Métier 19

42 SALVIATI Francesco - Kaïros (détail) - 1552-1554

  • Une fois n’est pas coutume, je commence par les notes pour une image-titre. C’est que la forme du texte, un extrait de journal, m’y invite. Celle qui le tient l’illustre dès qu’elle le peut à partir des images dont elle parle ou d’un détail de son récit qui la retient. Elle ne tergiverse donc pas, a priori, comme il m’arrive régulièrement de le faire… Une image par fragment de journal, c’est tout ce qu’elle demande.
  • Mais comme elle ne cite pas ses sources, je le fais pour elle. Soit, par ordre d’apparition :

- Mirwais, clip de la chanson 2016 – My generation, 2020, photogramme ;

- Laurent Lichstenstein, film documentaire Et si la terre était unique, 2019, photogramme ;

- Sini Manninen, aquarelle et acrylique, Sur les bords de Vienne, Confolens (année ?) ;

- Agnès Varda, vidéo Une minute pour une image, 1983, photogramme (photo de Jacques-Henri Lartigue, Bibi à Marseille, 1928).

  • Évidemment, le journal est fictif. Mais le Kaïros qui en est à l’origine, lui (et c’est ainsi que s’intitulait le texte), est bien réel dans le cadre des outils de formation. J’aurais pu commencer par-là, en faisant comme la jeune femme : une recherche en images sur la Toile, l’agrandissement des deux ou trois qui l’attirent le plus, en particulier le Kaïros peint par Francesco Salviati dans une fresque du palais Sachetti, à Rome, réalisée entre 1552 et 1554 : enregistrer, insérer l’image, rogner pour recadrer, redimensionner — le tour est joué !

Jeudi 22

42 Mirwais - Clip de 2016 My generation - 2020 - photogramme

Mauvais. – Aujourd’hui, rien n’a fonctionné en formation. Les problèmes de maths, les questions de français, je n’y voyais plus rien. Et le petit exercice d’écriture qui semblait assez simple, et ça changeait pour une fois, en forme d’arrêt sur image répété, focalisé sur le mot quand : « Quand on ne sait pas du tout ce qu’on comptait faire il y a à peine un instant. Quand de toute évidence la première des énigmes n’est pas près d’être résolue. Quand la vie prend des allures de Western. Quand la menace se précise. Quand on croyait avoir touché le fond mais qu’on découvre qu’il reste de la marge. » On avait pour consigne de poursuivre la série. J’ai ajouté quand les poules auront des dents, et puis rien. Même le gâteau que Nathalie a apporté, et c’était bien gentil de sa part, impossible de le finir ! Impossible de l’identifier d’ailleurs : ça ressemblait à du cake marbré au chocolat, mais dans la main, si gélatineux, si gras, on aurait dit du flanc ou du clafoutis qui promettait de tenir au corps et de coller aux dents. Et au goût… de la pâte sucrée, sans chocolat, avec un arrière-goût amer de médicament… j’ai dû jouer les maladroites pour faire tomber une bonne partie de ma part… et reprendre du café que j’avais pourtant refusé…

(Je sais, rien de positif là-dedans, rien de Kaïros, tu m’excuseras. – Sauf le gâteau de Nathalie, peut-être, parce qu’elle l’a fait pour nous, elle n’aurait pas dû, mais elle a pensé à nous quand même.)

Hier soir (ou l’autre avant), je me suis laissée porter par un documentaire expliquant comment la terre s’est formée, comment la vie est apparue. Le récit très clair, et très doux (le narrateur était une femme, et ce n’est pas si souvent dans ce genre de films), je l’ai déjà presque oublié. Mais les images, les différents paysages de la terre depuis l’espace, si divers et variés dans leurs formes et leurs couleurs, aussi abstraites qu’hyperréalistes, très graphiques, qu’on parcourt en planant. Renvoi dans l’espace, le soleil, les planètes, les astéroïdes, une autre planète, collision, explosion – la terre en mille et un morceaux, qui se réagglomérerons, en créant la lune. (Le scénario de Melancholia a donc déjà eu lieu, tu sais !) Et parfois ce n’est pas depuis l’espace les images, mais de près, au plus près de la surface du sol, de l’eau, qui s’évapore.

