Micro-ondes (cycle Prendre – le temps – 4)

61 Micro-ondes (dans le cabanon de chantier) - photogramme d'une vidéo perso de 34’’ - 2021

Tchin-tchin. Le micro-ondes ne s’arrête pas vraiment. Il sonne, 3 bips (le dernier est plus long), mais la lumière du four ne s’éteint pas, le plateau continue de tourner, décroche à chaque tour, tac tac, la ventilation ne cesse de chuinter. Il ne s’arrêtera que lorsqu’on ouvrira la porte — lorsqu’on l’arrachera en fait, parce qu’elle est un peu coincée. Sur un petit frigo, le four est blanc, le cadre de la porte noir, la gamelle tourne sur sa piste émaillée. Le temps, en haut à droite du cadre, se décompte en vert. Juste au-dessus, une feuille de papier scotchée sur la paroi grise du cabanon, repliée sur elle-même. Des consignes d’utilisation du four, on ne devine plus que quelques mots. Tac tac. On ne comprend pas ceux qu’écoute Ming Ming devant l’écran de son smartphone, qui mange seule dans l’autre pièce. Quel est ce revêtement de la porte vitrée, parsemée de tout petits points noirs ? — 3 bips (le dernier est plus long). Personne n’est venu ouvrir le four. Dans le coin du cabanon, sur un petit caisson de bois clair (du hêtre, qui sent le panneau aggloméré à haute densité, un chant plaqué en PVC de 1 mm d’épaisseur au plus) dans lequel se trouve une poche en plastique rouge (eh oui, tac tac, ici on dit poche au lieu de sac), une cafetière et une bouilloire noires. C’est la même marque. Le long de l’encoignure, une gaine blanche distribue l’électricité. La paroi est tachée, rayée. Une prise. Il y a aussi une multiprise masquée par la cafetière, le bouton rouge brille. — La paroi adjacente, une fenêtre coulissante, montants en PVC blancs, un store fermé, gris. Il reste toujours fermé. Avant on pouvait l’ouvrir. On tirait sur le cordon, à droite. Il ne s’ouvrait jamais en totalité. Tac tac. Le cordon finissait par se bloquer. 3 bips (le dernier est plus long). Maintenant le cordon est coupé. Le store fermé. On ne voit pas un rai de lumière. On ne voit que les reflets du dehors, par la porte ouverte et la fenêtre de l’espace d’à côté où ça parle chinois. Une partie de la porte d’entrée de la structure et sa baie vitrée, rouges, dans une lumière saturée. Quelqu’un sort. La même porte dans la fenêtre chinoise, la même porte dans chaque vantail. Ping-pong. Les deux reflets sont séparés par le montant de la fenêtre coulissante. Tac tac. Et plus aucun reflet. Le store gris. Ou juste l’ombre de celui qui se trouverait devant. Et puis le montant du cordon coupé. L’encoignure. — Une feuille jaune remplie de photos d’objets, dans une pochette plastifiée scotchée à la paroi. D’un côté les déchets qu’il faut peut jeter dans une poche poubelle noire, de l’autre ceux qu’il faut jeter dans une poche jaune. Une affiche, promotion du Fonds social européen en France, 3 bips (le dernier est plus long), un travail d’union entre l’Europe et votre emploi. Tchac. Un bruit de chaise, des pas, la lumière se voile. Logos de la Région, de l’État, de l’Europe. Clac. Un groupe d’hommes et de femmes, en plongée, d’assez haut, tenues de couleurs pastels (orange, rouge, rose, mauve, bleu, vert), forme une croix grecque, tchaclac, un autre forme un cercle. Biiip. Mais on peut y voir le signe plus et un zéro. L’Europe (s’) emploie. Des pas. Interdiction de fumer. Le logo d’une cigarette dans un cercle rouge barré de rouge. La pochette plastifiée se décolle, les bords de la feuille se rétractent. Des pas, l’ombre se retire. Taï-chi. — Au bout de la table grise, un paquet de café lyophilisé Nescafé (doré, Spécial Filtre, en sticks) et un paquet de morceaux de sucre Daddy (rose, n°4 prédécoupés). À l’autre bout, dans l’encoignure, un prospectus. Contre la paroi grise une carte, un dessin, tac tac, un visage, noir et blanc. Sur la table, un rouleau de papier essuie-tout bientôt épuisé, un flacon de solution hydroalcoolique bleu ciel, transparent. Une vieille chaise d’écolier contre le pan de paroi. L’ouverture, montants blancs d’une porte disparue, sur l’autre espace. Kung-fu. Linoléum beige, plinthe PVC blanc, radiateur grille-pain. La fenêtre, le caisson du volet roulant. Le cordon coupé qui pend, ligne noire sur la lumière saturée du dehors. Quelques ombres rouges. Shanghaï. Encoignure, gaine, prise. Le dos de Ming Ming. Son profil, furtif. Tac tac. — La porte d’entrée est restée à moitié ouverte. Le sol est couvert de feuilles mortes. On aperçoit la porte d’entrée rouge de la salle info. 3 bips (le dernier est plus long). C’est elle, en fait, qui se reflétait dans les fenêtres, avec sa baie vitrée et son rideau à lamelles verticales bleues, presque blanches. Quelqu’un passe. Vlang. Une petite gaine blanche longe le montant de la porte, juste à côté et au-dessus du petit frigo et du four illuminé contenant un bol noir à fleurs rouges, bruit de chaise et de pas, jusqu’à l’interrupteur au niveau de la feuille repliée, aux mots masqués. Apparaît un dos, le dos de Ming Ming, son pull à grosses mailles bleu ciel. Tchac. Clac. Feng shui.

