Métier 17

 39 Louis Malle - Zazie dans le métro - 1960 - photogramme

  1. Rien sur le travail.
  2. Rien d’idéologique. Non, pas de roman à thèse, même masquée sous je ne sais quel artifice doucereux, un peu comme dans Le Tour de France par deux enfants qui n’avaient rien demandé, qui ne voulaient pas qu’on la prenne en otage leur enfance, fussent-ils des personnages, sous prétexte de parfaire l’éducation des petits d’hommes. Brigitte le dit aussi pour son livre : « Je ne voudrais pas qu’il soutienne une thèse ou même qu’il la laisse percevoir. »
  3. Rien du polar venu du Grand Nord. À la rigueur du Sud, du polar bien latin, du giallo, et avec une bonne dose de western spaghetti – publié si possible par la Musardine ou les Éditions du sous-sol.
  4. Rien d’une cuisine Schmidt, mais un soupçon de Philippe, un bouquet garni d’Huguette et de Lorette, une pincée de Sébastien, et un peu de Pietra (bien fraîche), quelques feuilles d’Helena, rasades de Catherine (la B et la S), pointe d’Andrée, nuage de Gracia, un grain de Céline (oui, un grain homonyme de celui qu’avait, là dans le cou, une amie d’enfance perdue), et tout ce qu’il y a encore dans l’épicerie fine : de Romain, Sylvia, Muriel, Annick, Rudy ; de Cécile, Éva, Laure, Roselyne, Brigitte, Laurie, Béatrice, Piero, Emmanuelle, Stewen…
  5. Rien de Zazie dans le métro, mais Zazie sera toujours là, pas loin, avec Laverdure sur son épaule, prêt à rappeler : « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. » Et Geneviève aussi : « Pas question que ça bavarde, que ça lambine, pire que ça se répète. »
  6. Rien de chronologique. Les souvenirs de ce qu’on a vécu, comme de ce qu’on ne vivra pas, seraient mêlés. La lecture pourrait commencer à n’importe quel endroit du livre. Les courts épisodes se succéderaient sans autre lien apparent que les personnages.
  7. Rien de Rien sur Robert ni de Tout sur ma mère.
  8. Rien du paradoxe, sauf à la manière du ni oui ni non qui oblige à les dire sans le dire, en jouant un peu plus serré, un peu plus fin, sur le fil peut-être – comme quand on répond « oui et non » et qu’on est bien obligé d’expliquer cette réponse bête. Donc :
  9. Rien de l’aporie, du cul-de-sac.
  10. Rien sur le travail, rien de bien sérieux en tout cas.
  11. Rien du journal de Louis XVI qui notait, sur des feuilles volantes, en fin de mois, pour chaque jour, sur une ligne, d’un mot, ses promenades, ses chasses, les revues, fêtes, cérémonies (religieuses, civiles), et souvent : « Rien. » Rien, mais je serais curieux de lire les premières feuilles volantes, quand Louis est devenu dauphin, à onze ans : y trouve-t-on quelques marques de soumission et de révolte, face à l’exercice du pouvoir qui commence aussi là, dans ce journal à soi intenable, de l’enfant ?
  12. … de Grégoire, Isabelle, Anne, Juliette, Caroline, Claudine, Pierre-Emmanuel, Ema, Anne-Sophie, Françoise ; Monika et Dominique ; Geneviève et Vincent ; Marie-Caroline, Jennie, Xavier, Françoise, Danièle, Ariane ; Antoine, Marie-Paule, Thibault, Laurent, Nathalie ; Gauthier et Deneb ; Laurélia, Liliane, Claire, Cm (Cm ?) et encore un soupçon de Philippe…
  13. Rien, comme Pierre, d’ « un livre de révélations ou d’accusations ». Mais dire ce qui est, tel que. Et il n’y a peut-être rien de plus complexe. On n’a jamais aussi ouvert au réel qu’on croit. Ce n’est pas seulement qui résiste, c’est nous. Lui en nous, parce que d’une façon ou d’une autre on en fait partie.