Vendredi 23

42 Laurent Lichstenstein - Et si la terre était unique - 2019 - photogramme

Tout gris ce matin, mais il fait encore bon. – Il se met à pleuvoir. Un peu de vent (je ne le vois pas, mais j’entends le feuillage du prunier tressaillir), mais la pluie tombe droit. Et l’orage gronde. – Les oiseaux se sont regroupés quelque part. Ça piaille. Et ça gargouille aussi, l’eau, dans la dalle le long du mur (j’ai laissé la fenêtre ouverte, mais je vais refermer, il pleut plus fort). Le schuss du camion qui efface tout. – Les oiseaux sont dans le prunier. Ça gargouille encore, mais c’est dans mon dos cette fois. Il doit y avoir une canalisation secrète dans le mur.

J’ai entendu Mirwais parler à la radio. Il va sortir un nouvel album qui s’intitulera Retrofuture. Ça ne sera sûrement pas ton truc, mais avec le morceau que j’ai écouté, moi, je l’attends avec impatience.

Deux faisans, cet après-midi dans le jardin, ont longé tranquillement la haie du voisin, en picorant à droite, à gauche, comme un vieux couple aux champignons (c’est de saison). J’ai fait aussi que j’ai pu pour retrouver mon mobile et sortir pour les prendre en photo, sans faire de bruit, sans bouger, mais j’étais trop loin, à contre-jour – le soleil perçait à travers la grisaille –, et l’appli photo est basique, le zoom trop faible, le réglage de la luminosité nul. On me dirait que j’ai photographié des rats, ça ne m’étonnerait pas. Ils étaient pourtant beaux ces faisans. Dans cette lumière diffuse, ces plumages en nuances de beige, de roux et châtain foncé, dorés, c’étaient des pelages. Et leur tête bleue ou verte, brillante, la peau rouge vif autour des yeux, avec ces excroissances ressemblant à des pétales de fleurs, leur bec comme une petite corne. – Ce qui m’étonne, c’est qu’il s’agissait de deux mâles.

Au fait, les champignons : tu y es allée dans le bois de Balzac ?

Dimanche

42 MANNINEN Sini - Sur les bords de la Vienne, Confolens (année?)

Sini. – Voilà un sujet qui devrait beaucoup t’intéresser, et le formateur aussi pour une fois. – Sini, c’est le nom de la mère de Soso, qui était peintre à Confolens (et en Finlande, dans sa jeunesse). Soso organisait une exposition, j’y suis allée hier, avec ME.

C’est plus loin que je ne pensais, Confolens, et je n’aime pas beaucoup la voiture. Mais j’aime quand le paysage défile et qu’il change, quand on passe de nos grandes étendues de champs doucement vallonnées aux creux et aux bosses boisés en nuances de verts, de jaunes et de roux. Quand un oiseau survole, en planant, la voiture, et que son vol s’accorde avec le morceau de musique qui passe à la radio – mais c’est plutôt l’étrange rythmique de je ne sais quelle chanson r’n’b que j’ai en tête : une série de tchat, tchat, puis la même mais quatre fois plus rapide, le tout en boucle : on aurait dit un arroseur automatique. Et au retour, quand le soleil se couchait, il faut imaginer un aplat bleu ciel, couvert d’un côté d’une grande couverture nuageuse grise qu’on voit, de l’autre côté, se fissurer, s’effilocher dans des reflets roses, et jaunes à mesure que le ciel s’éclaircit, et rouges là où le soleil tombe, masqué, et quelques taches bleu acier en suspension. Les phares des véhicules et les panneaux de signalisation lumineux, en contre-jour, ne sont jamais aussi vifs que le ciel. – Chose étrange : une allée de platanes, de loin, formait une masse noire qui avait l’air de trouer le ciel enfin dégagé, et juste avant de s’y engouffrer, des yeux fins et puissants se sont allumés (un camion).

