Métier 15

25 LANGE Dorothea - Soupe populaire de l'Ange blanc - 1933

  • Pour ce texte suffisamment long, commençons avec les notes pour une image ou deux. Et tenons-nous en à l’essentiel, avec la photo de Dorothea Lange dont il sera question.
  • Je ne la traite pas directement. Elle n’est jamais nommée, et pas vraiment décrite. Elle vaut moins comme image, dans le texte, qu’en tant support textuel justement. Elle devient une sorte d’astre dont on sort de la force d’attraction pour décrire ce qu’il se passe autour, qu’on ne voit pas, mais qu’elle implique pourtant en elle-même, comme la lumière contenue dans les trous noirs est également visible autour, au moment où elle va être engloutie.
  • Si je l’avais traitée directement, j’aurais parlé de ce qu’elle évoque, représente ou symbolise. J’aurais parlé de sa dimension iconique.
  • Mais l’essentiel, dans ce texte d’abord consacré à un jeune homme, c’est peut-être sa passion pour la pêche à la ligne. Mes premières recherches se sont donc orientées dans cette direction. Et j’ai été étonné de trouver un pêcheur à la ligne tout simple de Picasso, comme une ombre peinte au fond d’une assiette blanche dont la rondeur en fait une sorte d’icône inscrite dans son auréole.
  • Du prieur de Dorothea Lange au pêcheur de Picasso, on pourrait imaginer que le premier, pensant à l’autre, se dit : « Priez pour lui, pauvre pêcheur… »

« De la pêche à la ligne. » Tous les mardis matin, à la question de savoir ce qu’il avait fait le week-end j’avais droit à la même réponse : « De la pêche à la ligne. » C’est tout. Et chaque fois, il fallait l’interroger pour en savoir un peu plus. Il fallait enchaîner les questions pour obtenir un semblant d’histoire. Une histoire de pêche à la ligne. Une histoire de silence, de calme. Une histoire de vélo, de coteau. Une histoire de canne à pêche avec son grand-père. Une histoire de moulinet, de fil nylon tresse, d’hameçon, d’achets. Une histoire de bouchon qui frétille, d’épuisette. Une histoire de sieste. Une histoire de belle saucée. Une histoire pour lire les histoires de La Pêche. Une histoire de sac à dos, de sandwich, de thermos de café. Une histoire de brochet, un jour, un beau. Une histoire de petit frère à aller chercher. Une histoire de la rivière qui était presque à sec en plus. Une histoire de bredouille. Une histoire de pieds dans l’eau. Une histoire du bruit de l’eau, du vent dans les arbres, du soleil, de l’ombre. Une histoire de friture en général. Une histoire de ça mord ! Une histoire de casquette sur le visage. Une histoire de pain de coucou. Une histoire de lecture qu’il poursuivait dans la salle de cours, la salle info, le Centre Ressources. La première chose qu’il sortait de son sac c’était sa lecture, son magazine, La Pêche. Ensuite un stylo, et un paquet de feuilles volantes. Et il attendait. Il regardait les autres parler. Il sortait son téléphone de sa poche et l’allumait. Il jetait un œil par la fenêtre. Il répondait oui. Il attendait. Il se grattait la tête. Il soulevait une page du magazine. Il jetait un œil par la fenêtre. Il fouillait dans son sac. Il répondait oui. Il attendait, c’est tout. Il soulevait une page. Il rallumait son téléphone. Il se grattait la tête. Il jouait avec son stylo. Il le ramassait par terre. Il rejouait avec, en jetant un œil par la fenêtre. Il répondait oui. C’est tout ? Oui. On attendait. Il se grattait la tête avec le stylo. Il regardait par l’imposte. Il répondait non. Il attendait, c’est tout. Même devant un ordinateur, il fallait lui demander de l’allumer quand les autres l’avaient fait librement et consultaient déjà leur messagerie, les offres d’emploi, reprenaient les exercices de la dernière séance, en ligne ou sur traitement de texte, avec une page ouverte pour écouter en même temps la musique. Et après ? Après, lui demander ceci, cela. Après, lui dire de faire ça. Après, une matinée où je me suis retrouvé seul avec lui – pas tout à fait, il y avait cette jeune