Virucide (cycle Prendre – le temps – 1)

29 Virucide - photo perso - 2020

Lettres capitales, à la main, noir, le long du pulvérisateur blanc : virucide.                        Journée terminée (vanné). Aspersion, coups de chiffon. Un peu partout. – Nettoyage ? – Virucide. – Qu’est-ce qu’on tue ?                Pas le temps que ça prend. Tables, chaises, souris, claviers, écrans. Sur la piste des mains, des doigts, leurs traces. Dans le doute, pas de détail, pas de quartier. Aspersion et coups de chiffon. Ici – là – partout. Chaque jour. Le(s) même(s) geste(s). C’est pas le temps que ça prend. Répétition.                C, nous le rappelle – M, s’en fout – AC, tout un rouleau de papier – H, en deux temps trois mouvements, et Bye bye ! See you Will ! (acide). Virucide, quand il n’y a plus personne. Virucide, pour les virus. Virucide sur les traces. Virucide, donc les mains, les doigts – la langue (en postillons) ? Virucide contre les personnes. Contre personne, mais les personnes (mine de rien). Indirect. Logique par contamination. Qu’est-ce qu’on tue ? Logicide ?                               Hygiacide. Dernière étape de l’hygiène depuis Ambroise Paré. L’hygiène a tué la propreté. Aujourd’hui, elle se suicide. Nous suicide. Contamination, aspersion, coups de chiffon, sans réflexion. Hygiène mentale ?            Hygiène corporelle, santé physique. Culture métaphysique (Ghérasim Luca) – Figure 1 : Pistolet-pulvérisateur, dressé sur la table, bien au milieu du Centre Ressources (vide), le mot tendu le long du réservoir (noir sur blanc, à la main, capitales), le spray noir (la tête, la gâchette) dans la main droite, un chiffon ou une feuille de papier dans l’autre – Élever le pistolet au-dessus de la table, suspension dans le vide, doigt tendu sur la gâchette, tête orientée vers la surface de la table – Identifier, même vanné de la journée (surtout vanné, ne pas réfléchir), empreintes, traces, marques, et pointer dessus de préférence (non : réflexe, réponse à un stimulus), la main au papier sur le qui-vive – Pulvériser : le doigt se referme sur la gâchette, tension, pression, sprayssurisation, dissémination, suspension (l’espace d’un instant, dans le vide) – « Gouttes gouttelettes de pluie, adieu les nuages/Gouttes gouttelettes de pluie, l’averse est finie » – Virucide, déposé sur les tables, partout dans la structure (personne), la substance répandue sur toute la surface (de la fine particule aux postillons, brillance), le spray noir dans la main droite près du corps, la feuille de papier (chiffonnée) dans l’autre – Plaquer le papier absorbant sur la table, bien à plat sur la substance, le poing refermé sur la feuille, côté rugueux replié à l’intérieur – Essuyer, sans réfléchir le temps de l’opération (ou la trace laissée, les figures), empreintes, traces, marques, en appuyant au besoin (oui ; et penser à passer et repasser), la main au pistolet sur ses gardes – Observer : un coup d’œil jeté sur la surface, jambe fléchie, tronc penché, mains repliées, cou tordu, tête tournée, suspendue (au plus près du niveau zéro de la surface)                                          Virucide : mot-valise pour virus-suicide.                      Figure 2 : Répétition – d’une table à l’autre – d’un objet à l’autre (table, chaises, souris, claviers, écrans – c’est con sur l’écran, non ?) – d’une salle à l’autre – d’un jour à l’autre – l’espace et le temps  À la fin de la première partie de Shoah, Lanzmann lit un rapport où il est question d’apporter des modifications à des véhicules spéciaux. Des transformations techniques. Lanzmann prend son temps pour lire. Comme si chaque mot était important dans ce document de travail où le langage semble inscrit dans un cadre strictement littéral, informatif, avec pour perspective une pure fonction ou action (technique). Alors on écoute. On l’écoute bien. Et on se dit, on sait, qu’il va falloir transformer l’information reçue en connaissance (sans quoi, pas de culture). – Mais quoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans ce rapport ? C’est quoi ce rapport ? C’est quoi ces véhicules à modifier ? Qu’est-ce qu’il y a là qui ne va pas ? Qu’est-ce qu’on modifie ? Comment on fait ? C’est quoi le problème