agite le feuillage, le fait que les feuilles mortes roulent et frappent à la porte, le fait que le ciel pommelé menace, que des voix éclatent, le fait que c’est derrière l’APP, que ça se brouille, « aïe ! », on braille, on brame, ça braie, ça crie, ça rit, s’écrie, et rit, le fait que la seule stagiaire dit qu’ils étaient debout, qu’ils ont parlé, « de quoi ? », le fait qu’elle ne sait pas, ou de ce qu’il allaient faire, de comment fallait le faire, le fait qu’il fallait faire ci comme ça, et ça comme là, là-bas, ou le fait qu’il y en a un qu’a déconné, le fait qu’ils se sont marré, et le fait qu’ils se sont mis au travail, qu’ils ont descendu dans l’espèce de fosse entre les poutres métalliques, qu’ils ont fiché les baguettes de brasure dans les pinces, qu’ils ont tiré sur les câbles, qu’ils ont enroulé les câbles autour du bras, qu’il y en a un qui a rallumé le poste, qu’ils ont enfilé leur gants de soudure, mis leur masque à souder, qu’ils se sont appuyés, calés, installés sur les poutres métalliques, un pied dessus, ou genou à terre, le fait que l’arc électrique s’est amorcé, que le métal est entré en fusion, que le cordon de soudure a commencé à se former, que le chemin de soudage s’est fait en zigzag, ou en forme de 8, le fait que ça devait être difficile ce genre de pyrogravure, le fait que ça faisait des étincelles, le fait qu’elles sautaient partout, le fait que la fumée devait être toxique, le fait qu’elle se dédoublait, se pommelait, le fait que les étincelles illuminaient les masques, le fait que c’est quand même bizarre ces têtes boîte aux lettres, « comme des robots », le fait que c’est des robots qui écrivent avec du métal en fusion, le fait qu’elle préfère quand même l’autre photo, mais le fait qu’elle ne sait pourtant pas trop quoi dire, le fait qu’elle ne voit pas bien quels gestes elle peut faire la femme, « que tirer sur le fil », le fait qu’on lit dessous Ouvrières dans l’industrie textile, 1950, par Willy Ronis, le fait que c’est pile la moitié du siècle, le fait qu’il trouve qu’elle dégage une étrange douceur la photo, le qu’en allant d’une page à l’autre la veste rouge glisse sur elle-même, le fait que le ripstop ça zippe, le fait que le spécialiste trifouille le radiateur, le fait qu’on ne voit que son dos, que son crâne, clic-clac, clic-clac, le fait qu’il fredonne un air inconnu, ça racasse, « c’est quoi après ? », le fait qu’elle devra parler de ses gestes à elle, au travail, le fait que les pieds, le fait que les mains, dans la champignonnière, clic-clac, le fait qu’il doit faire frais dans ce genre d’endroit, comme ici, le fait qu’à la fin de l’hiver on aura peut-être des champignons à l’APP, le fait qu’un scooter pétarade, le fait qu’il va et vient deux fois, trois fois, et puis s’en va, le fait qu’on n’entend plus les voix, les cris, les rires, le fait qu’on entend le vent, les feuilles, le vent dans les feuilles, les feuilles sur le sol, le vent sous la porte, le fait que ça sifflote parfois, le fait qu’il fredonne le spécialiste, le fait qu’il ne reconnaît toujours pas l’air, le fait que le ciel devient menaçant, que c’est la fin de l’été, le fait que la seule stagiaire n’a presque rien noté pour l’autre photo, le fait qu’elle feuillette le gros livre, le fait qu’elle tombe sur l’image de la jeune femme au sourire forcé, les yeux fermés, le fait qu’elle est en pleine page, le fait que la légende se trouve sur la page d’à côté, Employée de fast food, J. Bonaventura, le fait que sur cette page se trouve une autre image, Abattage industriel, par Daudier, le fait que ça lui fait penser à Alphonse Daudet, aux Lettres de mon moulin, le fait qu’il ajoute toujours « à paroles », le fait qu’on aperçoit une femme derrière une chaîne de travail, une chaîne de poulets, une chaîne de déplumés, une chaîne de pattes en l’air, une chaîne de têtes en bas, une chaîne de têtes sans tête, une chaîne de décapitation, décapitation à la chaîne, décapitation automatisée, femme automatisée, femme décapitée, femme décapitant, femme sans tête, sans visage, sans femme, charlotte, gants, jaune, blouse, blanc, fond, bleu, ciel, sombre, le fait qu’elle tourne les pages, qu’elle revient sur l’autre photo, le fait qu’elle prend son stylo Bic, le fait que le capuchon a été mordillé, le fait qu’il la trouve belle la photo, le fait qu’elle est surréaliste, le fait que tous ces rouages, ces essieux, ces axes huileux, le fait que tous ces arbres, ces ressorts, ces engrenages pleins de graisse et de poussière, que ces rangées de machines noires de cambouis ça doit faire un boucan