stagiaire qui avait travaillé dans la champignonnière du Saut aux Loups, mais elle était si discrète et si autonome dans ce qu’elle avait à faire que c’est presque comme si je n’existais pas –, lui proposer une image à décrire. Après, s’apercevoir qu’il n’a écrit qu’une phrase tordue. Après, écrire sous la phrase la question qu’est-ce que tu vois d’autre ? Après, lui demander de répondre par écrit, dessous, à chaque fois. Après, des chapeaux. Après, quoi d’autre ? Après, son chapeau à lui il est sale et abîmé. Après, quoi encore ? Après, les autres ils tournent le dos. Après, à qui ? Au vieil homme ? Après, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’appuie sur la barrière. Après, pourquoi ? Pour regarder quelque chose ? Après, les autres, qu’est-ce qu’ils font ? Ils regardent autre chose. – Quoi ? Quelqu’un. – Qui fait quoi ? Qui parle. – Où ça ? Sur une scène. – Et qu’est-ce qu’il dit ? Je sais pas. – Et lui, qu’est-ce qu’il voit ? Des chevaux. – Qui font quoi ? La course. – Qui c’est qui gagne ? Le cheval blanc. – Pourquoi blanc ? Je sais pas mais pas noir. – Qu’est-ce qu’il gagne ? Je sais pas. – L’homme sur scène, de quoi il peut parler ? De la course. – Comment il peut parler ? Vite et des fois il crie. – Et les autres, pourquoi ils ne regardent pas la course ? Je sais pas. – Et le vieil homme, pourquoi c’est le seul à regarder ? Il s’en fout de l’autre il préfère les chevaux. – Et après, qu’est-ce qu’on voit d’autre ? On voit pas ses yeux. – Et après ? Les mains jointes ? – À quoi ça te fait penser ? Rien. – Et qu’est-ce qu’on voit d’autre après ? Le panneau San Francisco. – Et après ? Je sais pas. – Qu’est-ce qu’on voit avec le vieux bonhomme ? C’est comme une gamelle cabossée comme son chapeau. – Et après ? Je sais pas. – La couleur ? Y en a pas. – Noir et blanc, c’est pas des couleurs ? Alors des gris ? – Les mains jointes, ça ne te fait penser à rien ? À rien. – Après, c’est tout ? Il ne savait pas. Après, j’ai redressé les phrases et je lui ai demandé de taper ce qu’il venait d’écrire lui, sans mes questions, on verrait ce que ça donne et ce qu’on peut faire ensuite. Mais je ne verrais rien du tout. Devant l’ordinateur, il aura surtout passé son temps à regarder des images de poissons et à feuilleter La Pêche, pendant que j’étais avec la jeune stagiaire pour savoir où elle en était avec son exercice, quelle espèce de roman elle avait composé – parce qu’une fois lancée, on ne l’arrêtait plus Aurore (ça me revient maintenant son petit nom), elle prenait le temps de détailler les faits en dressant de petites listes, et en glissant ici ou là des bribes de dialogue dont elle se souvenait. Pas de roman avec lui. Juste un bout d’histoire de pêche à la ligne sans lendemains. Rares sont les fois où il a livré quelque chose de son quotidien : la famille d’accueil la semaine, les faux frères qu’il va chercher à l’école, la mère qu’il retrouve le week-end, « des fois ça part en live ». Mais ces tranches de vie, je n’en aurais pas eu connaissance si je ne l’avais pas questionné. Il ne s’adresse à l’autre que si celui-ci engage la conversation, et l’interroge. C’est un peu comme s’il ne connaissait que l’interrogatoire pour communiquer. Autrement, il ne s’exprime jamais. Il est là. Là, c’est tout. Là, pendant la pause-café, juste derrière les autres qui discutent. Là, assis sur les marches, avec La Pêche. Là, dans le cabanon, à manger toujours le même sandwich au pain de mie. Là à regarder par la fenêtre. Là à dire oui, à dire non. Là, contre le mur, à prendre le soleil. Là, sous l’arbre, près de son scooter. Là à fouiller sous son siège. Là à sortir son téléphone de sa poche, à jeter un œil, à le remettre dans sa poche. Là avec la même veste noire, trop chaude pour les beaux jours, trop froide pour les mauvais. Là avec le même jean délavé. Là toujours aussi mince, toujours aussi grand. Là avec ce scooter pétaradant. Là, son casque, et il se frotte la tête. Là toujours à l’heure, premier