ME ne connaissait pas le lieu de l’exposition. Elle s’est garée dans le centre-ville, devant les halles. « On descend on fait un tour ? – Pour rien à mon avis. » Une jeune femme promenait un chien en laisse. « Y a qu’à d’mander. – Tiens, c’est sur le panneau lumineux. » sini manninen ferme st michel. « J’essaie le GPS. » L’endroit se situait environ à un kilomètre. On a traversé le centre par de toutes petites très raides aux virages serrés pour rejoindre la route principale puis la ferme, en sortie de ville. ME n’en menait pas large. En deux virages, on se retrouve sur les toits, le clocher droit devant.

Pas d’ouvertures dans la ferme, et la charpente du toit d’un brun foncé, presque noir à contre-jour des spots qui éclairaient les tableaux accrochés aux murs de pierre, et sur des panneaux métalliques recouverts de papier blanc (les vieilles nappes de la salle des fêtes que Soso a recyclées), et les tachaient d’un éclat ou d’un trait lumineux.

Une cinquantaine d’œuvres. Quelques dessins minutieux à la mine de plomb (j’aurais dit crayon, moi, mais apparemment ce n’est pas la même chose). Des tableaux à l’acrylique souvent colorés, ou alors monotones sauf à un endroit, où une touche de couleur vive dénote et déploie la lumière. Colorés et avec des motifs relativement naïfs, comme sortis d’un album pour enfants. La fête autour d’une fontaine, avec de nombreux personnages, c’était un bouquet de feu d’artifice qui m’a fait penser à Où est Charlie ?

Ce que j’ai préféré, c’est la série aquarelle et acrylique. À la fois doux et lumineux. En fait, de près, on aperçoit le croquis au crayon de papier. Après, c’est sûrement l’aquarelle, avec toutes les couleurs primaires et secondaires bien distinctes. Et enfin, mais pas trop, juste pour rehausser ici des contours fins, et là quelques touches à peine plus grandes que la surface plate et rectangulaire du pinceau, l’acrylique. Il y avait un tableau étonnant, difficile à faire, j’imagine, à cause des traînées de peinture, obliques et rectilignes, légères dans le trait (place au vide) mais fermes dans la couleur (pour la lumière), qui partaient de grands platanes (feuilles jaunes et vertes, tronc en nuances vert clair et blanc cassé de l’écorce fissurée, en écailles) pour suggérer comment le soleil passait à travers, se mêlait au feuillage, avec les mêmes teintes, et comment les rayons disparaissaient dans la rivière (la Vienne à Confolens).

ME est surtout restée à discuter avec Soso. Pendant ce temps, j’ai mis la main à la pâte !

Soso avait prévu un petit atelier d’initiation à la technique du monotype, avec une artiste du coin. C’est très simple dans le principe : tu étales de l’encre qu’on utilise pour imprimer des journaux et des livres sur une plaque (là, c’était de simples feuilles de plastique transparent) avec un pinceau ou un rouleau ; tu travailles la surface d’encre pour dessiner ce que tu veux en retirant l’encre avec ce que tu veux (on avait des pinceaux et du bambou taillé en pointe, mais tu peux utiliser tes doigts aussi, ou n’importe quoi d’autre pour graver, si tu veux, ton dessin directement sur la plaque d’encre) ; et tu recouvres d’une feuille sur laquelle va apparaître le motif – avec une grande part d’incertitude, parce que tu auras appuyé trop fort ou faiblement pour l’impression, parce que l’encre aura été trop sèche ou pas assez, parce que tu aurais dû humidifier ta feuille, parce qu’un le type de papier ne convient finalement pas, etc. C’est très simple et complexe à la fois. Au fond, le vrai motif de la technique réside moins dans le dessin que dans la texture, dans le rapport de l’encre et du papier, dont il est terriblement dépendant. Et surtout avec l’encre noire. – Elles étaient insignifiantes mes productions, blanc sur noir (une petite île déserte, avec palmier et paillote ; un visage, des traits et deux points dans la masse d’encre ; un pont totalement noyé ; des motifs géométriques, genre série de carrés du rectangle d’or, mais tordu), mais j’aimerais bien recommencer. Je n’ai pas vu le temps passer.

