ME, Jeanne Dielman

65 Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman – copie d’écran - 2021

Je suis là, devant le film de Chantal Akerman, à me demander comment fonctionnent ces plans toujours fixes, la caméra au niveau de la taille, non du visage. Et je me dis que c’est comme de la photographie, et que ce choix comme photographique c’est pour mieux saisir le réel. Et que c’est là, dans le réel, que se joue le cinéma. Que ces plans fixes, au niveau de la taille, qui prennent le personnage de pied en cap, c’est pour mieux faire confiance au personnage. C’est avec lui, par lui, dans ses mouvements, ses gestes, sur son visage, et les mots, qu’il est le cinéma. Et dans le lieu. Il y a une grande confiance dans le rapport du personnage au lieu. Et en même temps, ce personnage pour qui les mouvements et les gestes se répètent, pour qui les journées se ressemblent, il est comme enfermé. Et c’est pour ça aussi ces plans fixes, comme photographiques. Quand rien ne bouge. Quand le temps semble s’être arrêté, comme la caméra semble fixée là, dans un coin. Là, toujours frontale. Toujours devant un mur au fond, qui fait écran. Un mur au fond qui bloque, d’autres sur les côtés qui referment. Même les plans extérieurs, les lignes de fuite, je crois, ça enferme.

65 Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman – le métro - copie d’écran - 2021

Je me demande comment ça fonctionne, techniquement, et je vois bien comment tout ça joue aussi, politiquement, sur la condition de la femme au foyer. Je vois que c’est bien vu, bien joué. Que c’est ça. Que ça fonctionne. Et qu’aujourd’hui encore. Je vois bien que ça n’a pas tant changé. Je le sais. Je n’ai qu’à regarder autour de moi. Regardez. Je suis là, devant mon écran, dans le bureau, avec en face de moi les panneaux coulissants du placard. Des panneaux gris clair. Et j’entends ME qui s’active, là-bas. Merde ! Pourtant, je fais aussi la vaisselle, la cuisine, le ménage, une lessive, pas le repassage, mais la poubelle c’est moi. Moi aussi il m’arrive d’être enfermé dans un plan fixe du quotidien répété. Mais avec ME, le rapport est différent. Moi, mon plan fixe, c’est l’écran. Si Chantal Akerman me filmait, la caméra se trouverait au niveau des panneaux coulissants, comme dans le placard, et on me verrait assis à mon bureau, mur gris clair en arrière-plan, la tête tournée vers l’écran. Totalement immobile, ou presque. Et ce que moi je vois, Jeanne Dielman, le personnage qui s’active dans sa tâche quotidienne, qui travaille le quotidien, qui le travaille au corps, dans une pièce, ou dans une autre, c’est ME.

65 Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman – photogramme - copie d’écran - 2021

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