d’enfer, le fait que c’est un miracle ce métier, cette trame, cette chaîne tout blancs, le fait qu’on dirait une petite cascade le tissu, le fait que c’est un mirage ce fil invisible entre les doigts de la jeune femme, ses bras fins, leur air tendre, le visage ferme, un œil sûr, des lignes douces, dégagées, cheveux courts, noirs, souplesse, brillance, luxe, calme, le fait que le prénom Hélène lui traverse l’esprit, le fait qu’elle a écrit sous forme de liste « courir – s’agenouiller – replacer le fil – dénouer – pincer – filer ? – dévider ? », le fait que le spécialiste l’appelle, le fait qu’il fallait le prévenir, « je vous montre ? », le fait que c’est ce bouton qui déconnait, le fait qu’il l’a remplacé, et maintenant ça marche comme avant, le fait que le con, clic-clac, que ça a jamais marché avant, le fait qu’il y a un tas de trucs qui marchent pas d’ailleurs à l’APP, que chaque fois c’était la même chose, que chaque fois, que chaque année, que chaque jour, que tous les matins, quand c’est la fin de l’été, le fait que le con, clac, là ça a marché, « regardez bien », le fait qu’il appuie là, puis là, qu’il clique, que ça claque, le fait que l’étincelle, ça prend, le fait qu’enfin, qu’enfin on va pouvoir quitter sa veste, le fait que c’est quand même pas pour tout de suite, que ce sera peut-être en fin de matinée, le fait que merci, « à l’année prochaine ? », le fait qu’il éteint, le fait qu’il appuie là, puis là, clic, clac, le fait que ça se rallume, le gaz s’embrase, la chaleur se répand, ça réchauffe les mains, le visage, « vous en êtes où ? », le fait qu’elle commence les gestes de son ancien travail, le fait qu’elle commence par ceux dans la grande chambre, froide et humide sous la pierre de tuffeau, au milieu de milliers de champignons de couche, le fait qu’après ce sera dans le réseau de galeries, le fait que ce sera sûrement les mêmes gestes, le fait que ça restait quand même monotone dans la champignonnière, « beaucoup de cueillette », le fait qu’il voudrait qu’elle décompose le geste de cueillir, le fait qu’il dit que cueillir des champignons sous la roche du Saut aux Loups ce n’est pas cueillir un edelweiss au sommet du Mont Blanc, le fait qu’avant d’être dans le vif du sujet elle peut venir se réchauffer, le fait que ça fait une bonne semaine qu’on se gèle, que chaque année c’est la même chose, les matinées, quand c’est la fin de l’été, que ça prend pas la flamme, jamais, le fait qu’on n’y arrive pas, jamais, mais le fait que là ça y est, le fait qu’il a fallu appeler un spécialiste, « OK », et là ça y est, le fait que ça a pris, quand même, là, quand même, on peut bien le dire alors, quand elle s’enflamme, comme ça, cette vieille étincelle, le fait que c’est la fête

  1. Ce matin, sur France Inter, un représentant du peuple (genre « France d’en bas » ou « Jojo, le Gilet jaune »), M. Berger, secrétaire général de la CFDT. Il critique le ministre de l’Intérieur pour un mot, « ensauvagement », qu’il aurait sciemment employé pour susciter la polémique. M. Berger, récusant le terme, déplorant son effet, souhaiterait « stopper ce type de débat, mais pour stopper ce type de débat faut pas prononcer ces mots ». Et il ajoute qu’il faudrait « arrêter ça parce qu’on n’a pas besoin en ce moment de mettre de l’huile sur le feu dans une société qui est déjà assez fracturée ». Aussitôt après, pour conclure son invitation à la radio, M. Berger espère retrouver « du débat, du débat serein, de la confrontation des idées, y compris dans une forme de conviction (les deux poings serrés à hauteur de poitrine) partagée », et il s’explique sur ce point : « acceptons le débat, acceptons la complexité, acceptons la nuance, confrontons, […] arrêtons de considérer que ceux qui pensent pas comme nous […] sont des ennemis », avant d’en finir avec la part que chacun doit prendre dans la vie publique : « apporter des idées, apporter de la confrontation, soutenir aussi les citoyens les plus fragiles. » – OK. Mais comment peut-on mettre en valeur la nuance – j’aime beaucoup ce mot – en s’obligeant à ne plus prononcer certains mots ? Barthes parle quelque part – mais où ? un de ces cours ? – d’un peuple premier dont la langue finirait par disparaître à force de supprimer un mot chaque fois qu’un homme, une femme, un enfant, meurent Heureusement, notre société n’en est pas là. On en reste plus confortablement à la contradiction dans les termes. Et donc, sinon au plus près de la nature du langage, du moins avec ce fait : « Tu causes, tu causes, dit Laverdure, c’est tout ce que tu sais faire » ?