entré, premier sorti. Il est là, mais c’est toujours un peu à l’écart. Là, mais comme là-bas. Là comme de passage. Comme il était là le jour où la séance a failli mal tourner. Jeudi 17 novembre 2016, précisément, en fin de séance vers midi. La matinée s’est déroulée d’autant plus tranquillement qu’au lieu d’écrire (tant bien que mal pour certains, surtout quand vient le moment des corrections et des règles d’usage à retravailler à coups d’exercices du vieux Bled ou de Françaisfacile.com) on l’a d’abord passée à discuter de l’actualité. Après, à creuser un peu l’actualité avec un extrait de la lettre-livre Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris. Après, à élargir l’actualité avec des tableaux trop célèbres (La Liberté guidant le peuple, Le Radeau de la Méduse, en avers et revers symboliques de ça peut vouloir dire l’actualité, l’histoire). Et aussi à la retourner, avec des photos de Guillaume Lavit d’Hautefort, des camps de réfugiés, des campements, des tentes, jusque dans leurs structures matérielles, tableaux et compteurs électriques aux fils emmêlés, recharge de téléphones portables à terre, sur de multiples multiprises, et jusque dans la texture des tentures, jusque dans la trame des toiles souvent trouées, déchirées, avec des corps derrière et comme pris dedans, des motifs dans le voile, estompés, ou des ombres. « Non mais si c’est pour me parler des migrants c’est même pas la peine quand j’vois l’argent qu’on leur donne alors qu’on fait rien pour les mecs qui dorment dans la rue et qui sont bien français eux ouais et j’sais bien qu’on va m’faire passer pour un j’sais pas quoi qu’en a rien à faire des autres et ben moi j’dis non j’refuse non et non c’est pas ça parce que c’est même pas ça le problème mais c’est ce que j’pense voilà c’est c’que j’en pense et j’sais bien qu’tu vas pas être d’accord toi et qu’tu vas m’balancer des trucs intelligents et qu’j’aurai tort parce que toi t’as tout bien réfléchi à c’que tu devais faire de c’matin parce que t’as fait des grandes études pour ça des études d’intello pas comme moi hein et alors c’est du tout cuit ces sujets de société pour toi et ben moi j’dis qu’non non-non c’est pas cuit c’est pas du tout cuit parce que t’es pas t’es pas à ma place tu sais rien d’ma vie t’es pas à notre place tu sais pas tu sais pas c’que c’est d’entendre toujours le même blabla des médias et réseaux emmêlés toujours ces plaintes de comment les autres ils vivent dans la misère et regardez regardez-moi ça comment ils vivent comment ils sont malheureux voilà le blabla qu’on c’croirait à l’exposition coloniale tiens regardez-moi ces pygmées alors que moi nous c’est pareil que les autres pas de la même façon ouais d’accord parce qu’on est dans un pays riche il paraît mais c’est pareil pareil à la manière des pays qu’on dit riches et riches de quoi d’abord j’voudrais bien qu’on m’le dise ça hein d’abord parce que j’ai pas un rond moi trois fois rien et les autres ici avec et qu’on m’fasse pas l’coup des aides sociales merde c’est rien ça c’est trois fois rien mieux que rien mais trois fois parce que c’est juste pour acheter la paix sociale ça tu vois et j’sais c’que c’est ces tours de passe-passe et j’sais aussi qu’y a des mecs ils veulent pas jouer ils en veulent plus ils en peuvent plus et ils préfèrent la rue et on fait quoi pour eux hein on fait quoi rien que dalle nada la dalle qu’ils ont dans la rue et pas comme moi parce que j’ai pas l’courage comme eux même si c’est pas l’envie d’tout envoyer en l’air j’ai pas l’courage j’reste avec mes restes de fin mois raides sans m’plaindre sauf aujourd’hui ouais parce que des fois ça déborde parce que des fois c’est raide et toi avec d’abord j’parie toi avec parce que j’sais bien que c’que tu fais c’est bien les textes les tableaux ça change quand même du blabla mais il est jamais loin celui-là t’es pas assez loin de tout ça les zaptualités comme il dit mon père les zaptualités mais j’suis sûr qu’tu touches pas un rond