  14. Rien de Lars Iyer. Sa « simplicité alittéraire », qui « ne donne pas dans la décoration ni l’ornementation, mais dégueule bien plutôt la substance de sa plainte », on connaît en fait ça depuis au moins le classique Degré zéro de l’écriture. Il y a quand même là de cette écriture blanche, écriture neutre dont parle Barthes, « libérée de toute servitude à un ordre marqué du langage », dont le mode « perd volontairement tout recourt à l’élégance ou à l’ornementation ». Iyer cite L’Écriture du désastre de Blanchot (sans en parler d’ailleurs, ce qui ne va pas plaire à Danièle qui a « besoin de concret et de comprendre, voire d’apprendre »), il me semble que Barthes était d’autant plus évident encore qu’il nuance son propos et prévient de la difficulté : « Malheureusement rien n’est plus infidèle qu’une écriture blanche ; les automatismes s’élaborent à l’endroit même où se trouvait d’abord une liberté, un réseau de formes durcies serre de plus en plus la fraîcheur première du discours ».
  15. « Rien d’Laverdure, eh ! L’perroquet sur l’épaule, pour kimkouplachik et kimchitsu ? mon cul ! Essaye un peu pour voir et j’te jure que Gabriel lui tord le cou et à toi avec ! »
  16. Rien qui fasse relever la tête pour dire « Ah ça oui alors ! » ou « Mais non ! » sans marquer pas un temps d’arrêt, si l’on ne tourne pas sa langue avant de parler, si l’on ne fait pas de même au moment d’écrire, si l’on n’a pas toujours un mot sur le bout de la langue, en regardant par la fenêtre, en regardant loin loin là-bas, en attendant que la mer monte, en attendant Gala.
  17. … et Christiane Tristan Pierre Marie Isabelle Vanessa Marie et Amélie Annick Éric et Ugo Laurent Mireille Sylvie et Géraldine Nathanëlle et Françoise Marie et Élisabeth Michaël Marlen Sylvie Catherine (une autre rasade) Françoise et Olivia Jérémie Vincent Martine Milène Chantal Jacques et Anne Valentina Nathalie et Simone « et moi et moi et moi » et Lamya.
  18. Rien sur le travail en général, mais sur l’objet du travail, sur les outils, les faits, les gestes.
  19. Rien sur Shoah. – Trop tard.
  20. Rien de trop vite. Ou alors seulement, seulement – et désolé pour cette soudaine association d’idées qui me fait sortir du cadre du travail dans lequel je m’inscris normalement –, comme le peignoir d’Emmanuelle Béart tombe d’un coup, dans La Belle Noiseuse, comment il choit plutôt, pour utiliser le verbe qui donne à entendre la chute, au moment où le plan change, prend de la profondeur, du corps, et comment le corps de l’actrice soudain nu se dérobe ensuite à la caméra, mais pas trop vite maintenant, le temps de revenir au plan de départ, le buste, et de l’ajuster maintenant, le temps d’un pas, un seul, par quoi ce qui reste de la nudité, ou de la sexualité plutôt (les seins), sort du cadre de la caméra, ce par quoi le cinéaste nous montre enfin ce qu’il recherchait : « Vous voulez faire le portrait-nu d’une femme, d’un homme, d’un enfant ? Faites déshabiller entièrement votre modèle. Puis prenez vos photos en cadrant le visage et lui seul. J’affirme que sur ces portraits la nudité invisible du modèle se lira comme à livre ouvert. Comment ? Pourquoi ? C’est à coup sûr un mystère », écrit Michel Tournier. Et alors oui, Caroline, « ne pas se précipiter / préserver les silences ».
  21. Rien de trop vite, et en même temps ne pas trop attendre. Il y a des moments où j’ai dû allumer la lumière et sortir du lit pour jeter sur un Post-it les deux trois mots phares des phrases qui m’empêchaient de dormir – quand ce n’était pas pour rallumer la machine, quitte à ne pas dormir…
  22. Rien de proprement autobiographique. Improprement pourquoi pas (je pense au mot d’ouverture, manuscrit, de Roland Barthes par Roland Barthes : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman » – et à la fabuleuse fiche biographique de Géraldine).
  23. Rien de bête, mais ce n’est pas si simple. Et puis c’est mort depuis longtemps.
  24. Rien qui étouffe alors. De l’air. Juste un peu d’air. Mais la mer monte, j’ai les pieds dans l’eau. Et elle n’est toujours pas là. Ça fait longtemps qu’elle n’est pas venue. Peut-être qu’elle ne reviendra pas. Je n’ai plus qu’à m’accrocher à mes bouteilles vides, aux bouchons. Il n’y a qu’elle pour contenir la mer sans fermer la fenêtre, Gala. Avec de l’air dans la chevelure. Et alors c’est ça, Ugo, le « pas rien qui se passe quand il ne se passe rien » ?