Le micro-ondes réapparaît, éteint. Ming Ming retourne à sa place. On ne voit plus que son dos. Dehors, par la fenêtre derrière elle, la silhouette de Sophie. La grande Sophie, obligée de baisser la tête en entrant. Ses petits plats en sauce dans de vieux Tupperware. Si L’Art français de la guerre mérite son prix, si avec le Front de gauche il ne se passerait un truc, ou si on ira voir La Source des femmes, c’est génial. Elle ouvre le store au maximum. Yin yang. Sur la table, des verres blancs contenant des touillettes en plastique, des petites cuillers, un pot en verre pour des couteaux et des fourchettes, des petites salières et poivrières en plastique transparent, à capuchons rouges, une boîte en métal noire pleine de café moulu, un paquet de filtres à café, un paquet de rouleaux de papier essuie-tout, des crayons et des stylos dans un pot en bois, un tas de petits magazines des événements culturels d’ici, Sortir. Il fait beau. Dès que ça commence à cogner, qu’est-ce qu’on étouffe dans cette boîte de conserve ! Elle étale ses gamelles, tchac, en enfourne une, clac, biiip, prend un magazine, chipe un Bic, et va s’asseoir avec Ming Ming, en attendant que le micro-ondes s’éteigne, quelque part dans l’autre espace. Ni hao.

