Métier 7

32 Philippe Montigny - Moisson nocturne en Beauce - 2012

Avec le temps, la structure est devenue un vrai complexe. Quand on rejoignit l’équipe de formation, on ne l’imaginait pas, tout affairé qu’on était, soucieux de comprendre le fonctionnement de la structure, les règles à suivre, celles qu’il faut contourner (mine de rien), de connaître ses relations avec la structure porteuse, les organisations partenaires, le milieu de la Formation (de loin), des sigles à foison, et de savoir ce qu’il faut vraiment faire lorsque les gens se multiplient, quand les trajets de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, s’allongent, les pistes partent en tous sens, les lieux de formation doublent, triplent, et se réagencent (le Lieu Ressources, mille et une cordes y pendent), se délocalisent aussi (sur la Communauté des 4B, son maillage de cours d’eau), et la direction qui change (il fut même un temps où, de JC à Isa, la structure fit sans – avouons-le : ce ne fut pas pour me déplaire).

Au début, c’était facile. Il y avait un programme pour tout le monde, on le suivait. La seule petite difficulté consistait à savoir se dédoubler. D’un côté, la salle de cours commun, le tableau noir devant lequel je parle, je piétine, gesticule, à l’occasion j’écris dessus (pas trop, juste le plan de ce dont je vais parler ; et pourquoi pas quelques croquis ?), et la grande table ronde autour de laquelle je gravite, de l’un à l’autre, entre principale et subordonnée, pour l’inconnue de l’équation qui en compte deux, tel muscle, tel os du squelette écorché, « au fait mon ARE ! », l’argument qui ne veut rien dire et l’exemple qu’on ne retrouve pas, et la mitose et la méiose, une suite logique alphanumérique, la règle de trois pour les deux absents la dernière fois, les règles d’accord masculin-féminin, singulier-pluriel, « on peut s’inscrire à l’AS et l’AP en même temps ? », systèmes du corps et structure des cellules, résumé-discussion, et pourquoi, et comment – ça dépend avec qui. De l’autre côté, autoformation en salle info.

Le lendemain, le programme disparut, il fallut improviser – et c’est aujourd’hui encore mon seul programme, sans cesse à réinventer. Le matin, j’arrivai en retard. Quelques minutes comme ça. Deux ou trois d’abord, bientôt cinq à dix. Et autant de siècles, autant de vies gagnées. C’est du moins ce qu’on croit. Il n’y a pas d’autres vies. Il n’y a que l’APP ici, que le Lieu Ressources. « Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Un autre matin, ce fut table ronde. Je distribue la parole et j’écoute. Toute la journée j’écoute, c’est la seule chose à faire. Des récits de vie, des romans autobiographiques, des journaux intimes, des mémoires sans histoire, des correspondances secrètes, des écritures de soi en tous genres (photos de charme et films d’horreur compris pour certains, même des poèmes d’amour – oui, on est allés jusque-là ; certains livrent parfois, comme ça, leur douleur, leurs malheurs, les grands comme les petits, de façon naïve ou alambiquée, touchante et insignifiante ; alors vite : apprendre à se dessiner sous forme d’arbre en deux coups de crayon, selon la technique SQUID). Je n’en sus rien pendant longtemps, tout affolé que j’étais de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une pièce à l’autre.

Un jour, je décidai qu’ils me suivraient. Ils iraient avec moi, tout comme je les accompagnerais. C’est peut-être à ce moment-là que le Lieu Ressources s’organisa vraiment. La structure venait de perdre sa direction. L’équipe de formation monta à Paris pour se former dans un autre APP. Ce fut sans grand intérêt. Mais le voyage… la chambre où l’on se marche dessus, le petit bar du coin tout en lumières, le resto spécialiste de la viande, la nuit d’été sans air, du monde dans les fontaines, le métro en sens inverse, Shuguet qui part rejoindre une amie on ne sait où, Momo qui veut aller chez Tati à Barbès, les Nouvelles Galeries Tour Montparnasse avec Naïs pour une paire de tennis, le LGCT-LPEJ au pied du monument des Droits de l’Homme, la porte automatique de la RATP plein la tête, gueule de bois dans le TGV jusqu’au retour – et le petit déjeuner, les baguettes industrielles, la mie effritée sous les coups du couteau, le morceau de beurre trop dur, la barquette de confiture gélifiée, ça coule au fond du grand bol de café corsé. La structure d’accueil fut quand même impressionnante. Pas simplement pour ses dimensions incomparables, son matériel plus neuf ou son fonctionnement interne, mais ici, ce sont les bénéficiaires de la formation qui vous accueillent pour vous la présenter, concrètement, comme si vous étiez le nouveau venu, jusqu’au système d’emprunt d’une page ou deux pour travailler – car tous les manuels ont été scannés page après page, les milliers de pages des manuels éclatés ont été rassemblées par thème, chacune constituant désormais l’élément d’un nouveau livre virtuel, ouvert.

