Recherche – Physique de l’emploi 1 (cycle Prendre – le temps – 3)

50 Cocon géant - Géoportail, copie d'écran - 2020

Dix ans… Près de dix ans que j’suis dans cette fichue structure… Faudrait que je m’barre moi aussi. Comme toi, Jack. Faudrait que j’me tire. Faudrait se casser de là. Cette foutue structure. Dix ans. Dix années. Mais j’irais où après ? J’sais rien faire d’autre moi. Toi tu sais, Jack. Toi, tu t’es tiré avant que ça tourne mal parce que tu sais faire autre chose. Le retour à la terre, ça t’as pas fait peur. Toi, ça t’parle, la terre. Mais moi, mon pauvre vieux, moi c’est que dalle la terre. Que dalle ! Oh, tu vas m’dire : « Mais mon p’tit, et tes arbres fruitiers ? OK, t’en as pas beaucoup, mais tu t’en occupes et t’as des fruits. » OK. Mais c’est quand même là où tu t’plantes. Parce que de la terre, les arbres, c’est bien la seule chose dont j’peux m’occuper un peu comme toi, Jack. Mais c’est surtout parce qu’y a moins à faire. Et surtout, surtout, parce que ça pousse haut. Jack, les arbres, ça pousse plus haut, ça pousse en l’air, dans le ciel. Et c’est ça moi, que j’vois dans les arbres, que c’est des fruits du ciel, que ce qui pousse c’est l’air, les nuages. Après tout, toutes ces feuilles, et regarde bien comment ils dessinent ça les petits : un beau feuillage, c’est comme un gros nuage. Toi c’est la terre qui t’parle, Jack, mais moi j’suis dans les nuages. Moi, c’est la tête en l’air. La lune ! — Pourquoi tu crois qu’en entrant dans la structure je m’suis mis à noircir des pages de journal ? Il y avait le travail, parce qu’il faut bien « gagner sa vie », comme on dit. OK. Mais moi j’crois que j’voulais en gagner une autre. Parce que ça veut rien dire « gagner sa vie ». En tout cas, ça veut rien dire d’autre que ce que On en dit, que ce que On en pense. Et On, il en pense quoi de la vie ? Gagner, donc perdre aussi. Et alors jeu, au mieux. Sinon sport, compétition, concurrence. Sport de combat. Conflit. Guerre. Et gagner son pain, sa croûte, son bifteck, son bœuf. Au milieu la vie, comme si ça aussi c’était un fruit de la terre qui se mange. Bref ! D’un côté le travail qui vous ronge, de l’autre, celui qui essaie de dire ça, que ça t’travaille, et comment ça t’travaille, et si ça t’travaille vraiment et jusqu’à quel point, et si c’était pas justement ça le travail sur le travail qui t’ronge aussi, plutôt, en fait, petit à petit, jour après jour, page après page, et comment, et pourquoi, et qu’est-ce qu’on y gagne, et qu’est-ce qu’on a à perdre, et rien. Rien à perdre. Et rien à faire. Fallait le faire, c’est tout, Jack. Fallait qu’j’le fasse. Et j’l’ai fait. Et même avant d’entrer dans la structure. Avant d’être en poste, j’ai commencé à noircir toutes ces feuilles qui sont encore là, à deux pas. Des centaines de pages au fond du placard. Étage du bas. — J’ai commencé avant, Jack. Comme si c’était fichu d’avance le travail qu’je cherchais, la foutue structure à venir. Comme si j’voulais déjà une autre vie de travail, avant le travail. Comme si ce qu’je recherchais vraiment, c’était le travail sur le travail que j’allais chercher. Merde, Jack ! J’ai commencé avant la structure. C’est sûrement comme ça que j’l’ai trouvée. Comme ça qu’j’y suis entré. En la cherchant, en notant ce que j’trouvais dans ma recherche. Y avait pas Internet à la maison à l’époque. J’notais tout à la maison, dans la chambre sur le vieux Compaq. Comme j’l’avais fait durant des années d’étude. Ah les études… avec Barthes à la fin… écrire l’intime pour sujet… ce que ça veut dire dans un Journal de deuil… ou dans le cadre de « simulations romanesques »… J’suis pas sûr d’avoir bien compris, Jack. Pas sûr d’avoir été claire dans mes réponses ni dans mes questions. Mais il a bien fallu en finir. Mais quand ça a été fini, je m’demande si j’ai pas continué, Jack. Oui, j’ai continué, Jack ! Ou bien j’ai recommencé. Après la théorie, la pratique. Devait y avoir de ça, Jack, non ? Après l’étude de cette écriture, son travail. Fallait s’y essayer, la travailler. Quelque chose comme ça. C’est comme ça que ça a commencé. Sous l’espèce du journal d’abord. Ou plutôt non, des notes. Le journal, en fait, avec les entrées chronologiques, ça vient après. Ça vient avec la structure. Avant, avant d’être en poste, c’est des notes. Des notes sur c’que j’cherchais, sur c’que j’trouvais. La structure en devenir. — Pas d’Internet à la maison, j’effectuais mes recherches au Pôle Numérique du centre aquatique. Tu connais pas ça, Jack. Ce grand centre blanc, en forme de cocon géant pour on ne sait quel insecte godzillesque, où il fait toujours chaud et ça crie et ça pue le chlore. J’y allais juste pour l’accès gratuit à Internet. Le pôle numérique, à droite en entrant. Juste à côté de l’espèce de paillote pleine de maillots de bain, de lunettes de piscine, de serviettes de plage, t-shirts, bermudas, bouées, palmes et tubas, tous plus flashy. Un gars à l’entrée, dans un réduit, derrière son écran. Seul. Et puis à la maison, les