technique ? C’est quoi la technique pour le résoudre ? – Les mots. Leur littéralité, faussée, voilée. Leur façon d’informer, avec pour mot d’ordre l’informe. Rapport sur un problème d’espace : « chargement normal », « pièces à charger », « marchandise chargée », « tendance naturelle à se bousculer », « à la fin de l’opération couchée » – Et qu’est-ce qu’on charge ? C’est quoi ces pièces qui se bousculent, qui se couchent ? Que vient faire là la nature ? Des bêtes ? – Rapport sur un problème de lumière : « le chargement se presse toujours fortement », « le chargement se précipite naturellement », « les cris éclatent toujours » – Rapport sur le problème du nettoyage : « l’écoulement des grosses saletés » – Pression, précipitation, hurlements, immondices : bêtes, bétail. Mais pourquoi ne les nomme-t-on pas ? Pourquoi dans ce rapport si clair, et si sûr – « avec toutes les innovations et changements déduits de la pratique et de l’expérience » –, il y a ce trou noir dans l’identification du foyer de problèmes ? Comme un effet évident pour une cause indistincte. Comme une fumée rigoureusement étudiée, pour mieux l’évacuer et nettoyer les conduites, sans rien voir du feu, de ce qui brûle avec force. Avec les mots dedans. Les mots pour rien. Signifiants sans signifiés. – Des mots qu’il faudrait réparer. Un sens qu’il faudrait restaurer. (Le langage ?) Parce que c’est ça le sens de l’opération : la fonction, l’action finale des véhicules : nettoyer. Des mots à charger, bousculer, presser, précipiter. Des mots à crier, éclater, écouler, saleter. Des mots tout bêtes, qui ne disent plus leurs noms. Malades. Des mots infectés, contaminés. L’air vicié. Des mots qui ont la rage. Viruciés, virucidés.                             Virucide, quoi dans la valise ? – Mot/objet/lieu/concept.                                         Le mot : adjectif ou nom masculin ; du radical viru- (du nom virus) et du suffixe –cide signifiant « qui tue ou blesse » ce que le radical désigne (du latin –cida, de caedere, « frapper, tuer »). – Qu’est-ce qu’on tue ?               L’objet : spray ; liquide aussi transparent que l’eau ; pulvérisateur, cylindre blanc, translucide (tête, pistolet noir) – corps/machine ; le doigt sur la gâchette ; les traces de doigts jusque sur l’écran.                                       Le lieu : Centre Ressources vide (personne) ; tables, chaises, claviers, souris, écrans ; étagères de porte-documents remplis de dossiers, de fichiers, une poignée de livres – pas besoin des murs et des ouvertures sinon leurs traces au sol (Dogville).                     Le concept, l’idée : l’homme et la mort – l’homme et sa trace – conjuration.              À la fin de la première partie de Shoah, ce rapport que lit Lanzmann, traitant des changements techniques à effectuer sur des véhicules spécifiques : un point de non-retour dans la culture des agences d’entretien et des techniques de surface ?                                          Et si on laisse un pulvérisateur sur chaque table – dès le matin, virucide en gros, noir sur blanc, à la main – toute la journée, sur la table, dans un coin – et impossible de l’enlever, le pulvérisateur collé – un par table, il n’y a plus qu’à actionner la gâchette – par n’importe qui, à tout moment – ça change la condition sanitaire – ça change les conditions de travail ?         Fin : rien – ordinateurs sur les étagères du haut – chaises sous les tables – tables vides – plus de traces. – Sauf ces figures couchées, humides, qui sèchent doucement (idéogrammes d’eau tracés sur la pierre à l’aide d’une canne-pinceau).                                           Fin : virucide au milieu de la table – je m’en vais.                    Combien ça coûte ? Pas seulement au litre ou au décimètre cube, ou en fonction de la surface totale d’application (ça regarde la structure), mais en temps de travail : en force de travail, un petit peu chaque jour, du virucide, en fin de journée, un petit geste de plus, aspersion-coups de chiffon, même en deux temps trois mouvements sur trois quatre tables, chaises, claviers, souris, écrans ? – Gouttes gouttelettes de pluie, mon chapeau se mouille/Gouttes gouttelettes de pluie, mes souliers aussi.