toi non plus et qu’c’est pareil pour toi aussi cette misère ce blabla à la façon des pays riches de ses travailleurs pauvres pauvres et pas précaires ouais parce que ça veut rien dire ça ce mot d’précaire c’est lui qu’est précaire à force d’être rabâché rebattu remâché dans nos oreilles pour effacer l’autre mot pour effacer la pauvreté et ça aussi c’est un tour de passe-passe mais y’en a marre marre-marre d’entendre ce blabla médias réseaux mêlés qui nous dit que et que et que et que et encore que pour nous dire de penser ça et ça et ça et moi j’dis non non-non moi j’dis qu’j’ai aussi raison quelque part et qu’j’ai pas envie d’en entendre parler de c’que tu vas dire et qu’tu veux nous faire dire même même si t’en as pas conscience ou qu’tu fais mine de parce que ça sera bien dit c’que tu vas dire parce que ça sera bien caché avec tes questions pour nous mettre sur la piste et quelle piste parce que tu l’auras bien dit bien fait bien pensé bien prémédité bien tu et tu nous auras bien tués avec ton blabla à toi pire que l’autre sans fin si ça s’trouve eh ben moi non j’dis non et non fini l’blabla fini moi j’te l’dis comme l’autre Pagny à salades qui l’a chanté haut et fort parce que l’État lui taxait sa fortune non mais sans rire mais j’te l’dis quand même que vous aurez pas ma liberté d’penser et c’est c’que j’pense quand on entend c’qu’on entend et qu’on voit c’qu’on voit toujours ce blabla-blabla eh ben oui on est content d’penser qu’personne rien ni personne migrants ou intellos toi et les autres là et là-bas on l’aura pas ma liberté d’penser c’est tout ! » Le débat était lancé. L’activité partait en live. La séance ne s’arrêterait pas à l’heure. L’actualité nous dépassait. Des noms d’oiseaux fusèrent. Le visage d’untel, jusqu’ici fermé, se sera éclairé. « Mais vous d’abord pourquoi ça vous touche ça hein ? pourquoi ça vous touche tant ces questions hein ? ces questions-là pourquoi ça vous touche comme ça hein ? » À l’autre bout de la tablée, près du jeune pêcheur à la ligne – qui jusqu’à présent n’avait fait que regarder quelques images du magazine, se tourner vers la fenêtre, allumer éteindre son téléphone, plonger la main dans son sac, regarder les autres parler, faire tourner et tomber son stylo, se gratter l’arrière de la tête, lâcher les mêmes non et j’sais pas aux questions – je me tourne vers lui et lui demande ce qu’il pense de tout ça. Il hausse les épaules. Peu après il me dit : « C’est bientôt l’heure. » Je lui réponds qu’il peut s’en aller. Mais il sort une feuille de son sac, prend son stylo, se met à écrire et glisse la feuille vers moi : « el revillintra Orore » J’emprunte son stylo et réponds : « Je sais pas. »

25 PICASSO Pablo - La Pêche à la ligne - 1955

–      À quel moment s’arrête le mort de parler ? Du texte original écrit, avec ses airs de brouillon (je peux conserver quelques coupes, et laisser de la couleur), à la copie qu’on envoie pour l’édition en ligne (mise en page définitive, noir sur blanc, le codage utile – les accolades pour l’italique), au texte qu’on lira sur le site : ça peut ne pas correspondre à ce qu’on imagine. Et il fallait que ça tombe sur le texte du mort, ça ! À croire qu’il a encore des choses à dire – et qu’il est peut-être loin d’en avoir fini ! –, même si c’est d’une autre façon. Parce que je constate, du côté du lecteur :

-    que manque un mot à la dernière note (un petit oubli, certainement dû à une maladroite opération de copie-colle-coupe-ajout-supprime-rajout-retour-etc., qui passera inaperçu à la lecture tant le mot manquant est facile à deviner) ;

-    que n’apparaît pas la véritable dernière note : de l’original à la copie, j’aurai oublié de la copier-coller (car la copie n’intervient pas après la version finale du texte, mais toujours un peu avant : la modification de l’un doit alors nécessairement être suivie de celle de l’autre ; surtout quand elle s’effectue d’abord sur la copie…) ;

