Offres – Physique de l’emploi 3 (cycle Prendre – le temps – 3)

53 En partance pour la lune - image de la page d'accueil du site de l'AAISC - 2020

Il y a la police Garamond avec laquelle j’écrivais, plus fine et plus légère que celle que j’utilise aujourd’hui. J’m’en rends compte en recopiant. C’est que mes yeux supportent mieux Georgia, qui ressemblent d’ailleurs beaucoup à Garamond en version gras. Mais tu t’fous sûrement de mes goûts typographiques, Jack. Passons. — Il y a cette tentative de comprendre ce que veut dire le mot pôle, aussi galvaudé qu’aliénation à force d’être employé, c’est le cas de l’dire, Jack, à toutes les sauces, et de se noyer dans son jus, et que l’idée elle peut plus dire son nom parce que le nom, fantoche, il en a plus l’étoffe, c’est plus qu’une vague idée. Est-ce que ce sont encore des mots, Jack, dans le Pôle Emploi ? Ou dans le Pôle Numérique du cocon géant ? Ou le Pôle Mécanique de La Génetouze, tu sais le circuit automobile en pleine forêt ? Et le Pôle Nature du marais de Vitrezay, où tu vas t’promener et faire des photos des oiseaux ? — Au fait, merci pour les cygnes. Hormis dans les parcs ou les zoos, j’aurais jamais pensé en voir dans la nature, et surtout pas autant ! — Mais impossible de savoir où j’ai voulu en venir. Passe encore le relevé des consignes au moment de m’inscrire en ligne comme chômeur, ou « demandeur d’emploi » selon la formule consacrée, qui va dans le même sens que la liste : on est pas là pour chômer. « J’ai travaillé à travailler » chante Bertrand Belin. Eh bien c’est de ça, Jack, qu’il s’agit quand tu t’inscris en ligne comme chômeur : une espèce de contrat de travail pour du travail. C’est juste que t’es pas payé. Enfin moi, j’avais droit à rien. Rien d’autre qu’à travailler pour mon futur travail. Et ça, j’l’ai fait en notant ces phrases sans nom qui t’martèlent en tête que t’es pas là pour chômer. Écoute ça, Jack : « La recherche d’un emploi est plus qu’une condition, elle en est la raison… Pour s’inscrire comme demandeur d’emploi, il est nécessaire d’être à la recherche d’un emploi… Nul ne peut être inscrit sur la liste des demandeurs d’emploi, quelle qu’en soit la catégorie ou y être maintenu, s’il n’est pas à la recherche d’un emploi… Certaines conditions sont exigées pour l’inscription : – la recherche d’emploi… » Ça, c’est pour l’inscription. Et dans la déclaration sur l’honneur, on se met à ta place Jack : « mon projet personnalisé d’accès à l’emploi (PPAE)… toute proposition d’aide ou d’action de nature à favoriser ma reprise d’emploi… tout changement de situation au regard de ma recherche d’emploi… » Mais c’est qui ce moi qui se déclare sur mon honneur, ou qui m’déclare moi sur son honneur à lui, Jack ? C’est un moi aliéné, Jack ! Au moment où ma responsabilité doit s’engager, on m’la retire… Merde, Jack ! Faut pas s’étonner si, à côté de ça, j’ai halluciné la nouvelle de Poe Une descente dans le Maelstrom ! Même si j’y comprends plus rien, Jack. Parce que j’sais plus, j’sais plus ce que ça vient foutre là. Je l’dis pourtant, j’m’explique, j’le vois, mais c’est rien que du blabla. Le passage du bateau avalé par le vortex de Godzilla, censé expliquer ce que ça veut dire ce mot de pôle, qui veut plus rien dire ? Du blabla c’était. La seule chose, peut-être, la seule chose qu’on peut éventuellement sauver là-dedans, qui ait un peu de sens, c’est la volonté de tirer du sens, justement, d’une réalité qui m’échappait totalement avec une fiction purement imaginaire, mais clairement réaliste une fois cette condition acceptée. C’est ça, c’est ce rapport de force. Et une forme de croyance dans la fiction pour du réel. — Il y a aussi un entretien de Confucius : « Ne vous souciez pas d’être sans emploi ; souciez-vous plutôt d’être digne d’un emploi. Ne vous souciez pas de ne pas être remarqué ; cherchez plutôt à faire quelque chose de remarquable. » — Il y a aussi la structure des Champs de la Main. C’est un centre d’apprentissage pour jeunes. J’avais trouvé une offre d’emploi sur le site de Pôle Emploi, sans les coordonnées parce que j’étais pas encore inscrit, mais j’ai fini par les trouver moi-même en cherchant un peu sur la Toile. Je m’suis rendu à la structure directement pour m’renseigner. J’ai rien noté sur le lieu, mais j’me souviens d’un hall sombre et vitré. Par contre, je m’souviens pas de la réplique de l’homme à l’accueil, derrière son écran : Nous, on fait pas dans l’social, mais dans l’bâtiment. — Il y a cette note sur la voix au téléphone la première qu’j’ai appelé la structure, l’impression de parler dans le vide : Je n’entendais pas le souffle que l’appareil produit en général pendant que vous parlez et que l’autre vous écoute. Comme si l’appareil était éteint. Et puis il y avait ce décalage. Ce léger retard de la réponse, suffisamment long pour que vous vous demandiez, chaque fois, si l’autre est encore à l’autre bout du fil, ou si ça n’aurait pas coupé, par hasard. — Il y a le premier rendez-vous avec un conseiller Pôle Emploi. J’en ai déjà parlé, Jack, avec la conseillère dans le box. Mais là c’est plus précis et il y a même des détails surprenants. Le fait que c’est une femme entre deux âges de taille moyenne, cheveux mi-longs, ni blonds ni châtains (quelques blancs), visage de teint neutre, l’œil marron, vert, gris (mais je n’y vois pas très bien), petits sourcils arqués, pommettes saillantes (léger), joues tirées, creusées par son sourire, le fait qu’elle porte un petit haut bizarrement assorti au vert anis des dossiers de fauteuil et des pieds de table de la salle d’attente, le fait que nous nous trouvons dans une sorte de box, séparé des autres par des panneaux de fibres de bois stratifiés (d’un ton clair de bouleau — un choix prémédité ?) percés de petits trous ronds et noirs, et le fait que dans le dos d’Isabelle (son prénom apparaît sur l’écran), la fenêtre, piquetée de zones de verre dépoli carrées, donne sur le parking et j’aperçois ma vieille Fiat. Et tu crois ça, Jack, le même prénom que l’actuelle directrice de la structure !? — Il y a LE BEAU RÊVE DU TRAVAIL STABLE de Jorge Riechmann. J’avais lu ce poème dans la revue Po&sie. J’ai jamais rien lu de plus de Riechmann, Jack. — Il y a cette réflexion sur un signe étrange, un ü, introduisant à la fin de l’accusé de réception de la structure, où j’venais d’envoyer ma candidature, une petite consigne écologique pour éviter d’imprimer : pourquoi cet accent sur cette lettre, le signe n’existant pas dans notre langue a priori, sinon dans un mot inconnu venu d’une autre ? — Il y a la recherche sur la Toile de quelques renseignements sur la structure, et la preuve de ce que dit Jacques Alain Miller du moteur de recherche : « C’est le mot dans sa matérialité stupide qu’il mémorise. C’est donc toujours à toi de trouver dans le fond des résultats l’aiguille de ce qui fait sens pour toi. » Parce que j’suis tombé sur une autre structure. C’était le même sigle, mais pour une structure très différente. L’Aircraft and Aviation Insurance Service Company. Avec sur la page d’accueil du site un ciel splendide vu par-dessus le coton d’une vaste couverture nuageuse. Et ça, Jack, j’l’ai noté après mon petit blabla. J’l’ai bien mis à l’écart dans un nouveau paragraphe, bien protégé par le bouclier des parenthèses. C’est ça qui faisait sens pour moi. Et ça l’fait encore, cette image du ciel, de l’air, du vide. Même si c’est qu’un stéréotype, Jack, j’suis en partance pour la lune !