  2. Pirate malgré moi, j’ai pu obtenir dans sa version numérique le livre de Lucy Ellmann, Les Lionnes, intégralement, sans contrepartie – and in french of course – sur Zlibrary.
  3. Ce que je retiens : « tout ce que le temps charrie dans son corps […] ce charroi est ce à quoi elle fait face. »
  4. Il y a, là, dans une étagère de la bibliothèque, tout en bas à droite, une épaisse liasse de feuilles. Ce sont trois années d’un journal tenu à la fin des études, au moment où j’ai commencé à travailler. Au début, je me suis concentré sur le travail, de sa recherche à son exercice et sa variété. Et puis le champ de l’écriture s’est élargi aux autres choses de la vie, le journal lui-même s’est tourné vers la correspondance. Et puis il a disparu. Ça n’allait plus. Je crois qu’il fallait autre chose pour parler des choses. Et cette chose, de l’ordre de la forme, est venue avec ces cycles d’ateliers d’écriture qui ne connaissent que deux saisons. Mais maintenant, que faire de cette liasse ? – Peut-être pourrait-elle entrer dans une des formes que les ateliers d’écriture font tourner et renouvellent ? – Mais il en faudrait une capable de supporter une masse d’informations aussi diverses que contradictoires, dans une façon d’écrire très gauche et plus naïve qu’on ne l’imagine. – Alors peut-être que le fact that de Lucy Ellmann est une possibilité ? Imagine : des trois années, tu ôtes toute trace de temporalité, tu ne conserves que les fragments, et tu t’arranges pour articuler les phrases avec « le fait que », quitte à les briser, à en laisser des bouts, ou à en rajouter une couche rétroactive parce que c’est maintenant que ça se joue. – T’es sûr de ton coup ? – Bien sûr que non. D’autant que l’articulation des faits, chez Lucy Ellmann, procède par une espèce de dérive qui peut faire surnager un motif, émerger un semblant de son histoire, noyée en même temps dans le flot d’autres faits et impressions collatéraux, disons, sans lesquels cette histoire n’a pas lieu d’être, enfin quelque chose comme ça. Et puis, arrive un truc qui coupe, relance. Exemple : « le fait que je n’ai pas acheté de vêtements depuis, depuis que j’ai eu le cancer probablement, Target, mer à boire, goutte d’eau, sommet de l’iceberg, à la une à la deux, ni une ni deux, à trois, le fait que je mets la même tenue tous les jours, parce que c’est ma tenue de cuisine, juste des leggings ou un pantalon de survêtement et des tee-shirts longs qui camouflent un peu mon derrière, gagner sa croûte, le fait que depuis mon cancer je suis horriblement complexée par mon derrière, le fait que j’ai l’impression de l’avoir assez montré comme ça à des inconnus pour le restant de mes jours, le fait que j’ai du mal à comprendre pourquoi il faut toujours avoir le derrière de quelqu’un sous les yeux, courir en petite culotte, se faufiler entre les tables, protège-slip, le fait que toutes ces jeunes infirmières à la radiothérapie avaient sûrement l’habitude de voir ces choses-là mais moi je n’avais pas l’habitude de montrer mes fesses et que des doigts glacés les positionnent comme ci et comme ça sur une table, puis les bombardent de rayons, « Mrs Robinson, vous êtes en train de », le fait que personne ne s’était guère intéressé à mon derrière avant, et il n’y avait pas grand-chose à dire dessus, pas de seins, pas de fesses, mais Leo m’aime bien, lui, le fait que Leo m’aime et que ça rend la vie possible, le fait que c’est quoi déjà cette chanson, le fait que peut-être ce dont j’ai envie c’est d’un muumuu. » – Ah oui, c’est ce que f explique quand il dit : « On ressasse et on repousse, on ressasse et on repousse. » – Il faudrait quand même savoir si le journal peut tenir ce genre de cadence. – Il faudrait surtout savoir si tu veux suivre le même rythme. Et si ça fonctionne encore avec quelque chose de plus saccadé, qui coupe plus souvent ? – Et tiens, pourquoi pas le cut-up ?
