Flyboard (cycle Prendre – le temps – 0)

23 Point de vue de grutier

  1. Étrange : l’autre jour, j’ai ouvert la Grange, transformée en zone de télétravail, et je me suis vite retrouvé avec le point de vue du grutier.
  2. Descendre en soi-même pour prendre de la hauteur. Et une fois qu’on y est, en haut, qu’on y reste, descendre plus profond.
  3. La première question, c’est où. Où je monte ? Jusqu’où, on s’en fiche, puisqu’on descend en soi-même, et ça, ça n’a pas de fin. Mais où ? La deuxième question, c’est comment je monte ? La question semble idiote puisqu’il s’agit d’atteindre d’abord le sommet pour mieux, alors, descendre en soi. Mais rejoindre le grutier par l’échelle, dans l’effort et l’effroi, essoufflé, ou en tapis volant, avec le bon génie de la lampe qu’on tient fermement – ou par ce grand escalier que j’imaginais, petit, en observant la nuit étoilée, qui me mènerait au milieu des lueurs de la Voie lactée ; ou je ne sais quoi d’autre aujourd’hui –, me semblent des expériences qui changent déjà le point de vue.
  4. Le problème avec Google Earth ou Géoportail, c’est que les plans sont statiques. On a une vue parfaitement verticale – encore que : à l’échelle la plus grande on retombe sur le planisphère courant de Mercator qui met très imparfaitement à plat la sphère qu’est la Terre, le Groenland étant aussi grand que l’Amérique du Sud –, on peut changer d’échelle facilement et survoler le patchwork des villes et des campagnes – et j’aime assez les échelles 1/8528 et 1/4264, sur Géoportail, quand le figuratif commence à descendre dans l’abstrait –, mais arrivé en bas, le monde est figé. Sans le relais de l’imagination, rien ne bouge. Hormis le temps, peut-être, car d’un lieu à l’autre, le moment de la prise de vue satellitaire est différent : pour mon village d’enfance, la prise de vue sur Géoportail date du 18/04/2018 ; là où j’habite actuellement, pas si loin du petit village, la prise de vue a eu lieu le 17/4/2018 ; à la tour Eiffel, le 3/8/2018 ; au Mont-Blanc, le 20/6/2015. C’est fou quand on y pense : l’espace est un patchwork de zones temporelles différentes.
  5. Évidemment, à l’échelle des insectes, je suis une sorte de géant aussi grand qu’une grue sinon plus (ça dépend des grues). Et alors si je reste campé dans mon jardin, qu’est-ce que j’aperçois de la vie des insectes qui le peuplent ? En ce moment, pas grand-chose, je présume (ça dépend des saisons). – À propos de grues et d’animaux, j’ai aperçu il y a quelques jours un beau vol de grues cendrées.
  6. Que peut bien voir le grutier de la future Kingdom tower à Jeddah, qui devrait culminer à mille mètres ? Une étendue de mer d’un côté, de sable de l’autre ? Le soleil écrasant partout ? Et beaucoup, beaucoup de vent ?
  7. Si le monde m’apparaissait aux dimensions de celle d’un insecte, à quelle altitude mon regard, à l’échelle humaine où il est, se retrouverait-il ? (Bien sûr, ça dépend des insectes, dont les tailles sont très variables, et de leur mode de perception de leur milieu : une tique ne voit rien du tout, une mouche voit le monde à travers une boule à facettes ; mais on suppose que je conserve mes caractéristiques humaines en matière visuelle.) Et le grutier de Jeddah, comment fait-il pour rejoindre sa cabine, combien de temps cela lui prend-il ? Au moment où il y parvient, le temps de souffler un peu après avoir grimpé à son échelle sans fin, ne doit-il pas déjà redescendre s’il veut rentrer avant la nuit ? Et quand il travaille du haut de sa cabine, est-ce qu’un grutier descend en lui-même ? Est-ce que le monde, réduit à rien autour de lui, redevenu élémentaire, l’y aide ?
  8. Les plus hautes grues mesurent plus de deux cents mètres. Si j’en implante une à cette altitude au-dessus de mon lieu de travail : qu’est-ce que je vois ?
  9. Pour une prise de vue aérienne effectuée le 14/8/2017 pour Géoportail, le 6/4/2017 pour Google Earth (à une échelle 1/533), je m’aperçois que : d’un côté, il y avait des véhicules sur le parking de mon lieu de travail, sur celui du collège derrière, une vingtaine ou une trentaine d’élèves dispersés dans la cour ; de l’autre côté, il n’y a ni élèves ni véhicules ; et que la différence, le vide, d’un frais jeudi printanier à un vendredi de la mi-août, se joue avec les grandes vacances. (On comprend aussi que la véritable dynamique de l’espace, de l’image, se joue avec le temps, c’est le fait que, disait Barthes, ça a été.) Que se passait-il ce jeudi d’avril ?
