Métier 14

45 JOSPIN Eva - Forêt noire - 2019

Fétide… C’est ça. Une odeur de je ne sais quelle bouche… Comme quand tu te réveilles le matin, la langue pâteuse. Surtout les lendemains de cuite. Une crise de bâillements et déjà tu sais comment va se passer ta journée… Fétide. C’est ça qui s’impose. Mais là, ça venait pas de moi. Souvent c’était moi. Parce que moi, maintenant, c’est toujours comme ça. Mais ça venait pas de moi là. Là, ma parole, c’était plus fort que moi. Ça se sent. Midi passé, la terre qui se met à trembler. Ma parole, c’est encore elle. La directrice. C’est ça, c’est JC qui s’impose. Enfin, pas tout à fait. C’est pas elle toute seule. Ça se sent. Ça s’entend. Ça va, ça vient. Comme quand la mer se retire, l’été dans l’Île de Ré. C’est joli l’Île de Ré l’été, avec tous ces vacanciers sur les plages, à vélo, dans le vent, d’un village à l’autre, La Flotte, Rivedoux, Le Bois, Les Portes, et La Noue et La Couarde avec sa pointe, et l’épave de Foucauld et la grande réserve de Lilleau des Niges. Tu sais qu’un jour j’ai croisé Jospin là ? On faisait du vélo avec des amis, j’étais derrière, à la traîne. Il y avait un de ces vents. Et on a croisé Jospin. Tu te souviens ? Il était premier ministre à l’époque. La grande réforme du travail avec les trente-cinq heures, c’est avec lui. Depuis on a fait mieux, bien sûr, on les a faites éclater à coups de travail partiel. On travaille moins, mais qu’est-ce qu’on gagne plus comme temps ! Mais tu te souviens Jospin, non ? Il faisait son footing. Comme ça, sur les petites routes de la réserve. Avec son garde du corps derrière, une armoire, qui devait trouver qu’il se traînait lui aussi. Il était sûrement en vacances, comme moi. Enfin lui, c’était sûrement dans sa résidence secondaire ou à l’hôtel. Les moustiques du camping, le soir, il connaissait pas. Ni les méduses. Lui, ça devait être la piscine. Qu’est-ce qu’il y a eu comme méduses cette année, échouées sur les plages ! Aller se rafraîchir dans l’eau, ça devenait un défi. Mais c’était nécessaire, parce qu’il a fait une chaleur cet été-là ! D’ailleurs le pauvre Jospin, il était rouge et il dégoulinait de sueur. Mais bon ! c’est quand même beau l’Île de Ré. La forêt de Trousse-Chemise, et les marais salants, et la petite ferme ostréicole, le parc à moules, même si ça sent un peu et que quelqu’un te rétorque – Ça sent ? tu veux plutôt dire qu’on suffoque ! Surtout l’été, quand la mer se retire et livre au soleil, durant des heures sur leurs piquets, les moules. Les moules fétides, plus solaires que marinières, qu’on te servira le soir, un morceau de leur piquet dans l’assiette, couvert d’algues et de sable, gorgé d’eau de mer, de plancton, et quelqu’un gueulera – Et alors c’est quoi l’idée ? il est où le chef ? c’est quoi ses arguments ? Bref ! c’est ça. Ça va, ça vient. C’est JC mais pas toute seule. Ça s’entend. L’Apprenant Agile. C’est avec ça qu’elle fait le piquet. C’est ça qui la fait trembler, à midi passé, et largement : acquérir, évaluer et intégrer de nouvelles connaissances – adopter de nouveaux outils et de nouvelles méthodes ou techniques vous permettant de mieux apprendre – organiser et maîtriser vos apprentissages. Passe encore que ça mitraille, mais le vent. Tu sens le vent ? Tu vois que ça branle, cette jambe qui flageole, ce genou qui saute, ce pied qui trépigne ? On dirait que ça pompe ? Qu’est-ce qu’elle pompe la directrice ? son souffle ? son corps ? ses mots ? la salive, ou c’est pour qu’elle tourne ? des idées ? leur couleur ? c’est noir ? blanc ? leur marc ? leur avenir ou leurs miasmes ? Qu’est-ce qu’elle prend à la terre ? La mer, du vent ? Qu’est-ce qu’elle extrait comme ça, JC ? qu’est-ce qu’elle prélève ? Rien peut-être ? C’est juste elle alors ? juste en elle ? et toi avec. C’est peut-être ça, de nous que ça vient ? De ce qu’elle perçoit ? de ce qu’elle ressent ? De ce qu’elle voit de ce qu’on entend d’elle ? De l’effet sur nous de ce qu’elle dit ? qu’on l’entend pas ? parce que ça se voyait trop, avec la