  1. Une action, un geste, simples, quotidiens, si courants qu’on n’y fait plus attention. Au début, j’en ai passé plusieurs en revue en me restreignant encore au lieu de travail. Et puis ce geste de fin de journée, lié aux conditions sanitaires actuelles. Un geste à la fois très exceptionnel et presque naturel. Naturel parce qu’on accomplit ce geste aussi à la maison, quand on fait le ménage, la poussière. Exceptionnel parce que cette fois on le réalise aussi sur le lieu de travail, sous conditions. On doit le faire, les lois sont là : celle des textes, technique, constitutionnelle ; et celle, surtout, du discours altruiste qui fait passer le geste pour naturel – si je ne me protège pas moi, au moins je pense aux autres. Et la finalité du geste a changé : elle se situe peut-être d’ailleurs plus là, dans cette liberté conditionnelle, que dans la fonction proprement sanitaire du geste (tuer le virus).
  2. Le texte se déploie comme je le fais ici, à coup de petites notes. Et j’ai le sentiment que, de l’une à l’autre, c’est comme si un détail se dégageait pour faire l’objet de la note suivante.
  3. Rien de moins naturel, pour moi, que d’écrire en oubliant le bon usage. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher d’y revenir.
  4. L’intervention de la proposition infinitive, avec Ghérasim Luca, m’aide en partie à m’en détourner. Un compromis ? En tout cas, ce mode, ce hasard – car ce sont les jeux de mots qui m’ont ramené du côté du « Quart d’heure de culture métaphysique » –, ça me convient pour jouer le temps de la partition du geste.
  5. Quant à Shoah
  6. Dogville, film de Lars von Trier, avec son décor minimaliste où les maisons n’existent que par le mobilier, l’immobilier étant réduit à des marques au sol, comme sur un plan, de sorte qu’on peut voir en arrière-plan d’une scène qui a lieu ici, chez moi, ce qui se passe dehors dans la rue, ou chez un autre, de l’autre côté.
  7. Les notes seront regroupées pour constituer un seul paragraphe. Problème, certaines contiennent des tirets qui auraient pu servir pour distinguer chaque note – chaque saut ou poussée de la réflexion, de l’écriture. Pour le résoudre, recourons à des blancs. Au lieu de sauts ou de poussées, on verra plutôt des trous. Qu’à cela ne tienne, la pensée n’est pas si linéaire. Et puis un texte à trous, ça laisse de la place aux autres pour poser sa réflexion. Et c’est joli aussi, comme une partition perforée pour orgue de barbarie. Raison pour laquelle les blancs pourraient être de longueurs différentes.
  8. Bien sûr, je conserve toujours une copie du texte brut, à l’état de notes, pour mieux les relire et au besoin les déplacer.
  9. Il y a une figure 3. Je l’ai en tête depuis longtemps, malheureusement elle ne prend pas vraiment. Je veux simplement changer de point de vue, passer de l’objet à l’utilisateur. Seulement, ça ne passe pas. Mais peut-être qu’en ne figurant pas dans le texte, en demeurant dans ma tête, c’est justement parce qu’elle n’a que trop pris ? Ça commence par : Vanné sur la fin journée, seul dans le Centre Ressources vide…
  10. Shoah : je n’ai pas parlé de ce qu’on voit, dans le film, pendant que Lanzmann lit l’espèce de rapport technique, « Affaire secrète du Reich ». D’une certaine manière, l’image n’apporte rien de plus. Sauf que, quand même, quand on revoit la séquence, ce glissement d’un plan fixe sur une usine dont les cheminées dégagent beaucoup de fumée, à des plans mobiles depuis la route, autour d’un site industriel, avec d’autres cheminées d’usine crachant de la fumée et du feu, jusqu’à ce nouveau plan fixe et mobile sur un camion derrière, et le gros plan final sur le logo et le nom de la marque, la même que dans le rapport, Saurer, gros du mot, du sens qu’il évoque – un mot mutilé, comme rongé de l’intérieur par le sens qu’il porte, et la technique qui le cache, comme un mauvais jeu de mots  –, l’horreur que véhicule le rapport… l’image confine au texte.

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