Métier 8

41 CAVALIER Alain - Lieux Saints - 2007 - photogramme

Je me souviens le vieux tableau noir, criblé de petits trous, tapissés de craie. Les interstices du mur, grandes dalles béton gravillonnées, c’est la poussière. Mon premier bureau au fond à droite, sans soleil. Les deux tablées de trois tables accolées. Les posters écornés, déchirés (leurs jeux de mots faciles). La trotteuse de l’horloge noire, ronde, bloquée, sautille. Le radiateur difficile à rallumer et qui chauffe mal, l’extincteur à côté. Cloison préfabriquée, baie vitrée, rideau à lames verticales défilées sur rail grippé, cordon noué. Quand il vente, la porte siffle par en-dessous. – Quand on ouvre, on tombe sur un nez de voiture, souvent la Fiesta de Naïs entre les érables dont les feuilles mortes roulent jusqu’au cabanon de chantier repeint aux couleurs de la structure, parois blanches, armature rouge, porte battante.

Les toilettes, avant rénovation, c’est deux chiottes à la turque, une encrassée, l’autre condamné, deux coulures marron et un filet d’eau sur les pissotières, les tuyaux d’eau sont tordus, gelés l’hiver, les murs cendrés s’écaillent, et les robinets, c’est des vannes à poignée rouge sur un grand bac rayé de toutes parts, fissuré. Comment tenait-il ? Un jour, on a libéré le chiotte condamné. Je suis passé par-dessus la porte, bloquée par un tas d’affaires, et moi aussi. Il y avait de tout. Du hublot jusqu’au fond du trou.

Par la fenêtre du secrétariat, les jours de pluie, cette grande flaque d’eau sous l’érable qui absorbe chaque jour une peu plus les feuilles mortes. Quand les beaux jours reviennent, qu’on est venu nettoyer la place, il reste comme une marque plus claire du tapis de feuilles agglomérées, séchées, effritées. Mais on ne le voit pas du secrétariat, les stores sont baissés, les lames refermées.

La Formation en salle info ? Six écrans, six claviers, six souris (tout est noir), répartis sur deux rangées de tables qui se font face, les tours dessous, au milieu le réseau de fils électriques et câbles Ethernet mêlés par-dessus les multiprises, le commutateur réseau et son câble rouge courant sur le linoléum gris clair, le long du mur blanc cassé, la prise. – Ça gronde. La voiture qui arrive fend le mélange de gravier et de cailloux sur la place où goudron et terre s’entrechoquent. Et ça vole. On voit le nuage de poussière s’élever, passer par-dessus la toiture plate de l’autre salle info. Le soleil aveugle. – Ah ! le cordon coupé, le rail bloqué du rideau à lames verticales déchirées. Et les claviers luisent, les souris suintent. La plante grasse, recroquevillée sur le caisson en métal vide. La boîte de feutres effaçables. Le tableau blanc parsemé de traces noires, bleues. L’autre commutateur près de la porte, de travers. La portière.

Le bureau de la direction, où je m’installe pour les positionnements, est une pièce isolée. La lumière du jour entre directement par de petites ouvertures tout en haut d’un pan de mur, d’où l’on ne voit que des ciels. Les autres sources proviennent des portes vitrées donnant accès d’un côté à mon bureau (donc le Lieu Ressources ; mais la porte est condamnée), de l’autre au secrétariat. Ou plutôt, juste avant, sur la droite en sortant, enclavé, le coin café. Aux heures de pause, les stagiaires vont dehors, devant la porte, sous les érables ou dans le cabanon, et l’équipe de la structure se retrouve là. On parle, on regarde les autres par la fenêtre, le temps qu’il fait. On est là, autour de la cafetière. Son grommellement.