tête qu’elle faisait pendant qu’elle parlait, qu’elle demandait – Quelqu’un m’écoute ? y a quelqu’un qui m’écoute ? parce que nous, avec nos mines, on lui avait déjà répondu depuis longtemps que non ! et c’est de là alors qu’il sort son trépignement ? qu’on veut pas ? Du rien qu’on lui renvoie ? comme un mur ? une façade ? un non-sens ? une ruine ? Des ruines, sans fondations. C’est ça qui émane et qu’elle puise ? Et qui émane d’où ? Il y a quoi dessous, au lieu des fondations ? ça passe par où ? Une cavité ? une galerie ? tout un réseau ? un labyrinthe ? Il y a une mine abandonnée ? le terrier d’un Titan ? C’est de là que ça part, de là que ça tremble ? Du vent dans un boyau ? L’effet d’un effondrement ? une implosion ? un faux argument ? une explosion ? un terrible souffle ? Fétide. Et c’est comme ça qu’elle te parle, JC, avec ton nez au milieu de sa figure. Pourtant, t’es à bonne distance. Pourtant t’as ton masque. On a tous le nez dans la tasse de café, et tout le monde en redemande. Mais ça suffit pas. Quand elle parle comme ça, en Apprenant Agile, c’est son nez dans ton oreille, le tien contre sa bouche. Et elle te rabâche ceci et cela, et elle te mâche et remâche que, jusqu’à treize heures au moins. Et c’est pire en réunion. Une fois, JC, mais c’était peut-être pas elle, une fois elle a même été méthodique. C’était pas avec l’Apprenant Agile. C’était quoi ? Je sais plus. Mais on s’en fiche. On s’en est toujours fiché d’ailleurs. Fiché, ou fichu ? Je sais plus. Foutu. Bref ! c’était autre chose. Mais pas tant que ça en fait. Pas tant que ça parce que la façon de faire, la façon de la présenter, la chose, c’est toujours la même chose. Et parfois, ça t’échappe. Une fois, JC, mais c’était peut-être Isa en fait. Voilà pourquoi c’était pas avec l’Apprenant Agile. C’était sûrement avec Isa, c’était peut-être pour les Badges alors. Les Badges, que j’appelais les bons points, les images, comme celles que je gagnais pas souvent à l’école. Celles qu’on m’a reprises un vendredi avant la sortie de l’école, avant les vacances, parce que j’avais renversé le vase et la fleur du bureau de la maîtresse sur ses feuilles, des polycopiés à alcool qui sont vite devenus illisibles. Les lettres et les chiffres se dissolvaient. L’eau seule, qui devenait violette, et la maîtresse écarlate qui avait fait les polycopiés, en gardaient la mémoire. J’ai cru que j’allais me noyer dans mes larmes, et la maîtresse aussi parce qu’elle a fini par me redonner une image pour me calmer. Et quelqu’un – Oh c’est une tête de zèbre ! Bref ! une fois, en réunion dans la salle de cours, JC, ou Isa, on s’en fiche, et je ne sais plus de quelle action à mettre en œuvre il s’agissait, Kaïros peut-être, mais j’en suis pas du tout sûr, en tout cas il y en a une qui parlait d’un dispositif de validation centré sur l’expérience, ça ça me revient, et puis aussi de drôles de témoignages dans les dossiers de preuves pour attester de je ne sais plus quoi, quand elle bondit de sa chaise, qui crissa, courut vers le tableau en attrapant au vol une poignée de craies, et se mit à dessiner et colorier des cases avec des mots, et pas mal de flèches rouges à peine visibles. On n’entendait plus que les coups de craie. Les toc-toc et le léger sifflement, ou silement, de la flamme du radiateur, parce que c’est l’hiver. Les trois volets du tableau étaient pleins. Et quand l’espèce de carte mentale a été achevée, elle a refermé les volets extérieurs et lu, en l’écrivant, ça je m’en souviens bien : cristalliser un processus d’émergence et de formalisation des acquis d’apprentissage formels, non formels et informels. Perdu dans mes pensées, comme souvent, mais surtout à l’époque où je venais d’arriver depuis quelques mois, étouffé par l’incompréhension de mon poste au sein de la structure, qui ne me permettait pas d’assurer l’avenir, et parce que je me demandais comment faire. Preuve que je commençais quand même à sortir un peu la tête de l’eau. Parce qu’avant si quelqu’un m’avait demandé – C’est