Métier 9

42 Giulia Bernardelli - Dessin au café - 2018...

« Ah… c’est raide ! – C’est pas moi aujourd’hui, c’est JC. » Momo pose sa tasse noire sur le bord du frigo, il l’ouvre, sort la bouteille d’eau du compartiment de la porte, elle claque en se refermant, le café vacille dans la tasse à moitié pleine et la petite cuiller cliquette, il rallonge son café d’eau, ajoute deux petits sucres, et reprend son touillage avec la petite cuiller qui sonne, qui sonne, mais sans se retourner, face au mur, face au poster des lavoirs de la Saintonge, face à la cafetière sur le frigo, une cafetière rouge, d’un rouge sombre étincelant, qui racle le fond du marc, qui le ronge, goutte à goutte, cliquetis, et sans se redresser, les yeux au fond de la tasse, entassés, au fond de leur vague reflet, qui sonne, qui sonne, au fond du trait de lumière, entassés, l’œil dans l’œil, Leïla, le dos voûté, racorni, se balance, la chemise bleu marine, piquée de points blancs, la chemise bossue, en voûte céleste, sur l’Atlas, Leïla, Leïla, c’est la nuit, il fait froid, c’est la nuit, plus de course, plus de course aux étoiles, plus de fausse piste sur la montagne, le dernier tour, qui sonne, qui sonne, le dernier arrivé en bas, au fond, raïa, Leïla, c’est la nuit, de nouvelles lunes, entassées, touillées, pressées, corps à corps, au compte-gouttes, rongées, sucrées, sur tes lèvres, sucrées, la goutte noire, et c’est fort, fort Leïla, encore, et c’est froid, la goutte sur la langue, noire, au fond, froide et amère… « Alors… t’as rattrapé ton caoua ? – Reste des infusions ? »

Elle me parle… ? c’est à moi qu’elle parle… ? – Non mais c’est la pause là… c’est pas possible… – C’est pas à moi… – Pas maintenant… ! – Pas possible que ce soit à moi… ça se voit… ça se voit trop que c’est pas elle… ! – C’est quoi ces arguments… ? où c’est qu’elle a pris ça… ? – Tout ça pour avoir raison… mais on voit bien que c’est pas elle… on voit bien que ça la gêne… – Et voilà que ça la reprend… elle peut pas s’en empêcher… ça vient d’où cette position…. c’est quoi cette posture désaxée… ? – C’est pas elle qui tremble comme ça… – C’est pas possible… – Pas elle… – Ce tremblement du genou… ces bras croisés… comment elle peut se poser comme ça… ? – C’est un truc qui lui remonte… c’est pas possible… – Pas croyable… ! – C’est un truc qui déborde… ça vient des profondeurs et ça la déborde… – Pas croyable… ! elle nous regarde même plus… – Si ça continue c’est son café qui va déborder… comment elle peut se tenir comme ça… ? une tasse en main les bras croisés… – Mais qu’est-ce qu’elle regarde… ? – Mais qu’est-ce qu’elle raconte… ? c’est n’importe quoi… ? – Il y a quelqu’un derrière… ? c’est Sophie… ? si je me retourne ça va faire louche non… – Si ça continue on va finir par pleurer de rire… – Elle va croire que je l’écoute pas… et ce sera pas faux… si elle s’écoutait moins parler aussi… – Oh le café… je l’avais senti… et elle continue… ma parole… ! – Elle comprend ce qu’elle dit… ? – Elle a rien vu… ? la giclée de café sur le bras… par terre… – Pourquoi elle regarde dans le vide… ? Sophie est sûrement revenue… elle se sera glissée dans notre dos… tant pis… – Quand je te dis que c’est pas elle… elle est pas dans son état normal… – Si j’ai pas l’air normal tant pis… – Elle aurait pas bu en douce dans son bureau… ? c’est quoi cet argument… ! – Allez qu’est-ce qu’elle a vu… ? c’est Sophie… ? – Ça vaut rien ça… – Tant pis pour moi… – Pourquoi je l’écoute d’abord… ? c’est la pause là… et si ça se trouve c’est pas à moi qu’elle parle… si ça se trouve c’est à personne… – Rien… – C’est même dans le vide qu’elle parle… elle nous regarde pas… – Personne… – Ah ben quand même… pas trop tôt… ! – J’aurais pourtant juré que Sophie… – Il serait temps de le boire ce café… et c’est ça va te resservir… y en a plus… – Elle aura fixé la cafetière ou la bouilloire… – C’est vide… comme toi… ça doit être ça qui te gêne… ça qui remonte et qui déborde et qui s’écoute… – Ça arrive ça… les gens qui ne supportent pas qu’on les regarde parler… – Si ça se trouve c’est même lui qui l’a fait venir… par l’espèce de couloir imaginaire qui traverse les portes ouvertes du Lieu Ressources à la salle info à la salle de cours… – Ou qui essaient de voir de quoi ils parlent quand ils parlent… ils veulent voir quel décor plantent leurs mots… – Et c’est ça retournes-y… ! où y a de la gêne… – Et ils ont besoin de voir ailleurs… ils ont besoin de s’appuyer sur ce qui est… la cafetière ou la bouilloire… – Et Sophie, dehors, qui fait des signes… ! je comprends rien… ! – Les lavoirs… ?