  1. Pour un lieu en quelques lignes, relire quelques fragments de Je me souviens. Juste pour l’impulsion, le rythme, la cadence. Et emboîter le pas pour les « voir, sentir et entendre d’un lieu extrêmement précis ».
  2. Les intérieurs peuvent-ils être ouverts ? Un extérieur peut-il être plus fermé que la pièce par où on y accède ? Comment considérer une cour intérieure ? Et la fenêtre qui donne dessus, même ouverte est-ce vraiment une entrée, une sortie ?
  3. On aura beau passer d’un lieu à l’autre, de l’intérieur à l’extérieur, je crois qu’on sera toujours dans le même bouge, peut-être un plus réduit.
  4. Le premier lieu se veut double. C’est l’heure de la pause-café, tout le monde sort : de l’intérieur on passe à l’extérieur. – On pourrait continuer ainsi, l’extérieur donnant sur un autre intérieur qui mènera à une nouvelle sortie, etc. Mais qu’est-ce qu’on se traîne ! Non. Si le lieu est double, c’est comme un bel œuf qu’on va casser pour séparer le jaune du blanc qui doit être battu. C’est le seul moyen de rendre bien visible, et plus consistante (et imaginaire, rapport à la neige), cette chose visqueuse, transparente, insignifiante (mais bien réelle), qui nous file entre les doigts.
  5. Surtout, ne rien forcer. Ne prendre que ce qui vient, que ce qui veut bien revenir. Balayer le lieu comme on ferait un tour sur soi, en équilibre instable : qu’est-ce qui reste ? Le temps, le travail, ça vient après. On le réserve à la langue, c’est pour pétrir et réduire la phrase, presser l’énoncé, couper. – Oui, mais il faut s’attendre à ce qu’une grande partie de ce qui va disparaître, ici et là, soit remplacée par un détail là, et un là, un autre là-bas, et encore un ici même.
  6. Aujourd’hui je n’ai rien écrit. Normalement, dès que la première pierre a été posée, je poursuis chaque jour un peu, beaucoup, passionnément… Mais aujourd’hui, j’ai passé la journée dans le garage, à faire le tri, à jeter, à ranger, nettoyer (l’inverse bien sûr, et pas tout seul), bourrer le coffre de la voiture, le vider à la déchetterie (« ah non trop tard revenez demain »), acheter le pain et quatre roulettes fixes à platines, monter les roulettes sur une palette (percer les lames de pin, visser les vis à tête hexagonale, charger la batterie de la perceuse visseuse, enfiler une tige de métal dans une clef à pipe, tourner la clef, serrer la vis, seize fois en tout, et ça sent bon le pin quand on le perce), emporter la palette à roulettes sur la terrasse, installer la base du pied de parasol sur la palette, poser les dalles de béton pour le maintenir, ficher le parasol dans son pied, essayer de le faire rouler, déployer le parasol, le reployer à cause du vent, boire (une bière blonde légère bien fraîche, douce-amère, de marque inconnue). – Et en soirée, pas le temps de s’y remettre ? – Non, il y avait un reportage sur la bombe atomique. Mais si je n’ai pas eu (pris en fait) le temps d’écrire, j’ai pu y réfléchir. Je me demande même si je n’ai pas mâché et remâché les textes en cours autant que la poussière. – Alors… pas vraiment rien écrit ?
  7. Ce que j’avais prévu, pour la 7, c’était parler de l’évolution ma façon de travailler sur une dizaine d’années. Je n’avais pas prévu d’en faire un récit relativement extraverti, dans l’espace et dans le temps. On est loin de la narration, de la description. Mais de l’analyse, en sommes-nous si loin ? De l’analyse logique, oui, certainement. Mais de ce qu’on appelle l’analyse de pratique ?