  5. Un essai ne sera pas de trop. Pas seulement pour voir si ça peut marcher, techniquement parlant – parce qu’on a vraiment l’impression que ça peut fonctionner avec n’importe quoi ce fact that, tant ça semble simple, mais ce fait là je m’en méfie –, mais pour savoir si c’est supportable affectivement. Car le problème, avec l’écriture d’un journal, c’est qu’en l’absence de forme digne de ce nom pour tenir le désir d’écrire, on s’y adonne corps et âme (et parfois à corps perdu) bien plus qu’on ose le dire, peut-être même quand on s’en défie ou s’en dédit. Un premier essai, donc, pour dévisser le bouchon au fond de la mer d’affect. – Il ne ressemblerait pas à celui de la conscience, qui flotte ?
  6. Et si, au lieu des numéros, dans ces notes, c’était le fact that ?
  7. Est-ce que le fait de conserver les marques temporelles changerait la donne ? Si j’écris :  le fait que le 06/09/2020 conserver les indices temporels devient, à un peu plus de 22 h., une question notable… le fait que le lendemain la question ne se posera certainement plus… le fait que la veille je me la suis posée, mais je n’ai pas pris le temps de la noter, seulement d’y réfléchir, un peu… le fait que je n’aurais pas dû puisqu’elle restera sans réponse… le fait qu’il y a et qu’il y aura toujours des questions sans réponse… le fait qu’il y en a plus qu’on ne pense, et de plus en plus, surtout si la majorité des réponses ne correspondent pas aux questions auxquelles elles sont censées répondre… le fait que je me pose trop de questions… le fait que je ne pose pas assez les bonnes… le fait que je ne m’en suis jamais posé, en fait, ou peut-être une fois, il y a bien bien longtemps…
  8. En même temps, il faudrait partir d’une situation de travail. Même d’un événement contingent – un ange qui passe dans la salle de cours, et alors des voix dehors, derrière, devant le collège, et le réflexe de regarder par la vitre tout en haut du mur, et le ciel menaçant, et… ? Partir d’une situation de travail qui ramène vers sa recherche, vers les notes du journal qui l’ont en partie consignée.
  9. Le fait est que, avec tant de circonvolutions, l’exercice devient redoutable.
  10. Dans Les Lionnes, on trouve onze occurrences de « muumuu ». En voici une, qui me permettra peut-être de mieux comprendre de quoi retourne le fact that : « le fait que je me sens très seule dans une foule, le fait que je me sens anéantie dans une foule, le fait que les foules négligent les individus, mais il y a des gens qui aiment la foule, sinon pourquoi ils iraient au théâtre et au cinéma et à des matchs de base-ball et à des fêtes, muumuu, ou en pèlerinage à La Mecque pour se faire piétiner, le fait que je n’irais pas à La Mecque même si on me payait, le fait que je n’irais pas même si on me tuait, non m’sieur, le fait que je n’ai pas envie de me retrouver dans une bousculade, le fait que je déteste courir même quand il fait beau, toujours été comme ça, 11 Septembre, palissade blanche, tomber de vélo dans le massif de roses, problème cardiaque, le fait que je pense que je n’ai jamais vraiment su m’adapter après mon opération au fait de ne plus être faible, le fait que le Dr DeBoer m’a guérie de mon problème cardiaque, ma difformité, mais que je déteste toujours courir. » – J’abuse des citations, mais j’essaie de comprendre ; comprendre ce qu’elle fait, Lucy, pour savoir ce que moi je cherche à faire ; et ce n’est pas si simple.