quoi ton travail ?, j’aurais fui. Alors qu’en passant du quoi au comment, j’avançais. Pas beaucoup, mais j’avançais. Même si le quoi, qui n’est jamais qu’un pourquoi masqué, restait sans réponse, mais maintenant je m’en fichais. Bref ! perdu dans mes pensées, j’ai cru en l’écoutant qu’elle me rejoignait et donnait une définition monstre de l’écriture. Il y a eu un temps mort. Tout le monde a dû se regarder. Et puis elle a ouvert le tableau, déployé la carte mentale. La mind map, disait JC. Et on ne l’a plus retenue. Jusqu’à la nuit tombée, voire après. C’est un soir d’hiver que ça se passe, et avec pas mal de vent, je crois. Elle a tout expliqué de l’action à mettre en œuvre, et qui ne me revient pas. Elle allait et venait d’abord d’un bout à l’autre du tableau, l’index sur cette case, et sur ce mot en suivant la courbe de la flèche. Puis elle est restée sur le côté, en retrait même, et on a continué à l’écouter en essayant de suivre son récit sur la carte mentale. Nos yeux balayaient le tableau. De temps en temps, ils se cognaient aussi parce qu’on n’allait pas tous dans le même sens. On se regardait alors, interloqués. Un peu inquiet aussi. Et elle, on ne l’arrêtait plus. Elle était partie, elle s’envolait. Personne n’y comprenait rien, évidemment. Mais on essayait. Je crois vraiment qu’on essayait. On prenait quelques notes et Momo a même reproduit la carte mentale sur son cahier de brouillon. Et, à un moment donné, la carte a vacillé. Tous les éléments se sont mis à bouger, à glisser en avant, d’autres en arrière. Elle poursuivait son récit, en disant et redisant que, en ruminant ceci cela, et la carte mentale qui prenait du relief et devenait illisible m’est apparue comme le plan d’un lieu insolite, un plan en mouvement dont les creux et les bosses du paysage final auront fini par m’évoquer une espèce de visage. Une gueule à vrai dire. Une gueule sauvage, un peu de guingois, cabossée de partout. C’est ça, comme le dernier autoportrait d’un peintre. Juste sa tête, en gros plan. Son autoportrait inconnu, avant de mourir. Mal fichu, négligé, un peu vulgaire même, dont l’élément le plus reconnaissable resterait la bouche. Même si elle avait aussi l’air d’un pied. Mais c’était peut-être un pied dans la bouche alors ? On trouve ça dans les tableaux de Garouste. Au lieu de se ronger les ongles, il se bouffe littéralement les pieds, avec la tête au niveau du ventre et rien pour la remplacer. C’était Garouste ou Bacon ? Avec ses têtes de roues voilées, bouffies et fendues, à celui-là, ça pourrait bien être du Bacon. Bref ! au milieu de cette gueule méconnaissable, une bouche en forme de pied. Et c’est là, je m’en souviens bien, comme si c’était la vie d’hier, c’est là que j’ai senti se répandre sur ma langue le goût de l’odeur quand elle commence à s’appesantir, à s’empâter, à se gâcher si tu veux dans le mortier de salive et de café trop sucré. C’est là que j’ai senti que dans ma bouche il y avait comme une petite gueule cassée qui s’y nichait. Une petite gueule tout au fond, animale, qui sent, et que je pouvais pas sentir tellement c’était fort le fade. – Fade à mort ! dirait quelqu’un que je connais bien. Et, ce récit infini que personne n’entendait plus, la carte mentale monstre en forme de gueule cassée, c’est là aussi que j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Mais je ne savais pas quoi, alors, et je ne le saurai jamais maintenant. Maintenant, j’en reste avec cette fadeur, à l’arrière de la langue. Cette fadeur qui se sera définitivement déposée, avec le temps, comme des sédiments au fond d’une eau qui aura tourné. C’est ça, cette fadeur, insipide et turbide. Ça aura tellement pris que la salive, le café, le sucre, les mots et leurs idées les plus plates et prémâchées, n’auront fait qu’y ajouter au lieu de laver ou masquer la chose. Le fond de la langue gâché. Fétidique. Et ça, quand c’est comme ça, t’as beau prendre tes distances, t’as beau te boucher les oreilles, lever les yeux au ciel, mettre les mains en l’air, rien