notes de ce que j’avais cherché j’les prenais dans la chambre à l’étage. Au bureau, à côté de la petite fenêtre par où j’jetais régulièrement un œil. Et c’est ce que j’aurai fait de mieux, Jack, jeter un œil dehors. Durant toutes mes années d’étude, là-haut dans la chambre, le coin bureau où le toit retombe, le coin mansarde. C’est ce que j’aurai fait de mieux : relever, tourner la tête, regarder par cette espèce de lucarne qui donnait pour moitié sur une haie, un mur, un toit, un feuillage, et pour autre moitié sur un vaste champ, et voir le temps qu’il fait, le soleil écrasant, la pluie battante, le champ inondé, la neige trop rare, plus que l’idée qu’on ne comprend pas, l’expression qui vient pas, le mot sur le bout de la langue, le pourquoi et le comment de la chose, le pataquès, les patati et blablabla, et va voir ailleurs si j’y suis, et le vent, les rafales et la grêle comme aujourd’hui, les feuilles mortes volantes, avec un moteur qui hurle ou le chien qui gueule. Et même si le lieu et la fenêtre ont changé, c’est sûrement c’que j’fais encore de mieux. — Mais c’est quoi ces notes d’avant le travail ? Il y a quoi dans cette espèce de journal sans date ? Passons sur les toutes premières pages constituant, après-coup, le préambule des trois années de journal. Même si, à les feuilleter, tu retrouves plus directement l’intention du faux journal de départ, Jack, et dès la citation de Neal Cassady en ouverture : « P.P.P.S. Post, post, post-scriptum, continue à travailler dur, finis ton roman & trouve dans la solitude, via la connaissance, la force & non le désespoir. Au fait, je commence un roman aussi, “que tu le croies ou non”. » Les notes, Jack, c’est un ensemble d’une vingtaine de pages que j’ai intitulé, et j’avais oublié, Physique de l’emploi. Évidemment, il s’agit d’un jeu de mots insignifiant. Sous l’expression courante où physique s’entend au masculin, valant pour physionomie ou profil de façon plus générale, il faut entendre aussi le nom féminin, la « science des causes naturelles qui rend raison des phénomènes du ciel et de la terre », comme dit Robert. Enfin quelque chose de cet ordre appliqué au travail, à sa recherche. Mais peu importe. L’essentiel se trouve dans les vingt-cinq notes composant l’ensemble, Jack. C’est-à-dire dans presque rien. T’imagine bien qu’avec tout ce qui a passé depuis devant ma fenêtre, y a plus grand-chose à se mettre sous la dent. Si j’avais songé une seconde gagner ma vie avec, j’aurais perdu un temps précieux. Quand tu penses que j’ai passé quelques années avec ce fichu journal ! Mais faut pas se retourner pour y penser. Karl, tu sais l’homme de La Grange, Jack, Karl l’a dit aussi y a pas si longtemps : « Pourquoi se poser la question du temps quand on réalise ? » J’l’ai pas fait pendant, ou alors j’ai oublié, pourquoi je l’ferais après ? Et puis on aura tout le temps pour ça dans la tombe, Jack, non ? — Alors les notes, c’est quoi ? Qu’est-ce qu’on garde, Jack ? Parce qu’il y a beaucoup de blabla rhétorique aussi. Dès la première page, citations à l’appui, Conrad, Marx, Barthes, Ricœur, excuse du peu, on a l’impression de lire un brouillon pour un mémoire. Tu m’diras : « Normal, tu sortais du moule estudiantin. » OK, mais à ce niveau-là c’est avec de l’aliénation. Et tant pis pour ce qu’en dit Ricœur, justement, de ce mot qu’il dit malade, parce qu’il aurait perdu de son sens. Et la question se pose de « savoir s’il faut le tuer ou le guérir ». Mais c’est pas le mot le malade, c’est son « moteur », si tu m’permets ce genre d’images idiotes, Jack. C’est celui qui le dit qui y est. C’est lui, le « beau parleur », qu’on abattra comme une bête devenue folle, incurable. Alors qu’est-ce qu’on garde, Jack ? Qu’est-ce que j’garde ? C’est quoi la substantifique moelle du chien enragé qu’j’étais, Jack, et qu’t’as été toi aussi, un jour ou l’autre, non ?

  1. Tout vient à point pour qui sait attendre.
  2. Avec les notes de Jean Hélion sur ses œuvres inachevées, voilà l’occasion de revenir sur le journal tenu il y a une dizaine d’années, durant trois ans — après j’en ai eu assez, il me semblait que cette forme d’écriture courante, jour après jour, comme « diaréique », ça n’allait plus —, au moment où j’entrais enfin dans le monde du travail (comme si mes missions d’intérim et les boulots d’étudiant ne comptaient pas pour apprendre à le connaître ; ce que la directrice, JC, n’a pas manqué de me faire remarquer). Mais juste le début, la phase de recherche de travail et la période d’essai, entre la fin des études et le moment où l’on commence vraiment à travailler — avec cette drôle d’intuition que si Michaël Glawogger devait donner une suite à La Mort du travailleur, il irait filmer dans les agences d’intérim, les pôles pour l’emploi, les centres de formation : il filmerait tout ce qui relève des préparatifs du travail (comme un autre genre de noce ?). Juste le début, en commençant simplement avec : Dix ans…

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