Claudette, vers 17 h, arrive toujours avec une ou deux minutes d’avance. Le temps de saluer et d’échanger deux quelques mots avec Sophie à l’accueil, Naïs, aujourd’hui Coco, elle accroche son sac et sa veste en jean au portemanteau et commence son service. « Ben et toi là-bas, on t’a encore mis au coin aujourd’hui ? » Elle jette d’abord le filtre plein de marc de la cafetière, dans la petite poubelle noire à couvercle basculant gris devant le frigo, et les touillettes des tasses et des mugs (si on ne l’a pas fait). Elle ouvre le placard à côté du frigo, ressort de l’étage le plus bas (porte la plus à gauche) le plateau blanc parsemé de petits cœurs pleins ou vides, comme dessinés à la main et presque aux couleurs de la structure – du label APP, précisément : bleu céruléen, vert tilleul ou jaune moutarde, pourpre –, et rassemble dessus la verseuse de la cafetière, les tasses et les mugs (parfois avec leurs petites cuillers, et parfois un couteau ou une fourchette sales) posés sur le placard, le rebord du frigo ou l’étagère en coin juste au-dessus. Elle part tout nettoyer aux toilettes, en ouvrant la porte du coude et d’un coup d’épaule. De retour, elle va reposer le bord du plateau sur le rebord de la fenêtre pour refermer la porte d’entrée, et va le poser sur l’ancien bureau d’écolier en bois, à côté de la porte de la direction, où se trouvent les petits tas de prospectus et dépliants (et une paire de lunettes de soleil oubliée, ou une clé USB, un cordon pour charger son smartphone). Elle va ouvrir la dernière porte à droite du placard pour en sortir un vaporisateur de produit de nettoyage et un chiffon bleu turquoise. Elle va asperger le dessus du placard et frotter plusieurs fois sur les deux ou trois ronds de café, passer un coup sur le rebord du frigo, la bouilloire et la cafetière (elle aura refermé le compartiment du filtre), et les étagères en coin, en soulevant la boîte de sucre en métal et le sachet de touillettes en plastique sur l’une, les paquets de café et la boîte d’infusion sur l’autre, un coup rapide sur celle du haut, vide. (Elle pourrait aussi nettoyer les portes du frigo et du placard.) Elle va laisser le vaporisateur et le chiffon sur le rebord du frigo, replacer la verseuse dans la cafetière, ouvrir en grand les quatre portes de placard et ranger les tasses et les mugs (à l’envers) au premier étage de la partie gauche (les petites cuillers et les couverts dans de grands verres). Et, elle va sortir le sac de la poubelle et le poser au sol, à côté de sa tête décrochée, le temps d’en installer un nouveau, détaché du rouleau pris dans le placard (étage le plus bas à droite), et de replacer la tête en faisant basculer le couvercle, et elle va prendre le sac pour aller vider les poubelles des autres salles. (Elle fera aussi la poussière avec le vaporisateur et le chiffon, elle passera ensuite l’aspirateur et, de temps en temps (l’hiver), un coup de since avec le seau de lavage en plastique bleu, un essoreur vert, et la serpillière espagnole à franges grises et rouges.) Elle reviendra pour fermer le sac noir et le sac jaune de la grande poubelle (entre le portemanteau et la petite poubelle), essentiellement rempli de feuilles de papier (documents périmés, mauvaises impressions, doubles inutiles, textes ratés, exercices à refaire). Et, elle ira les jeter dans les grandes poubelles, au bout du Chemin Noir.