n’y fait. Ça embaume. Et c’est peut-être ça, ce qu’il s’est passé avec la directrice, JC ou Isa, qu’elle embaumait. Tout le monde. Elle est allée loin, ce soir-là, elle gravitait. Ça a duré une bonne heure. Elle embaumait : résoudre et traiter les problèmes auxquels vous êtes confronté-e – travailler de manière individuelle ou en groupe – compétences transversales mobilisées et développées – gérer votre temps. Ah, le temps ! Et ça se diffuse partout. Ça te monte à la tête, quand ça embaume comme ça. Ça infuse ton café, pourtant confit par le sucre. Ça imprègne ton masque, tes vêtements, ton cuir. Ça attaque les murs et ta repartie. Même ta peau et l’air, vicié, avec des relents de soufre. Fétide. Et quand JC lève l’index. Une fois, deux fois, trois fois. Tu finis par regarder en l’air. Tu sais qu’elle ne montre rien. Tu sais que c’est idiot ce réflexe. Mais tu regardes une fois en l’air, deux, et une troisième, en jetant chaque fois un œil sur l’horloge qui semble arrêtée mais elle a pourtant réalisé son tour de cadran. Et tu réalises que les stagiaires ne vont plus tarder. Et d’ailleurs – Merde ! quelqu’un arrive ! Et tant pis pour la pause. Et elle y va, JC, de sa synthèse réflexive sur l’ensemble des activités vécues, l’index en l’air. Quatre fois, alors, t’en auras peut-être profité pour lever les yeux au ciel, histoire de bien signaler, avec ton air distrait, que tu prends tes distances. Mais quelque chose t’a retenu aussi, là-haut. Le fait qu’il y a cette tache sur la dalle de plafond. Une tache marron, comme si du café avait coulé. Mais il y a autre chose encore, là-haut. Une espèce de trou dans le coin de la dalle. Comme si elle avait été grignotée, rongée. Un petit trou à la base de la tache, comme si c’était par ici que ça avait dégouliné. Un petit trou qui crée forcément un appel d’air, par où l’air chaud, l’hiver, s’échappe. Un trou qui est une voie d’entrée et de sortie, aussi, pour les autres formes de vie, les petites bêtes de l’ombre, invisibles. Parce que ça se voit pas comme ça, ces petites bêtes, elles se cachent. Elles se terrent dans l’ombre. L’ombre, c’est leur vie, c’est leur lumière à elles. Et celles que la lumière ne dérange pas, on n’y prête pas attention, et d’ailleurs on veut pas les voir et même on veut rien en savoir. Mais le fait est pourtant là que ça grouille de vie, là-haut. Là, juste au-dessus. Juste au-dessus de vos têtes, à JC et à toi. Là, de l’autre côté de la dalle, de la tache de café, par le petit trou où commence peut-être un drôle de sentier de nids d’araignées. Là où tout est recouvert d’un tapis de poussière, la laine de verre, l’amiante, les boîtiers et les fils électriques, ceux du réseau, les lignes dispersées, emmêlées, rongées, des restes de travaux, limaille, copeaux, quelques vis perdues, une poignée de clous oubliée, et le marteau avec tiens ! et des mots escamotés, des restes d’animaux, carapaces, exuvies, cocons, os, plumes, poils, nids, crottes, chiures, pisse, sang, sperme de souris et peut-être de lérot. Pas étonnant alors ces taches sur les dalles. Et passons sur l’odeur de cave, et les toiles serrées, des mouches et des papillons pris dedans, dans les mille et un recoins, là où il fait noir. Un noir plus profond que ça en a l’air. Le noir d’un four dont le fond demeure imperceptible. Noir, comme quand on perd ses repères, au bord d’un gouffre. Noir et on se rend pas compte aussi, à ce niveau-là, de vie dans la poussière, au niveau des larves embryonnaires et des cirons microbiens sur le sentier des nids d’araignées titanesques, vraiment on se rend pas compte du foutu bruit que ça peut faire, dans cette sacrée jungle des plafonds, et des dimensions que ça prend. Un bruit de fond inaudible à tes oreilles dont seule, peut-être, pourrait te donner une idée la nuit étoilée, avec le rayonnement fossile qu’elle te bombarde, si tu cherchais à la réordonner… ou si l’enfant que t’a été décidait d’en dresser, un jour, la carte inouïe… T’imagines, ça ? Imagine… Le foutu barouf !

