Guitare électrique (cycle Prendre – le temps – 2)

34 Guitare - photo perso - 2020

Ça faisait longtemps. Aujourd’hui, on m’a retourné la question du portrait chinois. Et vous, si vous étiez une photo ? Je ne m’y attendais pas. Et je n’ai jamais vraiment su quelles sont les motivations réelles de ceux qui me renvoient aux questions que je leur pose, aux activités que je leur propose. Histoire de me prendre à mon propre jeu, avec plus ou moins de malice ou de vice ? Ou réel désir d’en savoir un peu plus sur moi et de m’associer au groupe comme si j’étais le nouveau venu ? En tout cas, la photo, même si je ne la possède pas, je la vois bien. Je ne sais plus si elle est en noir et blanc ou en couleurs. Mais je la vois quand même très bien. C’est une vieille photo de moi qui se trouve dans un des albums de Lulu. Assis sur une chaise, la bouille encore toute ronde, un grand bavoir ou une serviette. La chaise est calée contre la porte de la chambre de Ben, j’ai une petite guitare électrique et plastique entre les mains. Prise de vue en portrait, de travers. C’est Lulu, certainement, qui tient l’appareil. Elle aura saisi l’occasion de ce que je viens de m’installer là pour jouer sans art avec ceux qu’écoute, fort de l’autre côté de la porte, Ben, peut-être une nouvelle fois le dernier AC/DC (Powerage ?) — pour gratter, frappé dans le dos par le tatapoum tribal d’un batteur fou (de Neu ! ?), traversé par le grésil abrasif des riffs (Sometimes avant l’heure ?). — Sur la porte, hors cadre, il y a peut-être un poster de l’équipe de France de foot ou un jeu de fléchettes. Et plus haut sur le mur, une tablette servant d’étagère pour la statuette du « cheval de feu » jaune et orange, cabré, crinière au vent, l’œil globuleux, et la radio que papi Omer allume chaque matin, une radio blanchâtre, avec quelque chose de crémeux, comme la croûte du lait bouilli qu’on étalait sur les tartines de pain grillé, généreusement saupoudrées de sucre. À côté de la radio, deux dessins de Ben aux crayons de couleur. Un clocher, un village, au pied de deux montagnes, une rivière et un pont en délimitent le seuil, pour un dessin aéré qui comporte de nombreuses zones blanches. Et puis, moins vide, une rivière et un moulin à eau au milieu des arbres. Combien les ai-je observés ? Combien de fois ai-je visité le petit village, fait sonner la cloche, arpenté les montagnes, dévalé sous le pont ? Combien de fois, réfugié dans le petit moulin du bois, regardé la roue battre l’eau, faire trembler tout l’édifice ? Et l’espèce de galion doré, voiles gonflées au-dessus de la Radiola nasillarde et souvent brouillée, où allait-il ? Et le bouquet de tulipes jaunes et rouges, au ruban bleu blanc rouge, sous la petite pendule qu’il fallait remonter d’un coup de manivelle ou deux, c’était pour qui ?

À suivre…

  1. Je savais bien qu’à un moment donné reviendrait le problème d’une proposition d’écriture impossible à traiter directement dans le cadre du métier (la dernière fois, c’était avec le chien qui se barre).
  2. Un des premiers souvenirs « liés à un geste artistique ». Au plus haut de mon enfance, j’ai très vite retrouvé Ben. C’est lui l’artiste de la famille. Mécano de métier, sa chambre contient placards, étagères, vitrines, dans lequel on trouve de nombreux vinyles, des cassettes vidéo et bobines de film super 8, des maquettes de voitures, de trains, d’engins de chantier (genre pelleteuse), et une sorte d’armoire faite maison dans lequel se cache un fourbi d’objets et papiers en tous genre, d’une vierge en plastique contenant de l’eau bénite à de vieux buvards jaunes déchirés et tachés d’encre — c’est là aussi que sont rangés les albums photos, tout en haut. Il y a aussi quelques-uns de ses dessins, accrochés dans la pièce à vivre, et un grand puzzle de 10 000 pièces auquel il en manque une (bouffée par le chien). Et, pour l’avoir entendu de la bouche de ma mère (sa sœur cadette), il s’est essayé, enfant, à des performances, passer une jambe derrière la tête sans pouvoir la repasser, dévaler une pente en vélo à fond pour remonter celle d’en face plus raide et s’effondrer au sommet, ou sauter du grenier avec pour parachute un parapluie qui s’est retourné.
  3. On trouve aussi, dans les vitrines autour des maquettes, des petits personnages confectionnés par Lulu, des petits coquillages collés. Et s’il était plutôt là le geste artistique fondateur, d’autant plus qu’on pouvait les créer ensemble, ces personnages, pendant les vacances ?
  4. Stratégie : inscrire l’exercice dans le cadre du métier, de la formation, qui se retournerait contre moi. Alors je peux commencer à écrire : Ça faisait longtemps…

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