Porte-couleurs (cycle Prendre – le temps – 5)

64 Portes-couleurs - montage photo perso - 2021

La structure où je travaille porte ses couleurs. Trois. C’est les portes sur l’extérieur qui les représentent. Trois portes. Porte verte, Centre Ressources. Porte bleue, salle info. Porte violette, salle du fond. Et si y avait que les portes ! c’est toute la structure des fenêtres aussi, toute la structure des baies et des impostes aussi. Dans chaque lieu, chaque salle. Vert, violet, bleu. — Mais attention ! c’est pas n’importe quel vert, violet, bleu. C’est des couleurs de label. Qualité oblige. Label bleu, label, violet, label vert. Label tricolore. Ici on fait dans l’emblème, on prend la cocarde. On est… structuré. Vert, violet, bleu. — Même les trois petites étagères sont assorties aux grandes portes. Tu sais, dans le coin café, thé, infusion ? l’étagère verte, en haut, violette, au milieu, bleue, en bas ? l’étagère verte, la grande boîte Lipton Yellow Label ? l’étagère violette, paquets, touillettes, sachets, sucrettes ? l’étagère bleue café Grand-mère, L’Or ou Carte Noire ? Structure oblige. Ici, on porte haut les couleurs du label. A,P,P. Vert, violet, bleu. — D’autant qu’elles n’ont pas de sens ces couleurs. C’est pas comme les drapeaux tricolores, non ! rien avoir avec le bleu blanc rouge des enfants patriotes ou le vert jaune rouge des enfants rastaquouères. Non, on monte pas au plafond avec. Ici, avec, on ouvre la porte. Et aussi on la ferme. En vert, violet, bleu. — Les cons. Un jour, mes collègues m’ont fait une blague avec. C’est la rentrée, je reviens des vacances avec des souvenirs tout bronzés, je retrouve la structure avec ses nouvelles couleurs, vert, violet, bleu, je me demande ce qui se passe. Et les collègues, arrivés depuis une semaine, m’annoncent que la directrice veut qu’on porte des tenues aux couleurs de la structure. Qu’il faut qu’on donne notre taille, qu’on choisisse notre couleur préférée. Vert, violet ou bleu ? Merde, je les ai crus. Le con ! Quand j’ai compris, j’étais vert, violet, bleu ! — La directrice, quand elle a appris en réunion d’équipe, elle a ri jaune. Elle savait pas. Elle savait pas que c’était sur son dos, la blague, qu’elle la portait malgré elle. Elle savait pas qu’elle était passée pour moitié folle. Elle savait pas que j’en avais rajouté une couche, en rétorquant pourquoi pas des slips brodés A, P, P ! (avec un sale accent anglais). Et moi, je savais pas que Momo allait raconter ça aussi, devant toute l’équipe. Le con ! Elle a rien dit la directrice. Elle riait même, comme tout le monde. Elle riait jaune. Je devais être tout rouge. Dehors il faisait nuit. — La structure, c’est vert, violet, bleu. C’est officiel. Label oblige. Mais pour moi, elle est rouge. Un beau rouge sombre. Un beau rouge sang, mal oxygéné. Quelque chose de pourpre. Tout dépend de la lumière dehors. Et des coups de pinceau sur les montants des portes et des fenêtres. Et des fissures de la peinture avec la pluie, le soleil, de l’écaillement. Des nuances, là où la couleur est restée, là où elle passe. De la structure du temps. Mais pour moi c’est rouge, c’est pourpre. Comme quand je suis arrivé. C’est parfois presque violet. Là où ça a sauté, ça peut être rosé. Ça peut être à vif, ce rouge. Rien de changé, au fond. Sauf dedans. Sauf les portes. En vert, violet, bleu. — Mais attention ! c’est pas n’importe quelles couleurs. Pas n’importe quel vert. C’est un vert qu’on obtient, si on pratique l’aquarelle, par mélange de jaune cadmium clair S 529 et d’indigo S 308, ou de bleu de Prusse S 326. Le bleu, c’est justement un bleu de Prusse, mais S 318, un peu dilué. Et le violet du cobalt foncé, ou un violet qu’on obtient par mélange de rouge VG 366 rose, pigments de quinacridone, et de bleu VG 535 céruléen (avec plus de rouge), ou alors du rose permanent avec, soit de l’ultramarine, soit du violet dioxazine. Ça dépend des écoles. Si on préfère l’informatique, ce sera en code hexadécimal : #66CC00, #990066, #006699 ; et en code RVB : 102,204,0 ; 153,0,102 ; 0,102,153. Bref, c’est de la couleur travaillée, très structurée. Comme de l’herbe fraîche, une prune bien mûre (quetsche) et le ciel quand vient la nuit, un peu voilée peut-être (ciel acier). Vert, violet, bleu. — Si on préfère les portes, c’est pas tout à fait les mêmes vert, violet, bleu que le logo qu’on voit sur le site de la structure. C’est toujours plus mat sur une porte, toujours trop brillant sur l’écran. Et puis il est étrange le logo. Un rond, et trois formes semblables au-dessous : une petite, une moyenne, une grande. La même forme, de plus en plus grande, qui pourrait faire penser, dans un style épuré, abstrait, à quelque chose de plat et creux qui se balance d’un côté, de l’autre, et se rapproche. Un flocon d’on ne sait quoi ? une feuille morte ? une plume oubliée ? une virgule ou un accent tombé d’une phrase ? un sourire sans visage ? En tout cas, le rond est vert, le premier sourire est vert, le second violet, et le grand, bleu. — Au fond, il y a du paysage dans l’ensemble. On pourrait se trouver au cœur d’une vallée, on perçoit les flancs des collines avec, sur l’horizon, le soleil couchant ou levant. Ou alors on est perdu au milieu des vagues de Kanagawa et le soleil donne si fort qu’on veut se noyer dans ses dunes de sable qui n’en finissent pas et qu’on hallucine en vert, violet, bleu. — Et quand les portes claquent, est-ce que la fréquence verte, violette, bleue, ça change quelque chose au claquement ? Est-ce qu’il devient plus lourd dans la salle du fond, plus acide dans le Centre Ressources ? Plus clair dans la salle info ? Est-ce que, comme dans un hôpital ou une structure dans ce genre, il n’y aurait pas du code couleur physiologique qui permet de savoir qu’on est bien là où on veut être, ou pas ? et y a un label qualité pour ça ? Est-ce que dans un asile on a ce genre de code, ce genre de porte-couleurs ? est-ce que les portes de ses chiottes pourraient être en vert, violet, bleu ? — Et dans ma structure, est-ce que ça joue sur les stagiaires les couleurs ? est-ce que ça change l’ambiance de travail le fait d’être en Centre Ressources ? dans salle du fond ? dans la salle info ? Et le travail, quelle couleur ça a ? ça change de couleur ? ou ça change les couleurs ? ça change la vie ? en vert, violet ou bleu ? — Le travail du peintre sur les portes, ça lui a changé la vie ? il l’a colorée en même temps que les portes ? ou il la supporte, sa vie, quand il peint ? il la voit en gris, peut-être, il la broie en noir quand il peint en vert, en violet, en bleu ? — Et de quelle couleur il est, le travail pour la jeune Mélandra ? de quelle couleur, sa vie, quand elle dit qu’elle a pas de projet de travail ? quand elle dit qu’elle veut même pas travailler ? quand, le monde du travail, ça me fait peur ? C’est quoi la peur du travail, c’est de quelle couleur ? comment ça se décode en informatique ? comment on la crée en aquarelle ? il faut avoir peur de l’informatique, de l’aquarelle ? Et le peintre, il avait peur des portes ? Oui, il en avait peur, parce que c’est pas les couleurs du logo. Je suis même pas sûr qu’il soit allé peindre dans la salle du fond tant ça vire au rouge. Les portes, elles sont pas vraiment aux couleurs du label. C’est pas vraiment le même vert, pas le même violet, pas le même bleu. — Et combien j’en ai vu passer dans la structure, des comme ça depuis dix ans ? combien ont ouvert la porte et c’était une façon de s’enfermer, pour se protéger du travail ? sans voir que c’était impossible et que c’était une façon de s’enferrer dans ce monde-là ? Parce que des structures comme la mienne, dites de formation, c’est du travail avant le travail. Du travail pour un travail. Du travail à travailler. Un monde où les codes couleurs sont monotones. Au mieux en nuance de gris, au pire #000000 et #FFFFFF. Et elle y est dans ce monde qui lui fait peur, Mélandra. Aux prises avec lui elle y est déjà prise. Et même refermée sur elle-même, croyant s’en dégager, même au plus profond de son nom elle en voit toute la couleur, toutes les nuances de melas, melanos ? Et combien comme ça ? juste elle, une personne, comme une anomalie ? ou toutes, d’une façon ou d’une autre ? tous ceux qui ont un jour passé la porte, sans voir que c’était par la fenêtre ? et moi le premier, dit formateur ? quand je suis entré dans la structure, la porte était rouge sang, mais la porte-fenêtre mélanémique ? Et combien, comme ça, portent les couleurs de l’idée que « dans l’horizon du devenir, Florian ne voit aucun avenir possible pour sa génération — c’est-à-dire aussi bien pour l’espèce humaine » ? ni vert, ni violet, ni bleu ? — Et le logo de la structure, alors, ce paysage abstrait, stylisé à mort avec son soleil vert et ce sourire qui blêmit et tombe dans l’acier du ciel, c’est cet horizon-là qu’il représente ? un devenir sans avenir ? C’est le monde de Soleil vert (salement traduit en français) ? c’est Soylent green ? surpeuplé et pollué ? monde où le soleil transparaît dans un ciel voilé ? Et alors c’est ça que ça représente, ces traits sous le soleil vert, la densité de l’air ? sa dureté, comme on parle de celle de l’eau, temporaire, permanente ou totale ? ou alors de celle de l’oreille, de la vieille feuille, quand elle fait défaut, qu’elle ne perçoit plus rien ? plus une longueur d’onde, pas la moindre fréquence ? en prise sur aucune ligne mélodique ? C’est donc ça le logo ? c’est le label du monde à venir ? la qualité de son blêmissement, de son pâlissement ? sa lividité ? du vert au violet, au bleu ? l’acier ? — En tout cas, dans la structure où je travaille, les portes des chiottes sont en blanc. Blanc cassé.