45 GAROUSTE Gérard - Le Coup de pied à l'étrier - 2007

  1. En attendant la vidéo et le texte pour la prochaine proposition d’écriture, « un dialogue sans paroles », j’anticipe en essayant de voir dans le site ce qui pourrait s’y rapporter en inscrivant « sans paroles » dans la zone de recherche : dix résultats tombent, le septième semble le meilleur : creative writing | et alors il est où, le dialogue ? – un exercice de Malt Olbren qu’on retrouve dans ses Outils du roman (pages 64 à 68) – ; où il faut « que jamais une parole ne soit dite par un des personnages, du moins qui soit retranscrite dans le texte […], que le texte rapporte indifféremment les choses tues et les choses dites » ; et : « il y a une vitre, vous n’entendez rien, lors même que vous apercevez l’intérieur de la bouche criant ou hurlant ou chuchotant ou murmurant, ou simplement béant de surprise ». – Tout de suite, j’imagine les situations, classiques, dans le cadre du travail : la réunion, la pause (et la pause qui se transforme en réunion informelle, qu’on n’avait pas vu venir…) – ou la pause de midi du temps où je mangeais avec Sophie dans le cabanon, avec quelques stagiaires.
  2. Sylvie, pour le fact that : « Le fait que j’ai peu de choses à dire et que j’ai pu dire trois mots sur un présent qui ne peut que nous échapper. »
  3. Je regarde, j’écoute plutôt (l’œil mi-clos), Brut, avec Toepltiz. Je repense à ce qu’ont pu faire, versant rock, Arnaud Michniak avec Programme, Michel Cloup avec Expérience (sur une face un peu plus mélodique), et Pascal Bouaziz surtout, avec Mendelson, Bruit Noir – ah, « Les heures ». Et puis : ma directrice quand elle te parle ! au détour de cette phrase : « Et je suis parti tout droit devant moi, j’avais encore son haleine, l’odeur de sa bouche. »
  4. Fétide. C’est de ce mot qu’on peut partir. Et si le dialogue devait être joué, c’est ça, comme une indication scénique, comme une consigne de jeu, qu’on mettrait en avant. – Et alors, comment tu le vois ce dialogue ? comment tu veux qu’on l’entende ? – Du dedans de ta bouche. Fétide.
  5. Bien sûr, le dialogue : ça peut être avec un.e interlocuteur.rice précis.e, lors d’une situation particulière, tirée d’un fait réel, divers, inoffensif ; mais tout ça peut aussi bien relever de l’imaginaire le plus étrange et inquiétant, et se faire plus réaliste que ce qu’on aurait sorti de notre mémoire (Dieu sait comment). Le truc, c’est de ne pas en rester là. Ce qui importe, c’est de se voir en train de parler, c’est d’entendre sa voix telle qu’on la sait vraiment être sans jamais vouloir le croire.
  6. Retour sur le fact that : sur Facebook, j’ai pu lire qu’on allait pouvoir lire nos petits délires – mais peut-être était-ce sur un autre groupe ? peut-être ai-je rêvé ? : impossible de retrouver les commentaires – ; mais pour moi, non : du délire, non ; c’est vrai que c’est assez fou, ce fact that, mais à l’écrire, à le répéter en l’écrivant, à l’oublier dans la répétition de l’écriture, je ne crois pas qu’il s’agisse de délire ; je ne suis même pas sûr qu’une pâle imitation en procède, du délire ; sur Facebook, oui, peut-être, quand on le dit comme ça (et peut-être aussi dans les notes sur le texte, surtout quand elles commencent à se faire aussi grosses que lui) ; mais quand on commence à écrire, ce qu’on a pu dire, ce qu’on a pu croire en le disant, du délire : non, ce n’était pas ça, ce n’était rien au fond, rien qu’un petit délire en somme ! – Peut-être Ugo, avec sa déclinaison du fact that en le fait que, et il fatto che, et faktumet att, et sú staðreynd að, et дело в том, что, et 事実, etc. C’est comme s’il n’y croyait guère au fact that, et ajoutait un nouveau tour d’écrou de sa folie en le répétant dans les autres langues. Sauf que, dans cette folle répétition, Ugo tient quand même son texte, son sujet. Entre l’outil Google pour la recherche et la traduction, et quelques faits contradictoires concernant le sperme : une info déclinée par un même médium en mille et une versions et langues : quelque chose d’Olivier Rolin dans L’Invention du monde ?
  7. Déjà deux paragraphes, alors que la proposition d’écriture n’est pas encore parue. J’avance à tâtons dans la mine. – Trois.
  8. Trois paragraphes devraient suffire pour constituer la structure du texte. Il s’agit maintenant de les faire gonfler, de pomper un peu de réel en repérant les fissures par où l’engouffrer simplement. Il s’agira ensuite de les regrouper pour habiller la structure, masquer l’artifice du jeu de mots sonore sur lequel elle s’est fondée : les mots en ouf qui achèvent et font naître les paragraphes, dont je me suis demandé quel était l’intérêt avant de voir que cela pouvait soutenir le pompage dont parle le texte, le pompage de l’air que dépense la parole, une dépense à grand train dans un dialogue, surtout quand la parole étouffe, et s’étouffe. Et alors ce serait qu’on aurait cherché avec ce truc en ouf : l’étouffement ? Et comment en serait-il autrement dans un dialogue sans paroles ? Et alors c’est ça qui doit nous guider pour pomper du réel ?
  9. Et la consigne à venir.
  10. Le personnage qui parle, c’est ma Direction : le croisement de la première directrice, son nom, son visage bouffi, sa voix éraillée, avec la petite bouche et les gestes secs de l’autre, et quelques associations d’idées.
  11. Par les fissures, le réel qui s’en échappera pourrait provenir des interlocuteurs, qu’ils répondent ou simplement écoutent (visages de marbre et têtes de cire ?), sans quoi il ne s’agit que d’un monologue.
  12. Et les conseils, et les textes des autres.