Il y avait une petite fille, elle s’est mis du noir plein les doigts jusque sur le nez.

Lundi 26

Agnès Varda - Une minute pour une image - 1983 - photogramme - photo de Jacques-Henri Lartigue (Bibi à Marseille, 1928)

Une image pour une page. – En formation, j’ai découvert une série de vidéos, Une minute pour une image. Celle qui l’a réalisée (je n’ai encore pas retenu le nom, tu vas m’en vouloir à force) raconte la photo d’un grand photographe (que je ne connais jamais). Elle explique son choix, mais pas en décrivant la photo (de toute façon on l’a sous les yeux), et encore moins en l’analysant : elle la raconte, elle en fait une sorte de récit, très court (en deux minutes en fait). Presque un conte je dirais, surtout quand elle se met à chanter une sorte de comptine que lui rappelle d’abord la photo très ancienne de deux paquebots (avec une femme au premier plan qui a l’air de téléphoner avec son mobile collé à l’oreille, mais l’appareil n’existait pas à son époque !).

Derrière, ça ricanait. Les deux veaux. Déjà que le son des enceintes était nasillard dans la salle, en plus, où dès qu’on parle on a d’abord son écho pour réponse, là, avec eux, on n’entendait pas bien. Mais je n’ai pas osé les renvoyer paître (tu me connais). Je me suis concentrée sur les petits films que j’aimais bien. Et je me suis dit que ça devrait fonctionner comme ça, les kaïros – qui commencent à me fatiguer, je te l’avoue. Pour m’aider, je devrais me dire : juste une minute pour une page, juste une image pour une page.

J’en n’ai pas parlé au formateur « référent », qui commence à me fatiguer. Je lui ai fait lire les kaïros de l’exposition de peinture : il m’a dit que c’était trop long, que je mettais trop de détails, que ça devenait confus, qu’il préfère quand ça va plus vite. Merde ! c’est mon journal, pas un exercice d’écriture ! Y a l’autre pour ça, et il est moins regardant. Ou alors faudrait savoir ! Et puis je préfère ça mais pas ça, qu’est-ce qu’on s’en fout ! Il me porte sérieusement sur le système, le formateur « référent » – Et la salle, j’espère qu’on n’y retournera pas. Ça pue, comme dans un vestiaire de gymnase mais avec une odeur de vieux, de renfermé, de poussière, comme si on ne l’avait pas ouvert depuis que la photo a été prise, tiens, et ça doit remonter…

–       Ne pas s’avouer vaincu, mais reconnaître quand la bataille a été sinon perdue, du moins âpre.