  10. Je crois reconnaître ma voiture sous les feuillages entre deux tilleuls. Je dois me trouver dans une des trois salles dans lesquelles je travaille. Comme c’est le matin, vu l’angle des ombres avec les bâtiments, je parie sur la salle du fond. Et la petite Fiesta bleue de la secrétaire, juste devant la porte d’entrée de la structure.
  11. Quelqu’un sort, fait quelques pas, s’arrête. Peut-être une femme. Elle porte ses mains devant son visage. Un nuage de fumée. Elle repart, traverse la cour, disparaît dans le petit cabanon. Mais non, elle n’est pas entrée. Cachée dans l’ombre elle laisse s’échapper de petits nuages de fumée. Et puis un petit groupe sort à son tour et reste planté là, près de la porte, au soleil.
  12. Dans la caserne de pompiers, un fourgon rouge au toit blanc sort du garage, s’arrête au bout de quelques mètres. Le conducteur sort, retourne dans le garage. – Au-dessus du toit, à l’étage des logements de fonction, on sort sur le balcon avec une panière bleue, on la pose sur une table, on étend des draps gris sur la rambarde. – Le fourgon sort de la caserne. Il prend à droite, descend l’avenue Vergne. Au rond-point à gauche, avenue de l’Europe. On le perd dans la courbe, derrière une haie d’arbres.
  13. Au collège, plusieurs petits groupes, quelques élèves dispersés. Une colonne se forme et remonte par une allée vers le gymnase. On se bouscule, on se tire par le sac, on tombe l’un sur l’autre.
  14. La place du château ressemble à parking de supermarché plein d’un côté, vide de l’autre. Les véhicules garés sont surtout blancs et dans des teintes sombres, grises, noires, hormis quelques bleus et une voiture blanche au toit rouge. Deux personnes traversent la place à pied en direction du château. Une Mini bleu ciel accède au parking par la petite rue très raide, file à droite entre les véhicules garés pour rejoindre, à gauche, la Rampe des Mobiles qui descend dans les rues étroites du centre. Les deux personnes ont disparu. Elles doivent être juste sous moi, au pied de la grue. Le temps de descendre de la grue pour les rencontrer, je me retrouve street view entre le château et le parking qui s’est vidé. La voiture blanche et rouge a laissé place à une noire. Il n’y a personne. Mais je me retrouve nez à nez avec, derrière moi, une Corsa grise équipée d’un étrange appareil. On est en août 2013. Dressées sur la galerie, une armature et une colonne noires, surmontées d’un boîtier blanc et d’une sphère bleue, composés de ce qui ressemble à des objectifs. Je m’écarte un peu pour la laisser passer. La voiture disparaît. Le camping-car qui sortait de sa place de parking n’en a pas eu le temps. Le parking n’est plus qu’un grand terrain de poussière blanc, entouré de grilles de chantier devant lesquelles s’alignent les voitures. On est en septembre 2018. Va-t-on installer une grue ? Je remonte.
  15. Sur le parvis du collège, un élève court. Il porte un pantalon beige, un blouson bouffant bleu. Dans son dos, son sac noir est ballotté d’un côté, de l’autre. Le temps de redescendre, il est déjà dans l’enceinte de l’établissement accompagné d’une personne en noir. Le portail est fermé. C’est un jour d’octobre 2016. À quel cours se rend-il, en retard ? Un cours de langue ? D’histoire ? Sciences de la vie ?
  16. Je remonte sur le flyboard numérique qui me permet de rejoindre ma cabine imaginaire en un rien de temps – c’est comme ça qu’il devrait monter, le grutier de Jeddah, en flyboard ; il paraît cet engin peut atteindre 3 000 mètres d’altitude –, et me dirige directement chez moi. Et chez moi, ça reste en chantier. Et je suis là, toujours sur le toit, où l’on installe les tuiles ou la volige. Debout, torse nu. J’aperçois quelque chose. Le soleil m’éblouit, je le cache derrière ma main gauche sur le front. Je sais ce que j’ai vu à ce moment-là, un jour d’août 2013, parce que j’en adopte aujourd’hui, vendredi 04/12/2020 (13:42), le point de vue, d’en bas, depuis la route au bout de l’allée. Je suis dans cette voiture qui prenait son temps pour passer, pour absorber l’espace, vision à 360°. Mais de là où je me trouvais, en hauteur, je n’en ai aucun souvenir. À quoi je pouvais penser, alors, en voyant ce par quoi le monde entier peut m’observer, dont je ne me souviens pas ?
  17. Le conducteur, la conductrice, comprenaient-ils qu’ils étaient au volant d’un vaisseau temporel ? Que chaque passage est une ligne de temps dans l’espace insensiblement fissuré ?
  18. Est-ce qu’en enfonçant je ne sais combien de clous sur la volige, dans une pente toujours trop raide, et le vide bien près, on descend en soi-même ?

23 Le Point de vue du grutier - copie d'écran de Google Maps - 2020

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