  11. Redoutable, parce qu’il faut parvenir à ce moment où l’on va lâcher prise, où alors c’est l’écriture qui ne lâche rien de ce qu’elle peut tout lâcher – et pardon pour ces jeux de mots dans la contradiction, preuve que j’en suis encore loin du lâcher-prise –, à la limite de l’écriture automatique. Redoutable parce que, sur toute une journée d’écriture – si l’on a vraiment le temps, et ça n’arrive jamais –, cet état peut intervenir l’espace d’un instant, dans la masse de ce qu’on écrit – trois fois rien parfois, il y a des jours comme ça –, sans qu’on s’en aperçoive. Redoutable parce que tout le reste, sous le masque du psychographe délirant, ne relève jamais que de l’ostentation narcissique – et c’est le rôle de ces notes, de se charger de ça.
  12. Les petites listes un peu délirantes – « et elle s’en moque, fiche, fout, tape, tamponne » : comme des microphénomènes éruptifs de ce qui parcourt le texte, donnant autant que possible à voir le reflet d’un geste d’écriture (ou peinture).
  13. Redoutable parce que je viens d’écrire trois pages de notes (merci Lucy) contre un tiers de page en fact that… Ça relève du même phénomène que celui qui fait que « chaque contribution, monobloc d’une seule phrase, fait elle aussi 1000 pages » ?
  14. De l’écriture en fonction inverse : ça signifie quelque chose ?
  15. Et si, d’un fait à l’autre, par jeu d’échos entre des faits éloignés, ça se contredisait, ça s’annihilait, comme la matière et l’antimatière ? – Reste quand même à savoir à quoi ça peut bien ressembler l’antimatière du fait que « les ratons laveurs sont en train de jouer avec un pot de yaourt vide dans l’allée ».
  16. Zlibrary : librairie de seconde zone, librairie de série Z, librairie low cost, hard discount, dumping, so library’s death – no, bookselling’s death.
  17. Sit down please, and keep quiet!
  18. L’affaire du journal, finalement, n’aura pas été traitée. Mais on a rouvert le dossier, on y a jeté un œil. Il est là, à portée de la main. Affaire à suivre ?
  19. L’ensemble, ce sont deux moments de la vie au travail qui se sont recoupés comme s’ils avaient eu lieu en même temps, dans une séquence déployée, découpée, en quelques plans touchés et retouchés, dépliés de façon aléatoire au fil des associations, des échos, des nuances, de ces notes (indispensables), avant d’être regroupés pour une folle prise monobloc dont la fin peut se rebrancher directement au début.
  20. le fait/la fête : le texte s’arrête sur une espèce de queue de poisson très facile, trop artificielle ; mais n’est-ce pas ainsi qu’il fonctionne, le texte, avec cette façon de couper, d’articuler, de relancer, de recouper, etc., toujours avec la même formule, comme une antienne ? ; et d’autant plus qu’il s’agit d’une formule si utilisée par Lucy Ellmann (« c’est cramé », dit f) qu’elle pourrait être couverte par le copyright, et que nous ne sommes rien d’autre que de pâles imitateurs (voire des plagiaires) ? – donc, n’étant plus à un petit tour d’écrou factice près, je peux bien, pour finir, pousser le vice de le fait à la fête ?

22 RONIS Willy - Ouvrières dans l'industrie textile - 1950

  • Pour ce texte qui ne cesse de répéter la même formule et se mord la queue en amoncelant tout un tas de choses, je pensais à une image d’un de ces beaux systèmes de moulins ou drapeaux à prières qui font tourner les mots à l’infini et dans le vide, au lieu de la langue, mais j’en voudrais de ne pas commencer avec une photographie de Marc Riboud, par où, au fond, tout a commencé – avec les ouvriers de la Construction du paquebot France à Saint-Nazaire, précisément. Comment concilier, cependant, l’impératif répétitif, cyclique et vide ? Quelle photo va me surprendre ?
  • Et l’étincelle ?
  • Il y a bien des photos au Tibet, dont justement des « chevaux de vent », mais c’est une autre photo, qui semblera aussi loin de son sujet que de ce que je recherche – et même loin de la photo ; tant pis ! –, qui finalement me retient.

22 RIBOUD Marc - Tibet - Col de l'Himalaya avec des 'chevaux de vent' (drapeaux de prière) et poteaux électriques, avant Shigatsé - 1985

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