—     Merde ! J’attendais le développement du « dialogue sans paroles » annoncé, au lieu de ça il s’agit d’un autre sujet : « faire parler le mort. » Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Table rase ? – Non. On ne change rien. À bien y réfléchir, il n’y a que les morts pour parler sans paroles. – Oui mais, il faut le faire parler à la première personne du singulier, et ce n’est pas du tout le cas pour l’instant. – Si c’est le cas ! C’est juste que je est là en creux, par l’intermédiaire du tu. C’est le principe de la main négative dans la peinture rupestre. Si tu veux revenir au principe positif, tu peux le faire avec ce qui va s’échapper des fissures. – Et le mort alors ? Il s’agit de faire parler un mort. Dans ce que j’ai écrit, le personnage qui parle n’est pas mort. – Pas au départ. Mais tu t’es relu ? Parce que ça sent quand même bien la vie croupissante là-dedans. Et puis ton personnage avec son idée fixe, d’après ce que je comprends, qui parle pour ne rien dire, qui s’adresse à des murs, et qui dans ton esprit a l’air d’être un en deux personnes, comme la bonne de Genet dans Claire et Solange… s’il n’est pas mort, je me demande quand même si ce n’est pas « celui que personne n’a encore découvert, de l’autre côté de la cloison », ou du plafond ? – Oui, mais ce personnage, c’est celui qu’on voit parler. Celui qu’on entend parler, qu’on lit, c’est celui qui écoute. – Oui, qui écoute mais ne veut rien entendre, n’a rien à répondre. C’est celui qui croit qu’il a si peu de choses à dire, c’est celui qui pense : « Maintenant tais-toi ! » C’est lui le mort dans son dialogue sans paroles. C’est toi qui me lis.