  1. Ici, on pense à voix haute pas mal de paroles en l’air. L’idée d’une présence de l’écriture au cœur du passé simple (dans la 7) reste un plan sur la comète – ce qui me fait penser que je n’ai toujours pas repéré la comète Neowise ; ce soir, je réessaierai, même si les chances de la voir diminuent : « Emmanuel – 1 août à 2 h 55 – Elle doit être vraiment très atténuée car j’ai scruté tout le secteur aussi avec mon 300mm et je n’ai rien vu :o / Pour moi, elle est vraiment très basse dans le ciel et vers le Ouest-Nord-Ouest, pile dans l’axe oranger de la Région Parisienne. Dommage ! Hé bien j’attendrai 6700 ans pour la revoir ;o) Il y en aura peut-être d’autres d’ici là… » Et pourtant, je suis persuadé qu’il y aurait été possible de donner corps à cette présence, sans passer par l’imagerie conventionnelle (une bibliothèque, des livres, des feuilles, des stylos et des crayons, ou un tableau et une craie, etc. – même si ça compte parce que c’est bel et bien –, mais pire : la petite liste de genres de l’écriture de soi, maladroitement détournée par association à des genres de la photo, du cinéma). En creusant un peu ce qui n’est au fond qu’un premier jet, on pourrait trouver quelque chose, là, quelque part, valant ces « entailles dans la roche […], des encoches exécutées à l’aide d’instruments […], des lignes que je pouvais suivre, jusqu’à ce qu’elles se combinent en signes, en figures » que découvre la Médée de Christa Wolf, en rampant dans la totale obscurité d’une grotte – quelque chose de l’ordre du diagramme ? – D’ailleurs, c’est peut-être ça qu’il faudrait faire quand on veut décrire un lieu, même une plage noire de monde, l’été, le soleil à son apogée : se faire aveugle, à défaut éteindre les lumières.
  2. Ne pas faire attention au titre « Pratique des complexes ». Le mot complexe de la première phrase m’a interpellé ; j’ai lu sa définition dans le Grand Robert ; dans une perspective de psychologie de la perception, je suis tombé sur la théorie des complexes ; je me suis dit que dans le cas présent (un petit travail l’écriture) il s’agissait moins de théorie que de pratique ; j’ai peut-être pensé aussi que la structure du texte valait bien une « construction formée de nombreux éléments coordonnés », comme un complexe cinématographique –voilà.
  3. Une salle de cours, de réunion, un cadre idéal pour de multiples énonciations. Mais est-ce bien « celui qui vous semblerait le plus en affinité avec ce que vous explorez par l’écriture » ?
  4. Pas un cadre, une embrasure – « mais irrationnellement, mais obscurément » : alors le coin café : où l’équipe peut se retrouver, où l’on peut rester seul ; au travail sans travailler ; où l’on voit, on entend, les autres travailler ; d’où l’on part quand untel arrive – et si le point de vue c’était celui de la cafetière ? –« Même café, même heure, même table, même paysage » (Helena), « après guerre, attablée au café, sa cigarette entre les doigts, son esprit part, assailli d’images » (Rudy), « au café ‘Le Trait d’Union’ » (Annick), « une tasse posée sur la table a laissé une auréole de café sur la nappe bleue » (Sylvia), « nettoyant pour de bon l’affaire • expédiant dans les airs la suie noire et poisseuse • « le café des pauvres » a dit Woun » (Vincent).
  5. Je nomme le lieu où je travaille structure. Boîte, aurait évoqué l’entreprise, l’économie libérale (« la promesse du pire », chère à Forrester), qui ne convient pas à une association (pas pour moi, parce qu’au fond, les conditions et le fonctionnement…). – L’asso ? – Non. Je ne crois pas avoir l’esprit associatif. – Organisation ? – Non plus. On est beaucoup trop petit. Et « l’organisation, c’est la technique qui se fait passer pour du naturel, la naturalisation de la technique » (Barbara Cassin, Google-moi), le comble de l’artifice comme l’unité de lieu, de temps et d’action, un théâtre impossible. Mais structure, oui. Parce que l’association propose un ensemble de services variés. Et puis – défi : « chaque structure a sa fréquence de résonance, il faut jouer le bon accord au bon moment » (La Science des rêves, de Michel Gondry).
  6. Qu’est-ce que j’explore par l’écriture ? – J’ai dit, pour aller vitre, moi au travail. Mais quel travail ? Celui qui permet, naturellement, de gagner sa vie, comme on dit, une autre sorte de « métier de vivre » – en sachant qu’à la fin, comme disait Dada, « j’avons travaillé tout notre crevé » ? Ou le « métier d’écrire » qui permet l’exploration ? Ou l’un dans l’autre ?
