Nez à Naïs 1 (cycle Prendre – le temps – 6)

70 Moi en Tapis roulant du métro - photo perso de Naïs - 2015

Ah zut! ça coule de l’autre côté maintenant!

  1. La fois où j’ai dû soigner Naïs, son nez qui pissait le sang, le plus près possible, aussi délicatement possible, dans la rame de métro qui s’en balançait et nous avec. J’ai consigné ça dans le petit journal de voyage de formation à Paris (pour la conception et la création d’un Centre Ressources). Comment ça peut fonctionner, les yeux dans les yeux — parce que oui, je devais arrêter le sang du nez, mais ces yeux sous mon nez… qui aimantent — dans le branle-bas et le barouf ? Et le gros plan, ce sera aussi un zoom sur le texte initial, sur l’écriture ?
  2. J’ai jamais mis un pied devant l’autre. Derrière, peut-être, une fois. Je ne sais plus. Mais devant, jamais. Je sais, ça a l’air un peu étrange. Mais pas tant que ça quand on y pense. Ça m’a jamais empêché de faire des choses comme tout le monde. Et même des choses que personne d’autre peut faire. D’ailleurs, je crois bien que je fais que ça. C’est ça, j’avance pas, impossible. Mais je fais des choses que je suis seule faire. — Un truc comme ça, qui me traverse l’esprit, tourné vers la 6b.
  3. Non, le texte ne se trouve dans le petit journal de la formation à Paris. Pourtant, je suis certain de l’avoir écrit. Ou alors je le veux si fort que je le crois, que j’imagine l’avoir écrit. Si ce n’est pas le cas, c’est donc que son écriture s’impose comme une évidence ? Et alors, je n’ai plus qu’à me souvenir de ce que je pense avoir écrit ? Et pour renouveler un peu la chose, je me concentrerai sur la forme ?
  4. Dans News from home, Chantal Akerman pose la caméra dans une rame de métro. À chaque arrête, les gens montent, descendent. Et si je nous voyais monter en trombe, moi et Naïs, juste avant la fermeture des portes ? Et si la caméra sortait à ce moment-là de ce pied si bien fixé que l’image ne saute pas, fait corps avec les cahots de la rame, à l’image de ceux que supportent celle d’après, dans le fond ? Si le chaos commençait avec le gros plan sur nos visages, puis sur celui de Naïs, son regard, ses yeux dilatés, comme si la caméra avait pris ma place ?
  5. En même temps, j’hésite avec un début in medias res au moment où nous courons dans l’escalier pour attraper le métro qu’on entend arriver. Caméra à l’épaule.
  6. Toute seule. Par exemple, respirer. La respiration. C’est une chose que je fais toute seule. Bon c’est vrai, tout le monde le fait. C’est vrai. Mais moi, je le fais toute seule. Et parler aussi, je le fais toute seule. Même si tous les autres le font, même si tout le monde sait faire, moi, c’est toute seule. Et tu sais pourquoi ? Tu sais pourquoi ? Tu sais pas ? — Attends, tu veux pas allumer ?
  7. Il y a ce petit film de Beckett, ou une version plus récente, Dis Joe, quand la caméra avance, plan après plan, par saccades, se rapproche, jusqu’à ce sourire qui en dit long et je ne sais pas sur quoi, sur la gueule de Joe. Et cette performance invisible de Steve Giasson, gros plan sur son visage, dans le métro, où il répète la phrase de Dis Joe, « Tu sais cet enfer de quatre sous que tu appelles ta tête », presque inaudible avec le bruit du métro qui passe, et le vent qui ébranle la caméra, et on a l’impression que c’est la tête.
  8. Ou alors, à chaque tamponnement du mouchoir en papier qui masque la vue de Naïs, la fait cligner des yeux, on change de point de vue et c’est le mien, le sien, le mien, le sien, etc. Ça, je ne l’ai pas écrit. Mais ce serait trop chaotique, trop formel, trop abstrait. Le seul endroit possible pour apercevoir la tête que je faisais, la gueule que je tirais, c’est dans les yeux de Naïs. Un reflet, une ombre.
  9. Ah, je savais bien que je l’avais déjà écrit dans le petit journal de voyage. Mais au lieu de parler de l’événement, qui a eu lieu à la fin du voyage, à la fin du journal, j’en parle dès le début. Dans le genre journal, on a vu plus respectueux de la linéarité du temps. Mais c’était l’époque juste après celle du grand journal, qui venait de s’étaler sur trois années. J’y allais à coup de petits journaux de voyage, ou de journaux de bord, rétroactifs — des notes sur de petits carnets durant le voyage, le journal reconstitué à la maison. Je m’amusais à parler du retour parallèlement à l’aller, puisque j’empruntais peu ou prou le même chemin. Et à la fin du texte alors, quoi ? Le centre ? Le cœur du voyage, son motif ? La surprise, un événement, une rencontre inattendue ? Le début de l’aventure ? Sa promesse ?
  10. Le pire, c’est que le texte aura été écrit dans le cadre d’un premier atelier d’écriture, Back to basics, sans avoir osé l’envoyer pour sa mise en ligne.
  11. Le journal, c’était aussi celui de son imagination. Le début commence avec la fin du voyage : c’est la nuit, on rentre à la maison en voiture, et durant le trajet les souvenirs de l’aventure et des notes prises gravitent déjà dans l’esprit de celui qui se demande comment tout cela va se mettre en forme, et par où cela va commencer. Et c’est précisément dans le texte du tête-à-tête avec Naïs que survient cette idée : « Ah zut! ça coule de l’autre côté maintenant! » — voilà par où il commencera. Mais c’est dans une parenthèse et, de fait, ce n’était qu’une parenthèse de l’esprit, une de ces idées qu’on a comme ça, en passant, sur laquelle on ne reviendra jamais. — Et justement, si j’y revenais ? Si je la prenais au mot cette idée perdue ? Si je la réalisais, comme une prophétie qui n’attendait que son heure ? comme pour hanter le texte, le journal, le voyage peut-être ? et en faire couler l’encre de l’autre côté maintenant, en écho venu on ne sait d’où ? Si je zoomais d’abord sur cette phrase, sur de la voix : Ah zut! ça coule de l’autre côté maintenant!

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