-    que devient fou l’italique : après son texte, au mort, à partir du premier tiers de la première note, il court, l’italique, et il court non seulement jusqu’à la fin, mais saute sur le texte précédent – « la vieille étincelle », et c’est comme si on soufflait dessus, oh malheur ! –, et quelques notes, avant de s’arrêter à la fin de la septième – ouf ! ; mais je sais d’où vient cette folie, c’est une histoire de codage, une histoire d’accolades en trop ou en moins : c’est juste une histoire de faute de frappe :

      • au premier coup, un crochet fermant, au lieu de l’accolade du même type, a laissé filer l’italique ; son arrêt, au second coup, vient d’une accolade fermante, mais fermante en écho à celle qui ouvre la grande plage italique ;
      • or, pour laisser courir comme ça l’italique si longtemps, il faut que l’accolade ouvrante des derniers mots en italique ait aussi disparu, les autres mots devant normalement apparaître en italique, dans le texte et les notes, ne constituant alors, sur le plan du code, que des accolades dans l’accolade sans incidence sur celle-ci ;
      • et en effet, on retrouve dans la septième note du texte treize, à la place de l’accolade ouvrante (devant l’extrait des Lionnes en italique – ça m’apprendra à ne pas utiliser les guillemets !), le symbole dièse.

Il suffira donc de remplacer le crochet et le dièse par les accolades qui conviennent, et les choses rentreront dans l’ordre. Ou à peu près. Ce problème, trop visible ici, en recouvre d’autres certainement qui nous échapperont toujours. D’ailleurs, le titre du livre de Lucy Ellmann n’est pas en italique au début de la dixième note de « la vieille étincelle ». Mais il ne s’agit pas simplement de problème technique. Ou plutôt, s’il s’agit toujours de ça, c’est à la mesure de la mécanique dont une partie, la dynamique (le rapport aux forces sans quoi la mécanique ne vaut rien), m’apparaît aussi comme l’horizon. Parce que c’est ça qui nous échappe, après le texte, c’est qu’il continue, d’une manière ou d’une autre, il n’en finit pas vraiment. Preuve en est avec cette course folle, d’un texte sur l’autre, de l’italique, qui pourrait faire croire qu’il y a là un autre texte qui se dessine, un texte fantôme. Et avec cette idée et cette image, aussi, qui me renvoient à celles qui auraient pu apparaître dans le dernier texte : le fait que Jospin courait en short ; le fait qu’il était en sueur, que ça lui courait sur le visage ; le fait qu’il aurait préféré courir que faire du vélo, vent de face, le mort ; le fait que dans les réunions complexes, techniques, costumé, cravaté, Jospin pouvait attraper une de ces suées ! ; le fait qu’il aurait mieux fait de les laisser courir, les trente-cinq heures ; le fait que les trente-cinq heures ont précipité le morcellement du travail ; le fait qu’à sa place, moi… ; le fait qu’il en reste quoi, aujourd’hui, en fait ? ; le fait que le travail ça court pas les rues, ni dans les couloirs de l’Hôtel Matignon ni sur les pistes cyclables de l’Île de Ré ; le fait que trente-cinq c’est pas un compte bien rond pour faire un bon cycle ; le fait que le système d’embauche-débauche n’en a plus besoin ; le fait que le travail pour le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion se réduit au contrat ; le fait qu’il travaillait à mi-temps, à peine ; le fait que trente-neuf, c’était pas mieux que trente-cinq ; le fait que sous Jospin c’était le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et que ça change rien ; le fait que la Solidarité ça court pas les rues non plus ; le fait que les trente-cinq heures c’est pour l’Emploi ; le fait qu’il courait pas après le travail et que ça le faisait suer ; le fait que le travail ça se décline en : CDI, contrat de chantier ou d’opération, CDD, CDD à objet défini, CDD senior, travail temporaire, travail à temps partiel, travail intermittent, contrat saisonnier, contrat vendanges, poste d’adultes-relais, TESE, CEA, CESU, CESU préfinancé ; le fait que Jospin, c’était quel type de contrat ? ; le fait que dans la structure peu sont aux trente-cinq heures ; le fait qu’ils courent pas mal, et que lui aussi courait ; le fait que le CDD d’usage, a un statut à part sur le site du ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion ; le fait qu’une association, structurellement, c’est pas une entreprise, mais la conjoncture fait qu’elle court du même pas, prise dans le même cycle ; le fait que ses compétences en la matière, c’est comme quand il faisait du vélo, vent de face, comme quand Jospin faisait un footing, en sueur, dans la réserve de Lilleau des Niges ; le fait que les contrats aidés ont été remplacés par des contrats d’insertion, et que ça change rien ; le fait que la Solidarité n’a pas l’air de se décliner sous forme de contrat ; le fait que sa parole en la matière, vraiment, ne valait rien, qu’elle était déjà morte en la matière ; le fait que c’est comme ça pour beaucoup ; le fait que l’Insertion se décline en : CUI-PEC (avec variantes : CUI, CUI-CAE, CUI-CIE), Emploi d’avenir (fini depuis le 21 oct. 2019), contrat adultes-relais (pour réaliser « des missions de médiation sociale et culturelle de proximité »), CCD senior (pour aider à la « liquidation de leur retraite »), Garantie jeunes (au préalable, « il faut intégrer un PACEA ») ; le fait qu’aujourd’hui, 27 septembre 2020, j’ai vu à la télé le ministre des Solidarités et de la santé ; le fait que « le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver » ; le fait que dans Working man’s death, il faudrait une suite, un moyen métrage, ou un court annexe, sur les travailleurs dont l’objet est le travail (surtout quand il n’y en a pas et qu’on n’en veut plus, ou pas comme ça) ; le fait qu’il aimait bien ce mot de Patrick Chamoiseau : « le devenir est dans notre capacité à nous tenir ensemble, debout, solitaires et solidaires, en face de l’impensable » ; le fait que sur Wikipédia : « le débat continue, près de quinze après le vote de la loi, sur son abolition et un possible retour aux 39 heures » ; le fait que cinq ans après cette note Jospin ne court plus dans les couloirs ministériels ni sur les pistes rétaises ; le fait qu’il aime bien quand feu Henri Salvador chante « Jardin d’hiver » ; le fait que la petite note manquante est solidaire d’une autre chanson qui dit : « un tour de manège/des feux de joie avant qu’il neige/des phares, des lumières/de toi et moi avant l’hiver » ; le fait que c’est du travail une petite chanson, la mélodie qui court, le refrain qui va et vient, qui fait un, deux, trois tours ; le fait qu’un contrat de travail c’est aussi du travail, même si ça file plus droit ; le fait que, donc, par syllogisme, un contrat de travail correspond à une chanson ; le fait que Jospin n’y aura jamais songé, même dans ses pensées plus libres, en courant ; le fait que la petite note manquante, quand il avait le vent en pleine face, à vélo, il ne savait pas encore qu’elle dirait : Encore une nuit mangée par les derniers ajouts et retouches. Quel feu d’artifice ! Pour ne pas se perdre, tout ce rouge, ce bleu, ce bleu cyan, ce vert brillant, ce jaune, avant le noir sur blanc final ! Et le texte a encore grossi. C’est donc si bavard, un mort ?

  1. Ça commence bien… – Vivement la proposition 15 de f. – Ouais, on en a plein les oreilles ! – Ça devient de l’obsession son mort. – Et il mélange tout, la 14, la 13. – Les oreilles ? tu veux rire, s’écrie Zazie, tu veux dire…
  2. Selon Glenn Gould, l’art viserait « la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement » (phrase citée par Emmanuel Carrère dans Yoga). Pour la visée, je ne sais pas. Pour la construction patiente, oui. Sur la durée d’une vie comme sur celle d’une saison d’atelier d’écriture, et même celle d’un texte, d’une phrase qui ne va pas, d’un mot qui ne vient pas, du réel qui résiste (toujours), du présent qui fuit (tout le temps). Et alors, quel combat ! – Ce qui me renvoie, tiens, à L’Urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint.