  1. L’Enfant sauvage, ce soir. La réflexion de Truffaut sur le premier son articulé de l’enfant, Victor, avec le lait : le son émis après l’obtention du bol de lait et de la première gorgée, comme signe de satisfaction, et non avant, pour formuler la demande, fait que le langage n’est pas encore acquis. Le langage, avant, relèverait de la frustration, du manque. De l’injustice aussi, avec l’expérience du cabinet noir sans raison valable ? – Et l’eau, le verre d’eau, qui accompagne l’apprentissage, les exercices avec les lettres.
  2. Il a bien eu des notes pour le dernier texte. Des notes d’attente, comme celles-ci, associations d’idées, pensers tout hauts, à partir de la consigne, pour extraire de la matière. Et à la fin, cette matière a tout emporté et les notes du début ont rejoint le fond. – Ma première idée était de laisser les notes telles quelles, au début, pour voir comment le texte émergeait, s’élançait. Cette manière quasi phénoménologique aurait été trop artificielle, comme un magicien réalise son tour en prenant le soin de bien de vous expliquer le truc avant. Mais le mieux, pour faire vrai, c’est d’intégrer le truc dans le tour, où tout semble naturel si incroyable que ce soit, et plutôt à la fin pour ne pas casser le tour et, pour laisser planer le doute sur le truc, surprenant dans l’étonnant, trop gros pour être cru, redoublant ainsi l’incroyable mais vrai du tour.
  3. J’attendais l’extrait de Malcolm Lowry. Comme si j’en avais besoin. Des textes, des impressions, sur le mode du journal… J’aurais pu m’appuyer sur le Journal sans date de Chateaubriand. – Je ne me lasse pas de relire l’espèce de prologue : « Le ciel est pur sur ma tête, l’onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise. À ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d’où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs ; à ma droite règnent de vastes prairies. À mesure que le canot avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt, ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues ; ici, c’est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres ; là c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle. »
  4. « Mon journal des Kaïros » est un document de travail de la structure à la disposition des formateurs pour les stagiaires. Il s’agit d’un journal de bord de la formation, si l’on veut, mais dans le cadre du meilleur des mondes. La page de présentation indique : « Dans ce journal, j’écris des moments “intenses”, des moments forts, marquants et positifs de ma journée, ce qui m’a fait plaisir, sourire, ce qui m’a donné le sentiment d’avancer, ce qui a renforcé quelque chose. Si je n’ai pas envie d’écrire, je peux dessiner, coller des photos, et si je n’ai pas d’idée, je peux m’aider des propositions suivantes. » Suit alors une liste qui ne dépareillerait pas du Cul de Judas, si l’on comprend bien que, pleine de bons sentiments, elle participe d’une logique de développement personnel qui n’est jamais qu’un autre effet du développement économique massif et agressif que Lobo Antunes attaque – pour rappel : « vous ne trouvez pas d’emploi ? combattez la calvitie avec l’huile biologique hirsutex » –, un effet proprement secondaire, une force auxiliaire, tant la liste sonne comme une publicité où de nombreux personnages énoncent, comme ça, dans une série de très courts plans séquence, en quelques mots, tout sourire, sans réel contexte, sans qu’on sache bien pourquoi on s’adresse à nous, comme ça, la clé du carpe diem. Mais, un moment intensément noir ne pourrait-il pas constituer ce genre de clé à partir du moment où on l’écrit, selon le principe tout simple et ancien de la catharsis ? Et mieux encore, un moment de faible énergie – comme on le propose, en somme, dans Liminaire, avec ce petit exercice d’écriture : « Faire surgir une succession d’instants, d’arrêts sur images, de moments charnières où le temps et l’espace semblent suspendus, en alerte, de souvenirs et d’épiphanies, comme autant d’instants d’éternité, à partir de la répétition de phrases débutant toutes par le mot quand » ? – Quoi qu’il en soit, personne n’utilise ce Journal de kaïros. La voie est donc libre.