45 BACON Francis - Triptyque - Etudes d'après le corps humain (panneau central) - 1979

a. Au fait, Les Bonnes de Genet, ça commence comme ça : « Furtif. C’est le mot qui s’impose d’abord.

b. Alors le coup de l’Île de Ré pour évoquer l’idée fixe, telle une moule sur son piquet… Mais c’est peut-être ça aussi : pour faire parler le mort, faire disparaître le plus possible les traces, les mots et les expressions, relatifs à la situation de discours ; faire apparaître en lieu et place, à l’aide des images associées, tout en sens figuré, un paysage, ou un rivage, près du sens propre ; le plus possible mais pas totalement : laisser quelques traces, pourquoi pas au fond des paysages, comme on s’aperçoit que deux types se sont invités sur nos photos de vacances pour discuter au fond à gauche ; pourquoi pas aussi ici ou là, sans cohérence, parce que ce n’est quand même pas trop cohérent qu’un mort parle, et encore moins de parler pour lui ?

c. Les propositions infinitives, police Arial épurée – moi j’utilise Georgia, plus ronde, empâtée –, proviennent directement, copiées-collées, de la description de l’Apprenant Agile sur le site Apprenantagile.eu.

d. Pour faire parler le mort, on peut aussi faire parler le médecin qui est en soi, et tant pis si on croit que j’ai une dent contre mon médecin. – Une dent mon cul, répliquerait Zazie, pour cette enflée avec sa blouse à la con, c’est tout un dentier en mode castagnettes !

e. Elle erre, je trouve, la voix du mort. Elle erre et tourne en rond, avec cet usage massif d’être, de présentatifs, au présent, au passé. Jusqu’à ce qu’elle accroche un fragment de réel. – Et elle tombe bizarrement aussi, cet exercice de « faire parler le mort » arrive pile au moment où mon arrêt de travail s’arrête.

f. Le moment où il comprend qu’il se passe quelque chose, sans pouvoir dire quoi : j’ai bien failli l’écrire, mais je me suis retenu : d’abord parce que je n’étais pas sûr de la chose, ensuite parce que je sentais que ça n’irait pas ; j’ai mariné ; et puis zut ! puisque ça ne venait pas, le mieux était de passer son chemin et de s’arranger (les phrases) pour dire tout ça ; et alors, bon sang, et bien sûr, c’est exactement ce que je voulais dire au départ, pas directement, mais c’est ça.

g. C’est mignon un petit lérot, avec ce noir autour de ces yeux ronds et brillants. Wikipédia trouve qu’il ressemble à un « bandit masqué ».

h. En réunion ou l’heure fétidique ? Foutu barouf ou barouf de ouf ?

  • Au fond, qu’est-ce qui est vraiment fétide ? Une certaine politique du travail.
  • J’ai pensé à Bacon et Garouste, à une confrontation d’images : des autoportraits en vis-à-vis, où le panneau central du triptyque des Études d’après le corps humain contre Le Coup de pied à l’étrier — la table, les corps informes, l’arrière-plan sombre sur le devant de la scène. Mais dans ce texte politique, c’est d’abord Lionel Jospin qui s’est imposé.
  • J’avoue que la présence de Jospin n’est pas innocente. Elle est intervenue par glissement : fétide, odeur de la marée, la côte, l’Île de Ré, les vacances avec les potes, le tour en vélo, le vent, Et Jospin qu’on croise. Trop beau pour être vraie et ne pas se saisir de l’occasion, assez bête et un peu méchante avouons-le, d’ironiser. Donc, une caricature ?
  • Ce ne sont pas les caricatures de Jospin qui manquent. Mais je ne m’attendais pas, dans ma recherche d’images, à tomber d’abord et surtout sur Eva, sa fille, en artiste engagée. Ni à ce que sa série de sculptures et paysages représentant la forêt m’interpelle.
  • La Forêt noire, comme un écho des profondeurs entrevues déjà avec Paolo Uccello. Une forêt dense et sombre, mais finement ciselée, pleine de creux pour mieux laisser jouer les ombres au fond de la matière chaotique. Noire comme du charbon. La forêt a brûlé. Et ce qu’il en reste, c’est un fossile. Peut-être juste avant sa liquéfaction dans un pétrole brut imbu de son pétrin organique. Et ça pue ce pétrin. Et c’est ça la sève de la Forêt noire, le pétrole en devenir en elle, le dernier degré de sa pourriture. La poisse ultime. Fétide.
  • Tant pis pour Bacon et Garouste.
  • Du jaune, du bleu, vert, rouge, turquoise, couleur de police ou surlignage. Je ne me souvenais pas avoir autant coloré le texte pour me repérer. Il y a même des changements de police d’écriture. Ça grouille.

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