  3. f m’a appris que le groupe Zoom avait lu mon texte en mode fact that, et balayé l’ensemble de notes annexes à chaque texte. Indirectement, je l’ai invité à remercier le groupe de ma part. Mais ça, je peux quand même le faire moi-même, sur le groupe Facebook. Seulement ça, ce n’est pas la même chose que répondre à un message. Les images qui suivent sont idiotes mais, quand j’ouvre ma messagerie, pour lire les mails et y répondre, je me retrouve avec une feuille blanche, une plume, un encrier et une bougie, derrière l’écran, et on observe la flamme vaciller et l’obscurité tomber, et la Madeleine pénitente de Georges de La Tour. Alors que sur Facebook, avec tous ces petits mots qui vont et viennent, se répondent, se répètent, se développent, se renvoient, se détournent, se ratent, se réfutent, se défient, réussissent, se déplient, se déroulent, se reformulent, se dégagent, se révèlent, se renouvellent, se déploient, petit à petit, d’un mot à l’autre, j’ai beau avoir sélectionné le mode sombre j’entends encore une de ces histoires loufoques qui fusait en brèves, autour du comptoir de La Lune dans le caniveau (aux Capus à Bordeaux), commencée par l’un, qui n’en connaîtra pas la fin racontée par l’autre, qui n’était pas encore là au début, et je ne vois toujours pas comment entrer dans le tourbillon de paroles ni quoi ajouter à l’histoire (car mon tour viendra) sans en briser le flux et se faire allumer, et devenir le nouveau pantin de la prochaine anecdote – parce que le loufoque, parce que les dérives, les ruptures, les chutes, les rattrapages, ça s’organise, mine de rien. Ça va vite pour moi, et trop peu de choses à dire. – Mais faut pas s’en faire pour si peu : un merci la compagnie, salut en partant, voilà.
  4. 15 : « un personnage à côté, ou en dehors, de ce qui nous relie à cette première nécessité de l’écriture… » Est-ce de la même nature que Barthes lorsque, décrivant sa démarche d’une note biographique à chaque photo des personnes que Proust a fréquentées, il écrit ? : « Le peu de mots que je dirai indexe quelque chose qui n’est pas ce que je dis ; je ne parle pas là où ça est, je parle à côté ; c’est le propre de la Fascination, du Bégaiement. »
  5. Ici et là, dans la structure, on a collé des affiches aux couleurs de l’Europe, garante de l’Emploi. C’est obligatoire, c’est inscrit dans je ne sais quel cahier des charges. Chaque jour, on passe donc devant des personnages garants de l’Emploi pour l’Europe, des images de travailleurs, de formateurs, de demandeurs d’emploi (on ne dit plus chômeurs). Des images, pas des photographies, comme dans Acteurs du siècle. Est-ce que je peux les traiter de la même façon, imaginer les gestes du travail, là, tels qu’on voit ces personnages, même si ce sont tous des acteurs, des mannequins ? Quels mini scénarios aurait-t-elle écrit, Agnès Varda, qui auraient amené ces personnes à jouer un rôle dans une affiche pour l’Emploi, garant de l’Europe ? Est-ce que pour chaque affiche, pour chaque personnage, on pourrait rejouer Une minute pour une image ?
  6. Et si c’était moi le personnage secondaire ? Mais je ne vais quand pas refaire le même coup qu’en arts plastiques ? J’étais au collège, j’avais onze ou douze ans, treize peut-être. La prof, dont je ne sais plus le nom, avait demandé de réaliser le portrait de quelqu’un, un parent, un ami, un inconnu. Et moi, l’autre que j’avais choisi, c’était moi ! Vous imaginez ? L’os à moelle qu’on donne à ronger aux psychanalystes. C’est comme si les autres n’existaient pas. C’est comme s’il y avait moi et… moi. En même temps, je n’existe pas puisque je me prends pour un autre. Ou alors, de l’altérité, le seul lieu possible où elle existe vraiment, c’est en moi. Il y a moi et… quelqu’un. Quelque part, en moi, quelqu’un. Et qui n’est pas moi, mais n’en sort pas. Jamais. Vous imaginez, l’espèce d’osso buco ? – N’empêche, d’un point de vue plastique, il était pas mal mon portrait en alter-ego, avec ces petits bouts de papiers découpés, déchirés dans un catalogue (La Redoute sûrement, il n’y avait que ça), collés. Et j’ai eu une bonne note.