  7. Presque 22 h, déjà. Je m’en veux de m’y mettre si tard. J’ai laissé traîner. Ça fait près d’une heure que je range ma collection d’Inrocks dans les toilettes, en essayant de tous les faire rentrer sur l’étagère des vécés suspendus, sur toute la largeur. Et ça rentre. C’est serré, mais ça rentre. Et ce sont les personnages qui sortent. C’est Momo, quand sa femme le quitte et il boit. Et Naïs, quand son mec la trompe, elle veut le tuer et fera tout ce qu’il demande. JC, qui nous raconte des blagues à la pause et prend des notes sur ses employés dans son bureau. Coco, ses travaux de maison interminables, ses problèmes de santé inquiétants. Aurélie et sa nouvelle aventure. Sophie, quand elle m’a pris sous son aile ? – Mais tout ça, c’est ce qu’on ne peut pas dire. De toute façon, dit comme ça, on n’a encore rien dit. Trop serré. Alors, qu’est-ce que j’en fais ?
  8. « Ça vient, ça vient. » (Romain)
  9. Et si les secrétaires successives se retrouvaient toutes les trois à la pause-café ?
  10. Christa Wolf écrit : « nous ne pouvons disposer à notre gré des fragments de notre passé en les recomposant ou en les défaisant au gré des besoins du moment. » Je sais qu’il faut se méfier des mots des écrivains, surtout à travers la voix de leurs personnages. Mais parfois, quand même, mieux qu’un imposant essai, il y a de ces fulgurances qui vous renvoient au mur des évidences ! Et alors : qu’est-ce que j’en fais de mes bouts de souvenirs ?
  11. Dans le premier fragment, il y a trois voix. Deux en mode direct, qui servent de cadre. Et une plus diffuse, qui se fond d’abord dans une description d’où elle se dégage peu à peu, dès qu’on entend le petit son de cloche à répétition, je crois. Dans le second fragment, il y a encore trois voix. Au début il n’y en avait que deux : celle qui parle ; et celle qu’on n’entend pas et dont on parle. Et puis, avec cette énonciation saccadée, hachée, les bribes de phrases ont semblé se décoller, le discours se décaler. C’est donc qu’une autre voix poignait, qu’on a découverte à l’aide de tirets. Mais est-il sûr qu’il n’y ait que deux voix ? C’est ce que j’ai du moins imaginé : deux personnages, leurs pensées, en même temps, qu’ils taisent à un troisième qui leur parle, qu’on n’entend pas et dont on ne sait rien de ce qu’il raconte – et un quatrième personnage, comme perdu dans les pensées.
  12. Pour le troisième fragment, j’allais dire que je voulais quelque chose de plus simple. Mais je ne sais pas si raconter, décrire, ce que fait la femme de ménage, à partir du coin café (en passant vite sur ce qu’elle peut faire ailleurs), soit plus simple. D’autant que le temps semble se figer. Les fois où elle part faire autre chose, ailleurs, le temps saute : le futur proche succède au présent ; le futur au futur proche – il y a même une sorte de futur éloigné dans la dernière phrase (un futur proche conjugué au futur). Ce n’est pas une accélération du temps puisque la pauvre femme de ménage en est encore, au présent, à faire la vaisselle des autres. Mais si c’en est une, elle provient du point d’énonciation – « trois variations de point d’énonciation », c’était ça la consigne. Elle pourrait provenir de celui à qui elle s’est adressée, là, dans le coin café, qui la regarde d’abord faire, et qui va se préparer pour partir, parce que c’est l’heure, et qui s’en va.
  • Au début, je pensais à une vraie illustration, purement graphique, totalement insignifiante : une série de gobelets de café crème disposés de façon à créer un nuancier, de la crème onctueuse au café corsé, ou des images de variétés de grains de café agencées de la même manière, du plus clair au plus foncé.
  • Le Coffee art est-il un genre ? En tout cas, l’œuvre de Giulia Bernardelli me convient d’autant mieux qu’elle prend en écharpe sa préparation. C’est souvent le cas, lorsque le dessin sort de la tasse renversée, un peu comme le génie de la lanterne. Mais je préfère celles, plus rares, où la main reste dans le champ.
  • Plusieurs strates ici : la main maladroite, la tasse renversée, les taches indélébiles, le portrait imaginaire, le visage du rêveur, l’œil qui me regarde — d’où la maladresse.
  • J’aime bien aussi celle où la tasse est vide, où il ne reste au fond que le même visage.

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