Le jour d’après, tout le monde s’installa dans la salle info. Autoformation avec la plateforme Assimo, sorte de méthode Assimil appliquée aux besoins alvéolés de la formation professionnelle que personne ne connaît (je parle des besoins alvéolés). Je distribue quand même la parole, on me la remet noir sur blanc sur une feuille A4, police 12 Calibri, alignée à gauche. Même l’hiver, quand il y a du soleil il fait chaud. On finit souvent par ouvrir.

Une autre fois, on m’envoya dans un RSP. On commença dans une salle isolée, à l’étage, avec vue sur la petite gare, les rails, le TGV furtif. Personne ne savait vraiment lire ni écrire. Et c’est tout juste si on acceptait la parole que je distribuais. Il y en a un qui n’en voulait pas du tout. Il ne voulut même pas savoir dans quel lieu il put dormir une seule fois. Il ne viendrait pas à la médiathèque. Il ne viendra plus. On finira par s’installer dans la salle de réunion. C’est là que je tombe sur une vieille brochure, constituée surtout d’images et de légendes, couverture rouge et noire, titre jaune, qu’enfant je feuilletais longuement, au fond d’un tiroir. – Midi. Je file à l’université. Deux séances de TD, pour des LEA troisième année, sur les images du monde post-industriel. Par groupe de deux ou trois, les étudiants présentent un projet de fin d’année, une petite recherche du moment, l’analyse d’un livre, d’un film ou d’un artiste en lien avec le thème, peut-être un de ceux que je leur ai proposés à titre indicatif en début d’année. Comment s’appelle, déjà, ce photographe qui rôdait, à la tombée de la nuit, sur le territoire d’engins agricoles monstrueux, pour les surprendre dans un reste de contre-jour ? Sur le chemin du retour, ma vieille Uno me lâchera. En pleine quatre voies, une durite. J’avance par saccades. Avec nuage de fumée, vitesse et bruit de tracteur. Et si je m’arrête, c’est mort. À la fin de l’année, les cours à l’université aussi ce sera mort.

32 Philippe Montigny - Semis de blé avec tracteur à chenilles Challenger - 2012

Et puis, je m’installai un temps au secrétariat. Toujours sans direction, Naïs partie, je distribue la parole, on remet les feuilles à la nouvelle, qu’il faut bien aider, perdue dans les dossiers, les factures, les prescriptions, les entrées, les saisies, les sorties, les attestations, entre mille et un appels, et ses fragments de notes prises au cours du tuilage pleines de sigles illisibles qu’elle doit apprendre par cœur même si demain ils auront disparu et d’autres auront pris la place. On s’en mettait partout. Surtout avec la formule consacrée : « APP-AAISC – prononcer « aïsk » – point conseil VAE des 4B, bonjour ! »

Le Lieu Ressources enfin prêt, j’y installai mon nouveau bureau. Au fond à gauche, passé le secrétariat et droite gauche, derrière l’étagère de manuels et brochures en tous genres, et quelques livres. Avec vue sur tout l’espace, même celui de la nouvelle direction (Isa), par la porte vitrée. La nouvelle rangée d’étagères, les range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrées par les montants jaunes et les plateaux blancs, pour un décor carton-pâte, où les documents bien rangés, bien tassés entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs, ne serviront plus que de range-couleurs à la mode Mondrian. Idéal pour la pause, couleur café.

