Mur du son (cycle Prendre – le temps – 2)

Mur du son 1 - photomontage perso - 2020

Aujourd’hui l’appareil ne peut plus rien lire. Les bobines de la caméra Super 8 ont mieux résisté. Ben les passe de temps en temps. De moins en moins. Le projecteur sur la table de la pièce à vivre, le petit film sur le mur sale qui se trouve à ma gauche sur la photo. Les volets fermés, l’imposte de la porte d’entrée bouchée, carré de lumière sur mur ombre. L’œil qui a regardé. Les petits films de vacances dans les Pyrénées, aux environs de Lourdes et du pic du Midi. Le « Pic ! », dit Ben. « Oh ! moi je l’aime mon Pic ! » Il aurait pur l’avoir en puzzle, mais c’est un grand poster qu’il a fait encadrer et qui reste tout en haut du buffet. Le Pic et sa flèche dans un ciel pur. Et nous dans les films. Avec Omer qui essaie de monter sur un âne, seulement l’âne se retourne sans cesse. Mais je confonds peut-être avec une série de photos du même voyage. Il faudrait revoir dans les albums, en haut de l’armoire maison. Et se glisser sous le rideau. Là, passer sous le bureau. On soulève, on disparaît. Mais on voit tout. Toutes les lumières côté boîte à musique, dans leur entrelacs et le fracas musical. Toutes les ombres côté noir. Sous le rideau, par-dessus et la fente élastique. Et on entend les meubles trembler, et les vitres ferrailler. Et mes mains, quand je les plaquais dessus pour amortir leurs sursauts. — On n’arrête pas l’écho. Et même, dans les vitrines, le verre devait amplifier-déformer le son. Certains soirs, les maquettes devaient sursauter aussi, bouger. Les bonhommes coquilles vides devaient se déplacer. Glisser au hasard. Gauche, droite, gauche, avant-droite, avant, gauche, arrière, droite, droite, arrière, arrière-gauche, droite, avant, avant, et tourner peut-être, insensiblement, sur eux-mêmes. Se retourner. Comme pour voir, peut-être, de l’autre côté. Se retourner et avancer, la coquille contre la vitre. Comme pour voir les lumières, les reflets, les flashs. Le mur de sons qui les attiraient. Oui, c’est ça. Quelque chose comme ça qui a amené le bonhomme que j’étais à pousser la chaise contre la porte de la chambre, à s’y installer avec ma guitare rock. À la gratter, à chanter sûrement. Voire à crier. C’est ça qui le traversait, en somme, et qu’il pensait, peut-être, pouvoir passer à son tour. Ça qu’elle a capté, d’une certaine manière, la photo de Lulu. Le mur du son.

  1. Surtout ne pas chercher l’exhaustivité. Bien sûr qu’il y a d’autres photos de famille dans la chambre dont je pourrais parler. Seulement c’est cette photo-là de l’arrière-grand-père qui reste. Et qui vient prendre la place des autres puisqu’elle ne se trouve pas dans la chambre, en fait, mais dans la pièce à vivre, au fond dans la niche du buffet, une petite photo dans un cadre sur pied, noir et blanc évidemment, contour flou, sépia. On imagine quoi ? Que je vais être réaliste ?
  2. Il faudrait glisser vers autre chose. Que le propos saute, comme quand on change de station de radio. On écoute un peu, on n’y entend rien, on change de fréquence. – L’idéal, le monologue du premier fou que filme Raymond Depardon à l’hôpital de San Clemente. Pas si fou d’ailleurs. Sa conscience semble toujours là, aux aguets. Un peu comme la folie nous guette tous, nous qui nous pensons sains d’esprit. Sa conscience a juste échangé sa place avec l’inconscient. Et elle peut surgir à tout moment : « Donc, j’étais à l’école… je me faisais mes trucs, je touchais mon visage, l’autre est entré en disant… Il parlait de… Enfin… Si j’avais pas foutu le camp, il m’aurait enculé avec l’autre, comme cette fois où… Je parle encore de la fois… Je me suis tiré… C’est tout. Après ça, je fais faire un tour. Tu parles d’un tour. Après tant d’années… Vous comprenez ? Tiens… Vois… Là… L’œil qui te regarde, l’appareil ! Je n’ai même pas de mouchoir. Excusez-moi. Merci. Voilà l’œil qui me regarde, l’œil de l’appareil. L’appareil photographique. Prise de vues… Prise de vues… Merci. Au revoir. Ça va, mademoiselle ? Avec le micro ? On entend ? Merci ! Au revoir. »
  3. De la chambre du fond, devant le miroir où je me trouve, je peux donc rejoindre directement Ben, musique à bloc, de l’autre côté de la porte.et justement : De l’autre côté de la porte…
  4. (J’avoue que le monde clos de San Clemente semble extrême par rapport à l’univers familial de la petite enfance. Mais il faut bien choisir des exemples forts pour obtenir un effet qui trouvera sa juste mesure, comme une onde après le choc et selon le milieu qu’elle traverse. De toute façon, ce n’est pas un véritable choix, c’est l’exemple qui m’est venu. Et puis, la famille n’est-elle pas un autre monde de folie, fût-elle douce ?)
  5. Un texte en trois parties : la guitare électrique, la boîte à musique (Sacré-Cœur), le mur du son ; chacune en deux ou trois paragraphes ; il n’en restera qu’un. La folie du bloc-paragraphe voudra qu’on enchaîne tout sans rupture. Soit. Que cela n’empêche pas d’essayer d’intégrer des photos à chaque partie. Pas des photos anciennes, de l’époque lointaine dont je parle, mais des toutes récentes, prises avec le smartphone : ce qu’est aujourd’hui la guitare électrique (la guitare sèche des enfants), ce qu’est aujourd’hui le Sacré-Cœur (la vieille boîte à musique de ME), ce qu’est aujourd’hui le mur du son (ma folle collection de CD). Quelques photos, un petit montage (question stroboscopique d’ombre et de lumière), et on pourrait facilement publier le texte en minisérie de trois épisodes illustrés, sur un carnet web. Avec entre chacun d’eux : À suivre…

Fin

Mur du son 2 - photomontage perso - 2020

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