Entretien – Physique de l’emploi 4 (cycle Prendre – le temps – 3)

55 La salle de l'entretien, au fond - photo perso - 2017

Il y a quoi d’autre, Jack ? On pourrait continuer. J’pourrais. Mais qu’est-ce que ça apporterait de plus maintenant ? Qu’est-ce que ça change, le message de la structure écouté sur le répondeur, ma réponse laissée sur la messagerie de la structure, pour un prochain entretien ? Qu’est-ce que ça change, ces appels manqués, et le petit temps mort, dans la voix, relevé entre deux mots ? Et la longue note sur l’entretien, dont je m’souviens à peine. Juste qu’en entrant dans la structure, y avait personne. Que j’ai appelé, attendu. Que j’entendais des voix. Que la directrice, JC, est finalement arrivée, dans une robe noire à petites fleurs rouges qui faisait ressortir ses formes. Un sourire. Un café ? — Non merci. Elle repart avec la cafetière. Qu’est-ce que ça change tout ça ? Qu’est-ce que ça apporte de plus, de savoir que l’entretien j’le revois dans la grande salle de cours au fond, où il fait plus frais et plus sombre, sous la lumière blafarde de la moitié des néons, comme si dehors c’était la nuit, comme si c’était l’hiver, tandis que JC, au sujet du rôle de l’Atelier, en appelait à l’esprit des Lumières ? Qu’est-ce qu’on en a à faire que JC ait perdu son sourire et mené l’entretien l’air tendu, comme si c’était elle qu’on interrogeait, avec une autre à côté qui disait rien, qui prenait des notes ? Qu’est-ce que ça signifie, qu’Aurélie, le jour où j’l’ai rencontrée, était en noire, et que la déclaration de cessation d’inscription reçue du Pôle Emploi était froissée, tachée ? Tu sais ce que ça veut dire ça, Jack, tout ça ? Eh bien rien, au fond. Rien. J’te l’dis, en vérité, ça change rien. Ça apporte rien, Jack. Et tu sais pourquoi ? Parce que l’essentiel, en fait, c’est pas là. Plus va dans ces notes et plus je m’dis qu’au contraire l’essentiel est ailleurs. Il est à côté, dans tout c’que j’ai laissé. Dans tout c’que j’ai déblatéré à en délirer tant ça m’semble aujourd’hui illisible. Dans ce qui s’est écrit pour rien parce que c’est mauvais, il faut bien l’dire, Jack. C’est mauvais, nul. Non-sens. Et pourtant on l’a écrit. J’l’ai écrit ça, Jack. J’l’ai écrit et j’me suis pas retourné, ou alors juste un peu, mais sur le moment pour que ça ait du sens, que ce soit lisible. Mais ça l’est pas finalement. Je m’suis pas retourné mais bien ramassé. Et relevé. Et j’ai continué. J’ai continué, Jack, sans savoir où j’allais. Sans lumière, sans date. Journal hors du temps. Journal aveugle. Pour rien, ou juste pour écrire. Écrire sans écriture, Jack, parce qu’on est pas lu et on l’sera jamais. Et qui voudrais-tu qui lise, Jack, quand on peut même pas se relire soi. Et quand on y voit rien, Jack. Parce qu’on y voit rien et j’y vois toujours pas mieux. Avec mes notes que j’crois essentielles, bon sang c’est s’fourrer le doigt dans l’œil. Grave. Je m’ramasse encore une fois. C’est encore du blabla tout ça. Ma parole, c’est ça, j’arrête pas d’déblablatérer. Mais c’est tant mieux, en vérité. Tant mieux, Jack, parce qu’il est là l’essentiel, de pas savoir où on va et d’y aller quand même, une fois, deux fois, trois ans, sans date, sans rien y voir, d’y aller dans l’illisible. C’est ça qu’il faut creuser. Grave et profond. Déblablaterre, Jack, déblablaterre. Et c’est ça qu’il conseille au fond, le vieux Char que j’retrouve dans mes notes sans nom quand il se demande : « Comment vivre sans inconnu ? » C’est là qu’j’allais, au fond, Jack, parce que c’est là qu’il est le travail. Le vrai travail, l’inconnu, l’illisible. C’est avec ça qu’on la gagne sa foutue vie. En les creusant en elle. En les déblablaterrant. Et c’est même sûrement ça que j’fais, Jack, que j’arrête pas, depuis dix ans. Dix ans, Jack, que c’est comme ça, que j’avance sans rien y voir, que j’piétine, que j’tourne en rond et blablabla… Illisible, depuis une dizaine d’années, sans compter le reste, l’école et ces fichues études qui m’y ont préparé… Dix années de blabla mini…

  1. Les coupes, pour un style oral, qui mange les mots : seulement pour les pronoms, avec je, avec tu (me et te). Seulement autour de la voix, pas trop loin, précisément au moment où elle se signale.
  2. Et pas de premier adverbe de négation, ou rarement, parce qu’il se prononce, ou pour l’euphonie (« qu’on comprend pas » : concon, c’est pas jojo).
  3. Dans ce genre de texte, difficile de s’arrêter. En fait, c’est impossible. En creusant un peu ici ou là, on trouvera toujours matière à amplifier le texte de l’intérieur. Et c’est peut-être comme ça que ça se conçoit, l’écriture : l’écriture en acte, l’instant de l’écriture : on est toujours à l’intérieur, toujours au milieu, même à l’extrême fin du texte c’est l’extrême milieu — un peu comme les limites de l’univers gardent en elles le milieu même de son apparition, sans quoi nulle expansion. Le seul moyen d’en terminer, c’est de faire un tour sur soi, de faire une boucle : c’est de revenir vers quelque chose qui renvoie au début. — Le début de la fin ?
  4. Les passages tirés du vieux journal, ici en italique, j’ai évité de les retoucher. Mais je n’ai pas pu me retenir. Juste un petit peu, ici ou là, juste une petite correction ou modification.
  5. À chaque Il y a… un paragraphe. Le texte se déploie en de nombreux paragraphes. Mais ils se fondront dans un seul grand paragraphe, avec pour seule trace un tiret cadratin. Je ne conserverai que les parties, dont les axes d’écriture se sont révélés en chemin, chacune portant un titre (recherche, pôle, offres, entretien) et se soutenant d’illustrations — vue aérienne du lieu de recherche, comme un grand cocon blanc dans la ville ; le bâtiment Pôle Emploi en street view il y a une dizaine d’années, devenu aujourd’hui celui du Service de l’Énergie ; le ciel et les nuages de la page d’accueil du site de l’Aircraft and Aviation Insurance Service Company ; et la dernière que je ne connais pas encore.
  6. Parfois, mes citations, même sous un air de ne pas y toucher, c’était du sérieux : « La réforme que nous avons esquissée consiste à développer dans les entreprises et les administrations une authentique rationalité humaine qui restaure la communication entre les secteurs compartimentés et autorise à la fois les initiatives créatrices et une participation de tous à l’ensemble du résultat. » (S. Hessel et E. Morin, Le Chemin de l’espérance)

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