  8. La mention des feuilles mortes, ça fait deux fois, et ce n’est pas la première. Je me souviens avoir déjà noté quelque chose là-dessus, un jour où le vent balayait les feuilles dans la rue. Ma fenêtre était ouverte, j’étais en train de lire, et le bruit des feuilles en roulant faisait qu’elles semblaient trotter. J’ai alors parlé de transhumance. Mais la véritable migration, c’était celle qui se réalisait entre les feuilles dehors, qui s’envolaient, et celles du livre que je tenais entre les mains.
  9. Chiotte est un mot féminin. Mais j’ai déjà entendu dire un ou le chiotte. C’est peut-être ça que j’ai voulu libérer, nommer les choses comme on l’entend ? (Et tant pis pour l’incohérence des deux genres employés pour le même mot, dans la même phrase. Ça doit être la faute aux attributs.)
  10. Entrer, sortir, rentrer, ressortir, d’un fragment à l’autre, mais aussi dans un fragment, en aménageant comme des sas. J’aime assez le coup de la portière : en elle-même, elle permet d’entrer ou sortir ; dans le fragment, c’est le sas permettant d’en sortir pour entrer vers le fragment suivant ; mais aussi, dans la description de la salle où il intervient, c’est l’introduction d’un élément du dehors : de là un système d’emboîtement et de réversibilité, où un mécanisme d’entrer-sortir, à l’extérieur, est saisi de l’intérieur ? et c’est l’écriture qui saute dans le vide, ou l’inverse ? – Et comment tout cela va-t-il se terminer ?
  11. Un truc qui se casse la figure. Un fragment qui mêle intérieur et extérieur, qui se fiche de bien les distinguer (tirets à l’appui). Un moment où l’on arrête d’entrer-sortir, où l’on finit par se poser. Oui, mais voilà : si la portière c’est un coup sec (même réverbéré dehors-dedans), la cafetière, elle, ça n’en finit pas !
  • On n’est pas toujours très inspiré.
  • Que disait la consigne d’écriture ? « que chacun de ces 8 paragraphes (2 fois 4) nous donne le maximum à voir, sentir et entendre d’un lieu extrêmement précis, intérieur d’une pièce, extérieur grand comme là où on a les pieds ». Je ne l’ai même pas respectée. — À moins que chacun de mes quatre fragments soit dédoublé, que l’intérieur et l’extérieur soient réversibles. Mais pas de « lieu extrêmement précis ».
  • Ce qui reste, ou ce qui me retient à la relecture, ce sont les toilettes, les premières, avant qu’elles soient entièrement refaites (et ce n’est pas du luxe). Du coup, Alain Cavalier et son court-métrage Lieux Saints.
  • Difficile de trouver des images du film (trois, pas plus). Et impossible de retrouver le film. — Mais j’écris trop vite, je n’ai même pas vérifié sur Youtube !
  • « Magique endroit. Magique. Magique. Magique endroit. Merveilleux endroit. Poignée, chic. PQ, chic. Réserve PQ, chic. Bouton, chic. Poubelle chic. Ça c’est jamais, chic. » Ainsi débute Lieux Saints.
  • Le film retrouvé, je vais donc avoir le choix des images. Mais si j’en restais à l’une des trois qu’on retrouve sans ça ? Après tout, ces toilettes toutes simples, ni insalubres ni chics, avec les deux urinoirs et le petit bac (comme dans les anciennes toilettes de la structure), et le miroir au-dessus du lavabo dans lequel se reflète, fugitif, « l’œil qui me regarde » : ça suffit pour mettre en scène l’intérieur/extérieur, non ?
  • Mais quel est l’intérieur ? où est l’extérieur ? — L’intérieur, c’est ce que je filme. L’extérieur, c’est là d’où je filme, hors champ, seulement visible dans le miroir. — Oui mais voilà, le miroir est à l’intérieur, et ce qu’on y voit est à l’intérieur du miroir, comme un intérieur au carré au fond par rapport à la pièce, extérieure, que je filme. — Et que dire, alors de l’œil de la caméra, qui se voit, se filme dans le miroir ? — Qu’elle grommelle, elle aussi, quand ça tourne, ou du moins ronronne.

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8