  1. Je me débats avec les coupes et les ellipses pour faire oral et familier. J’veux pas, j’en sais rien… c’est facile, assez courant. Et certainement suffisant. On pourrait aller plus loin, aligner l’écrit sur l’oral à mort pour faire naturel. Mais ce ne serait jamais qu’un comble de l’artifice, et certainement moins lisible. Sans forcer, quelques coupes, quelques ellipses. Juste pour donner le la au lecteur.
  2. La liste risque d’être longue. Pas nécessairement dans la quantité des notes à retenir, mais dans le temps, dans l’énergie qu’elles me demandent.
  3. Les images élémentaires, genre coucher de soleil, lever de lune, le ciel pommelé, etc., sont-elles de véritables stéréotypes ? J’imagine qu’on s’est tous arrêtés devant ce genre de phénomènes, depuis la nuit des temps comme on dit, et peut-être aujourd’hui encore certains grands primates. Et si, au-delà du stéréotype, qui est un mot récent, gros de toute notre imaginaire moderne, technique (typographie) et scientifique (didactique, psychologie, linguistique), il s’agissait d’un trait simplement humain, du genre homo, voire de la famille des hominidés ? — J’exagère ? Oui, le plus sérieusement du monde. Avec cette histoire de Michel Serres rapportant comment, d’une expérience menée avec une chimpanzé nommée Sarah à qui on avait appris à communiquer avec les hommes avec la langue des signes, on peut se demander par où passent les voies de l’humanité lorsque Sarah, à qui on demande de séparer les photos des animaux avec qui elle vit de celles des hommes qu’elle connaît, classe sa propre photo du côté humain.
  4. Ma liste compte une dizaine de notes et il me reste une dizaine de pages du vieux journal sans dates. J’écris avec ce que j’ai déjà écrit, comme par-dessus mon épaule à dix ans d’intervalle. Avec cette tonalité orale impossible à la recherche d’éléments visuels noyés dans la masse du blabla. C’est épuisant. Moi qui croyais que c’était facile l’écriture sans écriture. C’est plutôt de la méta-écriture.
  5. En rester là. Balayer les pages restantes d’un trait. Il y a quoi d’autre, Jack…

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