  1. La structure porte les couleurs… Quelque chose comme ça pour commencer.
  2. Nous sommes maintenant arrivés en terrain inconnu. Nous avançons pas à pas, à petits coups de machette-paragraphes. Le chemin est sûrement long. Ce qu’on dégagera, on en fera un grand tas. Ça va flamber ! — En vert, violet, bleu.
  3. Je dis nous, je dis on. J’ai dû prendre trop au sérieux Antoine Compagnon qui disait que la littérature n’est pas seule. Et si la littérature ne l’est pas, alors la simple écriture (si elle l’est) non plus. Mais est-ce que c’est bien Compagnon qui l’a dit ? Et puis on le sait depuis longtemps, en fait, non ?
  4. Vert, violet, bleu, comme une ritournelle à la fin de chaque petit paragraphe. Allez, disons une dizaine. Même si ça ne va pas si loin qu’on croit. Alors disons le double. Mais il faut un joli petit tas de paragraphes. Un beau tas en désordre. L’ordre viendra des échos, des échos internes, dans ce qu’on rabâche, ressasse, des échos en ce que ça fera aussi penser à, à quelque chose de réel ou d’imaginaire, qu’on a vu, entendu, fait ou rêvé, qu’on projette.
  5. Le petit extrait de l’horizon du devenir sans avenir possible provient du livre de Bernard Stiegler, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?
  6. Et voilà : sous ses airs légers au départ, le texte, de paragraphe en paragraphe découpé, de morceau en morceau toujours un peu plus épais, ça creuse ; on se fait d’abord les dents, on trouve son rythme et un certain ton, on avance la fleur au fusil en chantant à tue-tête un air guilleret à chaque coupe ; en sachant que la fleur va au mieux faner en chemin, au pire être dézinguée au détour d’un sentier invisible ; et alors voilà : on y est.
  7. Les trois portes, je les ai photographiées en fin de journée après le travail. La nuit tombait plus que l’image ne le laisse croire, j’ai dû allumer. Les couleurs sont donc celles de la lumière artificielle, propre à chaque salle. Quelles seraient celles du matin, de midi, de la pluie et du beau temps ? Et l’été ?
  8. Le texte s’est déployé d’un trait. J’en suis presque satisfait. Mais le doute finit toujours par intervenir. On a beau avoir fait quelques progrès (reste à savoir en quoi), gagné peut-être en rapidité et en assurance (pour combien de temps), ça revient toujours. Ce qui me gêne, maintenant, c’est la couleur du travail avec une stagiaire. Il me semble qu’il faudrait d’autres exemples. Mais j’ai le sentiment que ce sera pire si j’en ajoute une dizaine ou une vingtaine. Il me semble qu’il faudrait parler d’un seul exemple ou alors de mille et un comme dans La Misère du monde de Bourdieu et compagnie. En somme, c’est tout ou trois fois rien. Pourquoi cette radicalité ?
  9. En fait, tant que le doute ne s’est pas installé (si minime soit-il), ou du moins tant qu’on n’a pas rencontré de résistance : on n’y est pas vraiment. C’est seulement après avoir fait avec, sans espoir de l’avoir anéanti (au contraire, au minimum on l’aura entretenu en sentant l’écriture nous échapper ici et là ; en l’occurrence, les paragraphes autour de la jeune Mélandra), qu’on peut dire : j’y suis peut-être. — Et on peut en rester là ?
  10. Elles sont bizarres, les portes. La première penche un peu, la seconde un peu moins, la troisième, non. C’est comme si un certain équilibre se rétablissait. Tant pis pour l’incohérence de l’arrière-plan. On saura bien le reconstituer.

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8