  25. Rien qui ne me remette pas le nez dans un livret de mes foutus disques, au moins pour réécouter le morceau auquel je pensais et regarder les images.
  26. Rien aussi qui ne me remette pas le nez dans un livre, pour relire tel passage, regarder les illustrations. Et avec la possible, terrible, tentation de citer le texte. Mais je suis prévenu par Liliane : « détestable de lire un ouvrage truffé de citations qui ont pour seule finalité d’étaler la culture de son auteur, surtout quand elles ne sont pas indiquées par des guillemets » Si je ne suis pas un bon passeur de mémoire, j’ai au moins les guillemets pour moi. Évidemment, à la relecture, on peut encore tout enlever en gardant l’essentiel. C’est Vincent d’ailleurs qui me disait, dans l’atelier Pousser la langue : « il y a les mots des autres qu’on apprécie tels quels et qu’on cite tels quels mais mais mais (et, là, perso, je me régale à le faire) il y a aussi dire le chemin que ces mots tracent en nous, dire ce qu’ils déclenchent, les connexions qu’ils induisent en nous… bref : il y a l’impact de ces mots, ce qu’ils déclenchent comme imaginaire, inventions, sensations… » Et c’est peut-être comme ça qu’il faut comprendre Barthes lorsqu’il dit que « l’écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets » ? (Impossible de savoir d’où provient cette phrase ailleurs que dans le Travail soigné de Lemaître.)
  27. Personne qui entre pendant que je tape, ou alors les yeux bandés, et seulement pour écoper.
  28. Rien d’achevé, parce qu’il faut remettre l’ouvrage sur le métier souvent, et pas seulement pour lisser, polisser, repolisser, effacer, oublier, mais, quitte à une certaine frustration le clavier rangé dans son tiroir (gardons-nous de la dépression), pour ne pas couper le fil du désir, de nouveaux agencements possibles en écriture autour d’un autre mot sur le bout de la langue. Et ça doit être aussi le cas de Nathalie : « Pas sans balbutiement, bredouillement ou bégaiement. Pas sans trous. »
  29. Rien qui écorche la langue. Qui l’écorce à la rigueur.
  30. Rien sur le travail, mais rien que du travail.
  • Pour ce texte, facile (pour une fois) : Zazie dans le métro, devant les grilles de la RATP en grève alors qu’elle est venue à Paris pour prendre le métro. — J’aurais été ingrat de ne pas mettre Zazie en scène, à un moment donné, alors qu’elle traverse le cycle de l’atelier d’écriture en intervenant ici ou là.
  • Comme le texte procède de la même manière chiffrée que ses notes, on comprendra pourquoi ma recherche d’image-titre se glisse entre les deux.
  1. Pour les notes, j’ai toujours pris le parti de ne rien supprimer totalement – malgré Olbren et Boileau ; mais j’ai bien dû faillir à la règle. Pour une fois, je le fais. Après deux tentatives, je supprime cette espèce de dialogue même pas drôle à force d’ironiser sur cette façon que peuvent avoir des « idées » de me traverser l’esprit quand j’entends celles des autres qui n’en sont pas vraiment (surtout les politiques, qui ne le sont plus du tout). Je voulais donner un coup au réactionnaire qui reste ancré là, en moi, même avec des idées rouges, vertes, noires – ce qui donne un beau caca d’oie. Sauf que, voilà, j’écoute la radio, je feuillette des revues. Et je me rends compte qu’il était au fond inoffensif mon petit dialogue imaginaire, peut-être naïf même. Et plus drôle que ce j’ai pu entendre ce matin, lire hier. Ce matin, dans la matinale de France Inter, avec de jeunes invités, présentés comme activiste du climat, entrepreneure engagée, militant de la liberté, et dans l’entretien : avec ces mots de contestation contre, de lutte pour, combat. Hier, dans le tout premier Mag de la Communauté des Communes de Haute-Saintonge, avec le portrait chinois d’un créateur de produits physio-sanitaires (créateur et non producteur, comme dans le monde des parfums) qui, s’il était un mot (et c’est la première question), serait combattant. Et le prospectus d’une enseigne de supermarché, qui nous veut tous unis contre… – Je sais, tout cela ne date pas d’hier. Et il y a plus grave dans le monde en ce moment. Je dois être un peu fatigué. Mais est-ce que ce n’est pas là précisément le grave du monde comme il va pour moi, avec ce(s) même(s) mot(s), en ce moment ? Je me demande ce qu’en penserait Marx et Engels. Je sais, je dois être un peu romantique. Peut-être en auraient-ils ri ? Un peu comme moi, dans ce texte finalement supprimé et pas si drôle. Il finissait avec une histoire de cheval auquel on bottait le derrière pour qu’il file dans le désert, la nuit. Je suis vraiment fatigué. J’aurais mieux fait de monter sur le cheval. Espérons maintenant que le parti d’en sourire demeure dans les Notes, sans trahir totalement les idées que je (ne) me fais (pas) de ce qui reste à écrire – même si elles me semblent cette fois dégagées (et c’est peut-être là la source de l’ironie) du territoire dans lequel je me suis jusqu’à présent inscrit, du travail. Je suis même trop loin du monde travail. Mais peut-être est-il temps de passer de l’autre côté de la barrière, et de foutre le camp avec Tornado ?