  7. Au travail, qui est secondaire ? Pas les stagiaires ni les collègues, a priori. Et comme je ne bouge pas de la structure… Ceux qui ne restent pas longtemps ? un stagiaire venu une fois ou deux ? un collègue pour un remplacement, un stage ? un élu du conseil d’administration, qu’on voit seulement lors de l’assemblée générale ? un collègue éloigné, d’une autre structure, de passage, à qui on a pu rendre visite un jour ? celles et ceux dont il ne reste qu’une image, ou presque ? et alors on observe une minute ?
  8. « Ne croyez rien : essayez. Faites l’expérience. » Dans Yoga, Emmanuel Carrère se souvient ici de ce qu’il a entendu. Plus loin, il écrit : « Je n’ai pas d’accès direct à l’expérience, il faut toujours que je mette des mots dessus. »
  9. Je viens d’écrire cette première phrase (c’est tout) : La pêche à la ligne, c’est au fond tout ce qui l’intéressait. Ça ne va pas. C’est un fait, et j’aurais pu l’écrire en mode fact that. Mais il y a encore trop d’empathie, d’emphase, avec la virgule qui retient et propulse la seconde partie très subjective : le présentatif, la locution adverbiale, l’adjectif, et le verbe intéresser qui met en valeur le goût, la satisfaction. Évidemment, ce poids subjectif doit attirer l’attention sur le premier moment de la phrase, sur quoi il porte : il faut donc relire la pêche à la ligne, et se demander pourquoi un tel poids sur ce qui semblait si commun en première lecture, pourquoi une seconde lecture : y aurait-il un second sens ? la pêche à la ligne ne serait pas celle qu’on croit ? – Le personnage secondaire finit donc par passer au second plan, derrière la voix qui parle de lui et, ce faisant, ne parle en fait que d’elle. Ne vaudrait-il pas mieux écrire que chaque jour, en arrivant, il posait un magazine de pêche à la ligne sur la table ?
  10. Imposte : voilà un mot que je cherchais et qui ne venait pas au moment voulu. Y a-t-il un lien avec imposteur ?
  11. Ce texte ne vient pas. Trois lignes. Écrire en fact that m’aiderait-il à avancer, et à rester concentré sur les faits, rien que les faits, et pour l’élan, le rythme.
  12. La scène où il s’agit de décrire la photo de Dorothea Lange, White angel breadline, je suis persuadé d’avoir déjà écrit avec. Mais où ?
  13. Un personnage secondaire, n’est-ce pas une sorte de double, soit du personnage principal, soit du narrateur, positif ou négatif (ou neutre), afin de délester l’un ou l’autre de propriétés qui le surchargeraient ? C’est ce à quoi me fait penser la façon dont se développe le texte, disons par redoublements : par l’alternance de séries de phrases courantes et de phrases brèves ; par un mode relativement répétitif dans les séries de phrases brèves ; par les échos dans le texte ; et par la présence, autour du personnage secondaire principal, de deux personnages secondaires au carré (dont un réduit à une voix) qui se font face dans le même espace où l’empathie et l’antipathie demeurent possibles, peut-être pour rendre en creux, justement, le relief que n’a pas l’espace a-pathique.
  14. Encore une fois, je ne suis pas sûr de la fin du texte. Avec le monologue, elle semble manquer ce qu’elle vise (un personnage à l’écart, là-bas, comme de passage). – Eh bien, si la fin est elle-même « à côté, ou en dehors » du texte, alors tout va pour le mieux. Et si ça ne va pas, à défaut de maîtriser l’écriture soyons quittes pour avoir conscience, en partie, de ce qui se passe en elle.

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