  1. Tout de suite, quand vient la consigne – « jouer de cette distension entre bref énoncé au passé simple et bulle au présent qui la contextualise » –, je vois comment, depuis toutes ces années, on va toujours de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre (s’il y a du monde) – d’une zone à l’autre même (plus rare, cela dit). Et comment cela, projeté sur le papier : de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, le temps basculerait, la chronologie sauterait – et l’identité ?
  2. Et si c’était avec le passé simple que la présence de l’écriture se faisait la plus forte ?
  3. Parasite. On changerait aussi de lieu. Le formateur, dans ses vieux préfas, redeviendrait, l’espace d’un instant, le prof d’université qu’il fut jadis en parallèle (quelques années de vacation).
  4. « Immense étendue de marécages que mille talus traversent en tous sens. Sur les talus, partout, s’égrènent, en files indiennes, des chapelets de gens aux mains nues. L’horizon est un fil droit comme avant les arbres ou après le déluge. » Dans cet extrait du Vice-consul de Duras (un rêve), quelque chose par où commencer.
  5. Ou un plan large, très, et flou, sur la structuration du texte à venir ? – Mais, quelque chose.
  6. Isa : au sein de la structure, c’est la nouvelle direction ; mais est-elle si nouvelle ? : car ce nom de chat, de la famille des diminutifs directeurs, n’est jamais que le féminin de Iso ; Isa est donc aussi croisé de préfixe, cette grande famille dont les membres, si insignifiants semblent-ils, développent une énergie forte et structurante dans l’organisation du sens, comme les hommes de l’ombre dans une organisation politique. Sinon, sur le plan humain, elle est sympa Isa. J’aime bien son rire qui s’étouffe en se déployant.
  7. Quelques ruisseaux et rivières au sud de la Charente : le Né, le Trèfle, le Condéon, le Beau Ruisseau, Rau de l’Eau Morte, la Gaveronne, la Tude, le Toulzot, le Palais, Rau des Marceaux, l’Auzonne, la Corre, la Rivollée, la Maury, Rau des Majestés, la Maurie, le Reteuil, l’Astier, la Viveronne, le Neuillac, le Ruisseau de Chaverrut, le Guinelier, la Velonde, la Beuronne, l’Arce, la Dronne, Rau de la Grande Fontaine, l’Écrevansau.
  8. Effet chat de Schrödinger. Si je comprends bien, la théorie du chat de Schrödinger consiste à faire comprendre que, tant qu’une possibilité n’est pas vérifiée par l’expérience, elle existe tout autant et simultanément que l’autre (et il faudrait imaginer là un univers de possibles) avec laquelle elle est en concurrence, tout comme pile et face dès lors que le jeu est lancé, la pièce roulant dans les airs (c’est l’instant où le chat est mort et vivant). Et même, chaque possibilité n’a d’existence qu’avec la perspective de l’autre (un univers des possibles est un monde de réversibles). Ce qu’il y a de bien avec l’écriture, c’est que ce qui passait pour de la théorie se vérifie en pratique. Avec un léger retard, j’en suis à la proposition formelle 7. Je ne m’intéresse pas à la proposition suivante tant que le texte ne semble pas abouti. Mais pour une fois, j’ai lu en même temps la proposition 8. Bien m’en a pris : ce que je fais pour la 7 m’a permis d’entrevoir ce que je peux faire pour la 8 ; et cela comme prolongements, ou voies parallèles, de ce qui me reste à faire dans la 7, dont je n’aurais pas eu l’idée sans cette lecture anticipée. Donc : un effet chat de Schrödinger ? – Je me demande si Kafka n’a pas fait la même expérience de pensée avant lui, et en sens inverse (mais comme une main négative par rapport à une autre, positive, dans l’art rupestre ; et d’une autre couleur), avec un arbre : « Nous sommes en effet comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait bien qu’ils sont juste posés bien à plat et qu’on pourrait les faire glisser en les poussant un peu. Mais non, on ne peut pas, car ils sont solidement attachés au sol. Seulement voilà, même cela n’est qu’une apparence. » – Donc, la 7 et la 8 : de l’écriture en parallèle pour une lecture croisée ?
  9. Pas si simple de lâcher-prise. Lorsque je prends une piste que je ne comptais pas emprunter, et m’y laisse glisser non sans un plaisir parfois, l’arrivée reste souvent semée d’un doute. C’est vraiment là que je voulais en venir ? Non, mais certainement pas plus que ce que j’avais prévu. Et puis trop tard pour remonter. Si l’on n’a pas confiance en soi, faisons au moins confiance en l’écriture.
  10. Surtout, ne pas rechercher l’exhaustivité, pas même de cohérence. Juste quelque chose du réel, juste ce qu’il peut en rester. Je le dis déjà dans la 8.
  11. J’anticipe sur la suite, et voilà qu’à la fin je reprends des fragments de la 4 ! Je ne les avais pas du tout prévus comme ça, « ces points disjoints et précis, discontinus ». – Idéalement, ce sont des fragments des autres, qui jouent leurs vies sur le même atelier, qu’il aurait aussi fallu intégrer.
  12. Les « besoins « alvéolés » de la formation » : drôle d’image, qui provient de la façon dont la plateforme de formation professionnelle en ligne organise son interface : l’ensemble des thèmes se présente, et chacun se déploie en catégories, sous forme de ruche sommaire : une image du monde du travail ?
  13. Sigle volé à Dan Roam : SQUID
  • J’ai laissé ce texte de côté un certain temps avant de savoir comment l’illustrer. C’est en le survolant que la solution m’est apparue en répondant simplement à la question, que j’avais oubliée – et voilà, on écrit, on écrit, mais c’est tout ce qu’on sait faire, ne sachant même plus de quoi précisément, à la fin, il retourne –, de savoir qui était celui qui photographiait les engins agricoles à la nuit tombante.
  • Philippe Montigny a photographié le monde agricole sous différents angles. Mais me retiennent les images du travail à l’approche de la nuit, avec ces engins qui ne sont plus que des ombres. Des ombres qui semblent faire ressortir leur profil proprement technique et quelque chose, en même temps, d’animal.

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