Pôle – Physique de l’emploi 2 (cycle Prendre – le temps – 3)

50 Pôle Emploi 2011 - Google Maps, copie d'écran - 2020

Il y a le jour où j’me suis inscrit à Pôle Emploi. Le jour de la rentrée. ME avait emmené les petits à l’école, son tout premier, moi la petite à la garderie. Je l’saurais pas si c’était pas écrit, Jack. J’m’en souviens pas du tout. Tu crois qu’c’est parce que j’étais pas là pour la rentrée du petit, pour son tout premier jour ? J’m’en souviendrais sûrement si j’avais été là, pour sa grande rentrée à la petite école. Parce que c’est quand même quelque chose, ça, la rentrée des petits à l’école. Parce que ça y est, c’est parti. C’est quand même quelque chose ça, lire, écrire, et conter. T’étais là pour ma première rentrée, Jack ? Tu t’souviens ? Moi pas. Comme je m’souviendrai pas de la rentrée du petit. J’étais pas là. Et j’pouvais pas être là. J’pouvais pas à cause de Pôle Emploi. Inscription à telle heure. C’était écrit sur le papier que j’avais imprimé au Pôle Numérique. Le temps de déposer la petite à la garderie, pour moi aussi c’était une sorte de rentrée. Après toutes ces années d’étude de puis l’école, Pôle Emploi. J’y suis allé avec ma vieille Fiat. Et j’me souviens bien être resté un moment dans la voiture, sur le parking. Il y avait des gens qui discutaient. J’les voyais dans le rétroviseur. Ils s’en allaient pas, ils discutaient. Et j’voulais pas descendre tant qu’ils seraient pas partis. J’voulais pas descendre avant. Et ils avaient pas l’air de vouloir partir. Et ils m’emmerdaient à pas partir. Et ça m’emmerdait ce rendez-vous. J’voulais pas y aller. Et eux ils voulaient pas partir. Et j’étais en retard. Et ça m’emmerdait ce retard. Et ils m’emmerdaient à parler au cul de la voiture, comme ça m’a emmerdé de parler derrière son bureau à l’agent du Pôle Emploi. Et ça m’a emmerdé d’attendre mon tour parce qu’il y avait du monde. De faire la queue pour se retrouver dans un de ces box où l’autre, derrière la cloison, dans le box d’à côté, semble répondre à la question que l’agent vient de t’poser ou va t’poser. Parce qu’on t’en pose des questions, Jack. Et tu sais pas toujours quoi répondre. Surtout quand tu t’demandes ce que tu fais là et qu’t’essaies de noter sur ton calepin, en même temps que l’agent sur son clavier, deux ou trois choses vues, entendues. Quelques mots comme ça, qui t’serviront plus tard, quand tu rentreras, pour une note sans date et sans trop de blabla. Les faits, rien que les faits, Jack. Ça notamment, histoire de combler le vide de l’attente, et de la rentrée du petit ? Le local n’a pas l’air grand. Et néanmoins, en entrant, vous vous retrouvez dans un hall assez spacieux, et ouvert sur trois espaces : « offres d’emploi », « documentation », et un autre dont je ne me rappelle plus le nom (mais qui participe de la rencontre, j’imagine). Dans le premier, à droite, une rangée de postes vous permet de consulter en ligne ; sur l’un d’eux, un jeune et un vieux (un père et son fils ?) se tassaient. Le deuxième, sur lequel débouche la porte d’entrée, est une petite bibliothèque remplie de brochures et de magazines (et de quelques rares livres) ; une vieille, calée dans un fauteuil, patientait la tête haute (la mère ?). Dans le dernier, sur la gauche, en partie masqué par une cloison, je ne voyais rien et il ne se passait rien, a priori. Face à moi, le comptoir de l’accueil, un couloir tout sombre et, excentrée, l’imprimante sur laquelle l’hôtesse s’affairait. Le temps de prendre une note, et elle était à moi pour me signaler, en un instant, la démarche dont j’ai parlé. Quelle démarche, Jack, j’sais pas et on s’en fiche. C’est de l’administration et c’est sûrement noyé dans le blabla. Comme l’agence, envolée. Aujourd’hui, c’est un bâtiment de Service de l’économie et de l’énergie.

50 Servive Energie 2020 - Google Maps, copie d'écran - 2020

  1. Autre intuition, Jack : cette espèce de faux frère qu’on ne ménage pas, et qui nous le rend bien parfois, avec cette voix très orale, très familière, qui ne s’embarrasse pas autrement du langage que de dire ce qu’elle a à dire, à lui dire (me dire) — et ce n’est pas si simple de sortir de l’embarras.
  2. Je sais, une voix, de l’oral, pour des « rémanences visuelles », ça tient de la folie. — À voire.
  3. Jack, je ne m’en étais pas rendu compte avant le texte du chien fou qui se barre, mais oui, depuis, Jack, c’est peut-être bien en grande partie les traits de mon père. Un père à qui, comme moi, en Will, j’ai coupé la queue. Comme Samson et ses tresses, nous avons perdu nos forces et on n’y voit rien. Mais sans cela, que pourrait-on se dire ? comment se parler ?
  4. Thèse, est un mot que je m’interdis.
  5. Le petit passage du coup d’œil dehors, par la fenêtre de la chambre-bureau, je l’ai emprunté à un petit texte déjà écrit et en ligne sur le carnet web, moyennant quelques retouches.
  6. Ce qui m’échappe : si les traits de Jack je les tire de la figure paternelle, ou si en fait je les projette sur elle à travers le personnage ?
  7. J’aime bien aussi, dans le préambule du journal, la citation sur le travail de Joseph Conrad, dans Au cœur des ténèbres : « Non, je n’aime pas le travail. Je préfère flâner en rêvant à toutes les belles choses qu’on pourrait faire. Je n’aime pas le travail — personne n’aime ça —, mais j’aime ce qui est dans le travail, l’occasion de se découvrir soi-même, j’entends notre propre réalité, ce que nous sommes à nos yeux, et non pas en façade, ce que les autres ne peuvent connaître, car ils ne voient que le spectacle et jamais ils ne peuvent être bien sûr de ce qu’il signifie. »
  8. Je retarde le moment de me retrouver devant les notes du journal sans date. J’ai le sentiment qu’un mur va se dresser, qu’il va bien falloir traverser, escalader ou contourner. On essaiera plusieurs fois, on s’y échouera autant de fois. Mais on recommencera. Et chaque fois : Il y a… Il y a…

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