  5. Libre, pour une jeune femme qui profite du journal qu’on lui propose de tenir, en formation, pour écrire à sa grand-mère.
  6. Le vague à l’âme ?
  7. D’abord, je note des choses que je vois, que j’entends, que je fais, qui sortent plus ou moins de l’ordinaire (comme le couple de faisans en balade), sans ordre. Parfois, quand je manque de temps, quelques mots, l’essentiel de ce que je développerai plus tard, comme un titre (soirée mortelle). Et après, je les inscris dans le moule du personnage : cette jeune femme qui écrit un journal, qui n’écrit pas d’habitude, qui écrit par devoir en formation, qui écrit par amour pour sa grand-mère, qui n’écrira pas beaucoup, qui peut-être y prendra goût, qui n’ira plus en formation, qui ne s’arrêtera pas d’aimer, qui s’arrêtera d’écrire le journal, qui ne la reverra pas, qui relira cette drôle de correspondance, qui ne cessera pas de l’aimer, qui brûlera toutes les lettres en souffrance, qui lui manquera beaucoup. – Problème : si c’est moi qui prends des notes avec ce qui arrive dans ma vie, comme si je tenais un journal, est-ce que je ne perturbe pas le personnage ? Ou bien est-ce l’inverse, le personnage, son journal, les lettres, leur destinataire, qui me troublent, puisque je fais comme si ?
  8. La première citation (peut-être y en aura-t-il d’autres) est de Carson McCullers dans Le Cœur est un chasseur solitaire. – Étrange phrase, qui semble tomber comme ça, dans le dialogue, d’un seul coup, une phrase qui tranche, et pas simplement pour révéler qui parle, mais pour signaler, j’imagine, par cette chute soudaine, comme une image subliminale dans le film, ça sursaute, la vision à l’œuvre de l’écriture : emmagasiner plein de détails, tomber sur la vérité.
  9. Le personnage, la jeune femme, ce serait Aurore et je ne le dirai pas.
  10. J’ai parlé de Lobo Antunes à propos du Journal des Kaïros ? J’aurais pu aussi mentionner Malcolm Lowry, dont je suis en train de lire « La Traversée du Panama », pour qualifier ce journal de moments forts, en mots ou en images, avec « la sinistre façade de Crétillustré et de Blablajournal ». Mais est-ce que mon personnage ne me mènerait pas alors par le bout du nez ?
  11. Tentation : faire du personnage, stagiaire en formation, un double : à travers les notes, ce seraient donc les miennes, masquées peut-être mais sûrement pas « à distance », comme le veut la consigne. Il ne faut pas oublier que si le personnage « se focalise sur une action précise, liée à un contexte, un temps, un lieu », et donc pourquoi pas là où je travaille, « il est presque “en récréation” ». – Faut-il aussi comprendre recréation du personnage, qui serait tendu vers, ou même tenté par un nouveau personnage (si c’en est un) qui n’existe pas encore ? D’où la lettre, le destinataire, qui ne recevra aucune lettre ?
  12. Non, ce n’est pas Aurore que ça rassure, le récit en forme de questions-réponses, c’est moi. – Faudrait savoir se foutre la paix ! – Et toute la première journée, cette explication, mais c’est moi ! – Le mieux, c’est de l’oublier, d’en conserver juste l’esprit. De la journée, pas de moi. – D’ouvrir le journal au hasard, de piocher une lettre dans le tas. – Et le corps descendra au fin fond des notes. – Et tabula rasa. – Ou pas, c’est le meilleur d’Olbren : « S’exercer en permanence à ce qui, de votre écriture, sera le continent invisible, pour que cela danse à la surface. » :
  13. Pour les citations de 220 satoris mortels de François Matton, tirées de Liminaire : http://www.liminaire.fr/entre-les-lignes/article/arret-sur-image-et-points-de-vue-varies-sur-la-ville
  14. Ce journal ne veut décidément pas venir. Alors je me dis que le personnage, si je l’hébergeais, ça lui ferait des vacances. Et j’ouvre la fenêtre, avant qu’il arrive, pour aérer sa chambre.