Le micro-ondes ne s’arrête pas. 3 bips (le dernier est plus long), la lumière, le plateau tournant, décrochage, fshui… Le petit frigo, le four blanc, le cadre noir de la porte. Le Tupperware orange. Les secondes qui s’égrènent. Un vert de sémaphore. Au-dessus, la feuille de papier repliée sur la paroi grise n’est pas encore scotchée, les mots cachés de la consigne pas imaginés. Tac tac. Ming Ming, devant une vidéo incompréhensible (c’est du chinois) sur son smartphone, mange dans l’autre pièce. À quoi sert la grille perforée de la porte vitrée ? 3 bips (le dernier est plus long). Sur le caisson imitation hêtre (vide dedans), la cafetière et la bouilloire jaunes Moulinex (ou Seb). La multiprise au bouton rouge derrière, la paroi tachée, rayée, la prise électrique. — L’encoignure à gaine blanche. La fenêtre coulissante ouverte, store relevé aux trois quarts. Le soleil donne. Apparaît un dos, le dos d’Anaïs. Son caraco noir, le haut du dos, la base du cou. La peau blanche. Fshui… fshui… Elle baisse le store qui réapparaît, perforé de petits trous fins. Tac tac. Le cordon et son nœud. 3 bips (le dernier est plus long). Les petits traits de lumière. En reflet, Anaïs de dos. Elle va dans l’autre espace, avec Sophie et Ming Ming. Elle masque la fenêtre de l’espace chinois, où apparaîtra dans un vantail une partie de la porte de la salle de Momo et dans l’autre la baie vitrée. Rouges, fantomatiques. Personne ne sort. Yi King. Et pas de reflet. Le store strié, le montant du cordon noué. L’encoignure. — La paroi grise. Les ondulations verticales de la tôle. Ça défile comme de drôles de ligne sur une télé déréglée. L’affiche représentant quelques lavoirs typiques en Charente. 3 bips (le dernier est plus long). On répertorie 882 lavoirs. Tchac. Bruit de chaise, de pas, ombre. Les lignes qui ondulent. Interdiction de fumer. Clac. La cigarette barrée dans son cercle rouge. La pochette plastifiée parfaitement scotchée sur tous les bords. Biiip. Des pas, l’ombre se retire. Taï-chi. — Sur la table, les verres blancs pour les touillettes et les petites cuillers, la boîte à café noire pour les couteaux et les fourchettes, les salières et les poivrières à capuchon rouge presque vide, un rouleau de papier essuie-tout, un paquet de café lyophilisé Nescafé (doré, Spécial Filtre, en sticks), une boîte de cappuccino en poudre Nescafé (dorée, nouvelle recette), un paquet de morceaux de sucre Beghin (jaune, les Enveloppés), le tas de petits magazines Sortir, anachroniques. La chaise d’écolier. L’ouverture sur l’autre espace. Beijing. Lino, plinthe, grille-pain, fenêtre, son caisson et la ligne noire sur fond blanc, encoignure, gaine, prise. Le dos de Claudine, ses cheveux noirs sur les épaules. Un cordon blanc est branché à la prise. Tac tac. — La porte d’entrée est fermée. 3 bips (le dernier est plus long). Quelqu’un ouvre et vlang. La gaine jusqu’à l’interrupteur, le frigo, le four, un bol rouge, de fines arabesques noires. Fshui… Bruit de chaise, des pas. Sur l’écran noir du micro-ondes, en vert, brillant, end.