  2. « Après une période brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant de perdre sa raison et sa maîtrise. » Je lis cette phrase de Genet dans un livre sur lui. Et je l’écris, comme une preuve urgente – parce qu’en cherchant on s’apercevra que d’autres l’auront déjà dit, et peut-être mieux – de ce qu’on peut ressentir même après un texte, même après une période très courte quand on n’est pas artiste, pas brillant, malhabile, déraisonnable (oui, je le redis, ça prend un temps fou).
  3. Et puisque j’en suis là, quelques conseils d’écriture de Genet à un jeune historien, trop fascinants pour ne pas faire un pas de côté, marquer un temps d’arrêt – même s’il a raison : « Chaque fois que tu éprouveras le besoin d’ajouter un adverbe après un verbe, dis-toi que tu n’as pas trouvé le bon verbe. Méfie-toi des expressions courantes, elles sont toues fausses. Tu ponctueras selon ta respiration et non selon les règles. »
  4. Bref ! Je barbote en attendant que la marée monte.
  5. Une méthode possible pour avancer dans les Notes de non-travail – dans la ligne de la lettre de non-motivation imaginaire – serait de m’appuyer sur les Notes de travail, d’en retourner le gant. Tant pis pour les doigts en moins.
  6. « Rien de Rien sur Robert ni de Tout sur ma mère. » – Je laisse cette phrase pourtant trop facile, satisfaite de sa petite trouvaille, en jeu sur les mots avec des titres de films, en redoublements et renversements de paradoxes (rien contre tout ; rien avec tout dans la négation ; rien contre rien par négation), parce qu’elle s’insère entre une Note qui traite des personnages et une autre du paradoxe. Un exercice d’articulation pour entretenir la forme si l’on veut.
  7. Non, le gant ne se retourne pas si facilement. Ça doit venir de la doublure.
  8. Premier jet, avant d’avoir l’idée de jeter un œil à la séquence du film de Rivette, titillé par le doute : Rien de trop vite. Ou seulement, seulement comme la robe d’Emmanuel Béart tombe, dans La Belle Noiseuse, comme son corps nu se dérobe à la caméra pour son visage. – C’était vraiment n’importe quoi !
  9. Pour bien faire, puisque j’équilibre systématiquement le négatif par le positif, il aurait fallu apporter des éléments plus concrets, présents dans les textes déjà écrits, ou à venir.
  10. Passeurs de mémoire est le titre d’un recueil de poèmes.
  11. Écorcher/écorcer : c’est facile. Mais le jeu de mots change la donne : les langues de bois nous touchent en profondeur, plus qu’on ne saurait le dire ; il faut s’en dépouiller ; mais quel travail ne faut-il pas fournir, avec fermeté et précision ?
  12. Les Notes m’échappent. Celles des autres les traversent de part en part, après coup. Et ce sont elles qui les font avancer finalement. Ou partir d’un côté ou de l’autre car certaines sont bien plus sérieuses que les miennes. Mais toutes ouvrent de nouvelles pistes. Et je me retrouve sur une grande place de l’Étoile.
  13. Sur la piste de Tornado, ça fait un titre ?

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