  15. D’habitude, les personnages mangent leurs mots et en particulier la négation. Mais la jeune femme, non, elle ne veut pas. À l’oral oui, c’est comme ça, mais pas à l’écrit. Même si elle commet de petites erreurs : d’arriver nulle part au lieu de de n’arriver (pas très joli d’ailleurs) ; j’en n’ai pas au lieu de je n’en ai plus.
  16. Le Cœur est un chasseur solitaire, ça sonne quand même comme un roman à l’eau de rose. Mais un livre dont un personnage parle de Karl Marx et Thorstein Velben, dont l’effet du même nom m’était inconnu (quand la consommation d’un bien augmente proportionnellement à l’élévation de son prix, genre produit high-tech dernier cri), ne peut pas être si mauvais, ou alors les roses devaient être bien rouges et l’eau croupie.
  17. Non, je n’y parviens pas. Encore un fragment pour rien. Ça m’apprendra à les piocher dans ma vie. Ça m’apprendra à me retrouver dans une soirée entre amis où, comme j’étais en train de l’écrire, on est là, presque allongés au fond des canapés et des fauteuils, à s’en mettre plein la lampe des petits fours maisons de toutes sortes, des bons plateaux de charcuterie et de fromages, avec pains spéciaux graines bio, et des tiramisus, crumbles et fondants en pots individuels (je te passe la carte de l’apéro et des vins…), à remplir peu à peu la table basse de cadavres et à les renverser, à s’égosiller et danser la carmagnole sur les « kouroukoukou roukoukou stach stach » de je ne sais plus quel groupe inculte (on a même eu droit à La bonne du curé…), et on finit par voter pour le retour de la peine de mort. Ça m’apprendra à ne pas avoir aussitôt trouvé d’arguments contre. Ça m’apprendra à avoir laissé finalement tomber. Ça m’apprendra à perdre mon sang froid trop tard. Impossible dans ces conditions de suivre ce conseil : « le moment pris pour le journal de ce personnage est déchargé de tous autres affects. » Je peux supprimer le fragment – et relire le discours de Robert Badinter devant l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981.
  18. J’aurais mieux fait d’imaginer le journal de Jospin à propos de son footing dans l’Île de Ré, son garde du corps lui donnant le sentiment d’une ombre à ses trousses.
  19. Le problème, si je veux suivre la consigne à la lettre, vient du fait que le personnage ne se concentre pas sur « une action précise, liée à un contexte, un temps, un lieu ». Ou plutôt si, mais cette action relève d’un exercice d’écriture, avec ce Journal de kaïros, qui invite, sous la pulsion – du moment fort ou faible, peu importe, c’est au fond toujours la même dialectique j’aime/j’aime-pas – dramatique si on ne fait pas l’effort de « chercher, à la pioche, à la perceuse, à la tronçonneuse, à la pelleteuse, à la loupe, au microscope, à l’analyse biologique, au scanner, tout ce qu’il y a à trouver », dit aussi Olbren –, à se détacher de tout contexte, temps, lieu. Alors que pour faire ressortir des impressions « une simple balade suffit ». – Et la jeune Carson McCullers fait ça très bien : « Il était tard lorsqu’il quitta le lotissement vide. Le ciel bleu, dur, avait blanchi, et à l’est apparaissait une lune pâle. Le crépuscule adoucissait le contour des maisons. Jake ne revint pas immédiatement par Weavers Lane, mais flâna dans les quartiers avoisinants. Certaines odeurs, certaines voix entendues au loin l’arrêtaient net au bord de la rue poussiéreuse. Il suivait un chemin capricieux, changeant brusquement de direction sans raison. […] Weavers Lane était sombre. Les lampes à pétrole formaient aux encadrements de porte et aux fenêtres des taches de lumières jaunes, tremblantes. Quelques maisons baignaient dans une obscurité complète et les familles se rassemblaient sur la véranda, avec pour seul éclairage les reflets d’une maison voisine. Une femme se pencha par la fenêtre et vida un seau d’eau sale dans la rue. »

