Boîte à musique (cycle Prendre – le temps – 2)

Sacré-Cœur - photo perso - 2020

Dans les chambres il y a d’autres images. À côté des crucifix, au-dessus des lits, des photos de famille. Il doit y avoir l’arrière-grand-père, tout jeune, en tenue militaire. Un sans-grade de la guerre 14-18 qu’on avait affecté dans une infirmerie. C’est la seule photo de lui jeune. Sa photo de mariage avec la mère Fissou ? Je ne sais plus. En tout cas il est mort là, sous un crucifix, et sa photo de jeune combattant pas loin. Est-ce que lui, ce jeune infirmier, du haut des années passées, a veillé l’instant de sa propre mort, durant son sommeil, comme il l’aura fait pour d’autres Poilus dont le nom résonne aujourd’hui encore une fois par an. Il est parti comme ça, en pleine forme, la nuit. Et c’est moi, désormais, qui porte son prénom. Ce n’est pas mon prénom usuel, mais c’est pourtant le premier inscrit sur la carte d’identité. Comme s’il fallait qu’il se fasse entendre, de temps en temps, comme s’il se battait pour être reconnu, sur mes cartes scolaires et universitaires, sur mes cartes électorales, sur ma carte vitale. Martial. Comme un rappel à l’ordre. Le combat en héritage. Le combat et du soin. Comme une définition du travail, ou de ce qu’il devrait être, comme il l’a été – du moins dans mon jeune esprit, et c’est le seul que j’ai pour lui – pour cet homme qui n’a cessé de travailler la terre. Et chaque jour, la godale. — Et ces étranges images d’Épinal noires et brillantes. Pas de réel souvenir des motifs. Mais c’était du même type que les cartes postales Joyeux Noël et bonne année, leurs paysages champêtres, la nuit, d’or et de cristal. Une forêt, un chalet ou un moulin, une rivière ou un étang gelé. Un chemin qui part au loin. Un personnage ou deux parfois pour fendre du bois, le ramener sur son dos. Une montagne peut-être. Et des étoiles évidemment, scintillantes, filantes, et granuleuses, comme tout ce qui brille. Et tout brille. Le monde de la carte, ses contours, ses lignes, sur ce fond nuit, tout est fait de ce papier de verre étincelant qui gratte sous les doigts. Et parfois, comme dans les contes, les grains de sucre restent sous les ongles. Alors on goûte. Mais rien. Pas de goût. Ça a l’air en sucre mais ça n’en a ni le goût ni la texture. Ça ne fond pas. Mais le monde sur la carte, lui, oui, qui s’est estompé. Et qu’y avait-il d’écrit, au fait, au verso ? Elles étaient de qui ces pensées en images givrées ? — Sur la cheminée de la chambre du fond, il y avait un Sacré-Cœur miniature, en plastique chromé. Derrière, une petite clef permet de remonter, à l’intérieur, le ressort entrainant le modérateur à air, un papillon monté sur une vis sans fin dont la rotation par un train d’engrenages imprime celle du cylindre garni de picots (la partition) soulevant, relâchant, les lamelles alors vibrantes du clavier en acier. Quel air jouait-il ? Je l’écoutais en m’enfermant dans l’armoire, au milieu des vêtements et de la poussière. J’en ressortais avec la veste du costume d’enfant de Ben, trop grande, mitée. Et je me quillais avec, tiré d’un tiroir de l’autre armoire, un rouge à lèvres gras et sucré, un mascara que la brosse effritait, un fond de teint orange tombant en poussière.

À suivre…

  1. Je me relis et alors non… non, non et non, ce n’est pas ça… pas ça du tout… ça ne colle pas… Et vraiment, je me demande si je ne dois pas tout effacer. Supprimer et recommencer. C’est d’ailleurs ce que conseille Malt Olbren et Nicolas Boileau, et c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire. Mais là aussi non… non, non et non… pas possible… malentendu… mal dit d’accord, mais pas possible… pourquoi écrire sinon…
  2. Il y aurait donc un écart trop grand entre le moyen et le but. Le geste artistique resterait imperceptible. Mais qu’est-ce qu’un geste artistique ? Surtout le premier, qu’on n’a sûrement pas pu percevoir comme tel au moment où il eut lieu, mais seulement à contretemps, et peut-être à contre-courant. Ce premier geste artistique, cette première « boucherie héroïque » — je vais regretter de ne pas suivre les conseils des maîtres —, pour le connaître, il faudrait écrire comme si c’était la première fois, comme si on n’avait encore jamais écrit comme ça, comme si on était incapable de dire, à la fin, ni ce qu’on a écrit ni ce qu’on a cherché à écrire. Quelque chose a fait signe là-bas, on est allé voir par tous les chemins, par tous les moyens possibles, et on s’aperçoit qu’il s’agit de tout autre chose, que ce n’est rien en fait, qu’il n’y a rien même, rien du tout. Et on ne sait plus quel chemin on a pris. Il a disparu derrière nous. C’est seulement en se retournant et en essayant de distinguer où on se trouvait, d’où on vient, qu’on apercevra, peut-être, encore, le même signe (un geste ?) qu’on a cru voir, signal de départ de notre course un peu, beaucoup, passionnément, folle.
  3. Le problème vient peut-être du fait que, pour le moment, le geste reste enclos dans l’image, la photo, les dessins : dans l’instant, la trace, l’absence. Rien avoir, a priori, avec le geste de l’acrobate. Cela dit, quel est le geste acrobatique du champion de jeûne de Kafka ?
  4. Parti de la photo, le point de vue sort du cadre et fait un petit tour de la pièce à vivre. Et si on en sortait ? Si on allait voir ailleurs ? Si on écrivait maintenant : Dans les chambres…

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