61 Micro-ondes (dans le cabanon de chantier) 2 - photogramme d'une vidéo perso de 49’’ - 2021

  1. Un tour sur soi dans un lieu. Dans la structure où je travaille, je me vois surtout dans le cabanon où l’on va déjeuner. Je n’y déjeune plus, mais les premiers temps, oui, avec Sophie la première secrétaire, et quelques stagiaires. Le cabanon n’a pas changé. Il s’est juste un peu plus détérioré. Je suis allé filmer l’intérieur en faisant un tour sur moi-même, devant le four micro-ondes allumé pour l’occasion. Parce que c’est surtout ça le cabanon, au fond, le micro-ondes qui tourne en continu. On attend que le plat de l’autre ait terminé de se réchauffer et on enfourne le sien. Et puis ce plateau qui tourne sur lui-même, justement, comme moi avec ma caméraphone, n’est-ce pas un bon plan pour débuter la séquence ? On ne verra plus le four, mais on l’entendra. 
  2. Pour un mouvement circulaire, faut-il n’écrire qu’une seule phrase ?
  3. A priori, l’image au cinéma est totale, parcellaire, fragmentaire, lacunaire en écriture. Ici, ce qui tourne à plein c’est la sélection dans un certain cadre. C’est dans ce cadre que la phrase peut se déployer à volonté. Pour faire un tour complet, on développera autant de phrases que de cadres, comme en suivant chaque image d’une pellicule filmique. — Oui mais, si les cadres se superposent ?
  4. Dans la famille des procédés numériques, je demande l’ancêtre, le Géant Argos.
  5. Pour un début, on pourrait dire : Le micro-ondes ne s’arrête pas vraiment… 
  6. En faisant plusieurs tours, on va beaucoup copier-coller. Mais qu’est-ce qui va quand même changer alors ? On va voir les mêmes choses, mais peut-être pas exactement sous la même lumière, les mêmes sons, les mêmes odeurs de la gamelle suivante qui chauffe trop et ça pue le plastique.
  7. Onomatopées : 3 bips tous les 145 mots environ ; tac tac tous les 85 mots environ ; mots d’origine chinoise, des stéréotypes, aléatoires ; d’autres pour des fermetures et ouvertures. C’est une sorte de mimétisme du jeu sonore de Chantal Akerman dans Saute ma ville, en décalage par rapport à l’image, du bricolage quasi enfantin. On sort presque de l’image, on est comme à côté. Et en même temps, en plein dedans, dans le dedans de son artifice, de son délire, de sa folie. Est-ce que ça marche dans le texte ? Quel sens ont les onomatopées ? Ce sont des micro-ondes circulaires, continues ?
  8. Je viens de faire un tour complet dans « l’espace cuisine » du cabanon de chantier — tiens, je n’avais pas fait le rapprochement avec la cuisine de Saute ma ville. Et maintenant, encore trois petits tours, où je fais comme si j’y étais, jetant un œil ici ou là, en attendant que ma gamelle soit chaude ?
  9. Et si je mangeais avec tout le monde, combien serait-on dans le cabanon ? Combien de souvenirs ? — Et si tout le monde mangeait ensemble sans se voir, parce que chacun est venu manger là, peut-être à la même place que l’autre, mais à des années de distance ?
  10. En dix années, ça va en faire du monde à manger, dans le cabanon de chantier. On se contentera des trois secrétaires.
  11. Tchin-tchin… Je doutais de la valeur de ce faux mot chinois. Mais, dans ce cabanon réservé à la restauration, le croisement de ce qu’il représente en français malgré son air un peu guindé et désuet (apéritif, santé, célébration, de la joie aussi, avec un certain élan assez utile pour commencer) et de ce qu’il signifie originellement en chinois (qing qing — avant le pidgin tsing-tsing, « salut » —, c’est « légèrement, doucement »), le petit conflit intérieur qu’il promet (à l’instar de festina lente, « hâte-toi lentement » ?) : pourquoi pas ?
  12. En faisant un autre tour de plus, c’est le temps passé qu’on mettra en boîte.
  13. Pas simple, dans le second tour, de choisir les mots chinois en fonction de leur sens en français. Feng shui, « lieu en paix » ; yin yang, « obscurité et lumière » ; yi king, « livre des transformations » ; taï chi, « faîte suprême » ; haïkaï, « poème mettant en œuvre les jeux de l’esprit » (le mot, surtout japonais, serait d’origine chinoise). — Pour l’orthographe, les tirets, les accents : les spécialistes corrigeront d’eux-mêmes.
  14. Les écarts réglés au départ entre les onomatopées du micro-ondes ne comptent plus puisque les temporalités se superposent, se brouillent.
  15. Quand Sophie ouvre le store, on voit l’avant de sa voiture, la haie à droite, la rangée de tilleuls à gauche, des voitures dessous, plus loin le prolongement des préfabriqués, deux bidons d’essence ou d’huile qui bloquent le parcage pour accéder à une porte, au fond le bâtiment servant de débarras (à l’intérieur, un vrai taudis) et le portail ouvert entre deux haies, un bout de route, la maison d’en face, son allée de gravier blanc et la murette, une poubelle à côté de l’entrée, la boîte aux lettres. Mais je n’en parle pas. C’est que je suis sorti du réel. On en sort dès qu’on prend la plume, me dira-t-on, mais la chose est accentuée par la dizaine d’années qui sépare Ming Ming de Sophie. Comment souligner cet impossible, cette superposition de cadres, de temps ? En accentuant le contraste. Le store se relève, la lumière se fait dans le cabanon, mais on ne voit rien dehors sauf le rayonnement lumineux. On est, au fond, comme la gamelle irradiée qui tourne dans le four, derrière sa grille perforée (qu’on appellerait aussi piège quart d’onde, et qui empêche les ondes de traverser la vitre), et chauffe de l’intérieur.

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