–       Lundi 19 octobre 2020

Ma petite Lulu,

Aujourd’hui, en formation, on nous a demandé d’essayer d’écrire, chaque jour, quelque chose de positif au cours de la formation, mais pas seulement – Momo, le formateur informatique, insiste sur ce point –, et qui pourrait contenir des illustrations. Ils appellent ça le Journal de Kaïros. C’est un peu comme les cahiers de vie que tu m’aidais à faire à l’école et pendant les vacances. J’ai tout de suite pensé à ça, à toi. C’est pour ça que je préfère le détourner et l’écrire sous forme de lettres, pour te dire et te montrer comment se passent la formation et le reste. Moi, le journal, ce sera ma correspondance avec toi. Tant pis si les formateurs n’étaient pas persuadés de la modification. Personne n’a dit non, mais à leur tête on voyait bien que si. Tant pis. Comme ça, les jours où je n’aurai rien à dire, ou des idées noires, avec toi je suis sûr d’avoir toujours une pensée positive.

D’ailleurs, la directrice tient à ce qu’on n’en reste pas au positif. Elle souhaiterait aussi qu’on ose « cracher » (c’est son mot) tout ce qui ne va pas, même des moments faibles, insignifiants et négatifs, ce qui peut dégoûter, et faire même vomir, ce qui donne le sentiment d’être coincé, ce qui a brisé quelque chose. Mais franchement, pas sûr que ce soit une bonne idée. Et puis elle en a trop fait, avec ce sourire qui flottait un peu trop longtemps sur son visage, tandis que Momo, lui, qu’elle venait de contredire, tirait plutôt la gueule. – En tout cas, moi, je préfère t’envoyer des petits riens qui feront plutôt plaisir. Ma correspondance, ce sera alors une collection de cartes postales !

Kaïros : tu dois trouver ce nom bizarre. Ça vient du grec et ça désigne une forme du temps, a expliqué Momo. Il en existe trois formes : il y a aion, le temps qui dure, très très long, infini, comme l’éternité, temps des dieux et de l’univers ; il y a chronos, celui de la chronologie (tu auras deviné), celui qui déroule sans cesse la pelote de la vie ; et kaïros : l’instant, mais l’instant à saisir tout de suite, à ne pas manquer, arrêt sur image, maintenant ou jamais. – Je ne sais pas pourquoi j’ai pris des notes de tout ça comme si c’était un cours, parce que ces connaissances ne servent à rien en formation (et c’est plutôt une façon de combler le vide pour les formateurs, et de se la jouer un peu) ; mais c’est peut-être parce que je pensais déjà, sans encore le savoir, les prendre pour toi ?

La directrice avait sûrement tort (peut-être moins pour ce qu’elle a dit que la manière dont elle l’a fait, quand on y réfléchit bien), mais c’était joli la phrase qu’elle a citée, que tu apprécieras aussi, je crois (je n’ai pas noté de qui, désolée) : « Tu sais pas ce que c’est d’emmagasiner plein de détails puis de tomber sur la vérité. »

Sinon, la première carte postale. Ce matin, en formation, pendant que je feuilletais un livre de photos sur le monde du travail (afin de préparer un petit exercice concernant « la vie du travailleur », comme le répète le formateur, quand j’étais à Montsoreau), derrière moi j’entendais le formateur et un nouveau stagiaire (un jeune dont je n’ai pas retenu le nom) improviser une sorte de récit à coup de questions-réponses à partir d’une photo. Je n’ai pas vu la photo et je ne sais plus ce qu’ils ont inventé comme histoire, mais ce drôle de dialogue, dans mon dos, pour aider le nouveau à s’exprimer, ces questions et ces réponses qui prenaient tout leur temps pour dériver, sans souci d’arriver nulle part (c’est tout ce qu’il me reste de l’histoire, qu’elle partait en live), sinon pour que le nouveau s’exprime et écrive, d’abord ça m’a amusé. Et puis, je ne sais pas trop, c’est presque idiot, mais je crois ça m’a rassuré aussi.

Et une autre chose, c’est la pluie. Il pleut en ce moment même. Pas fort, avec un peu de vent de temps en temps qui fait grincer l’antenne. Et j’entends l’eau s’écouler dans une canalisation qui passe dans le mur. Ça gargouille.

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