Nez à Naïs 2 (cycle Prendre – le temps – 6)

73 Naïs 3 - photo perso - 2015

— Avec le signal de fermeture imminente, les sacs jetés au sol, le branle-bas des portes, le grognement de la rame qui sursaute, s’ébranle et vire en crissant, c’est à peine si je me suis entendu. Elle s’assoit sur le premier siège libre, les lèvres désarticulées. Je fouille dans son sac de voyage, en sors un paquet un mouchoir en papier et un flacon d’Hexamidine. J’humecte un mouchoir de la solution d’un jet qui part aussi à côté, et l’applique sur le nez ensanglanté de Naïs, visage renversé. Équilibre instable. La tête vacille, ma main hésite. La larme de sang court maintenant dans le léger pli qui va de la narine plate à la commissure des lèvres. Ma main sur la joue opposée, collante, pression sans force, le mouchoir remonte le filet jusqu’à sa source. Naïs ferme l’œil. Il disparaît sous le papier froissé. La rame vire, balance. Ça hue. Ça va ? — Quoi ? — Du fond de teint a été emporté. La peau blanche ressort. Et des reflets roses, jaunes, verts, brassés par la lumière qui grésille, tremble, s’étire dans la vitre. Miroir noir, derrière le front de Naïs perlé de sueur, régulièrement strié de blanc, ponctué de rouge. Sur les tempes humides, ça coulait. C’est qu’il avait chaud, très chaud, durant toute la formation à Paris, même les soirées, même à minuit passé sur le Champ de Mars encore plein de monde, où l’on se promenait ou s’était installé dans l’herbe pour boire, chanter, déconner, la fraîcheur s’était fait désirer, et dans le métro grouillant on étouffait, surtout après la course pour sauter dans la rame, retardés par le tourniquet tripode qui, l’espace d’un instant, aura suffisamment retenu Naïs, son sac, pour qu’une de ces portes automatiques à deux battants, derrière, éjectant un à un les gens, se referme au moment où elle s’avance, en pleine figure. Fais voir. — Quoi ? — L’arête du nez, légèrement fendue, enflée. Du sang, qui perle doucement. Les yeux marron, verts. La pupille luit, tremble, crisse. Les huées qui reviennent on ne sait d’où, qui passent, se dilatent au détour d’une autre ligne. Quand les yeux rouges d’une autre rame sortent de l’oreille de Naïs, traversent mon ombre et vont se perdre dans leur nuit sous le feu vitré de la carlingue branlante, et nous avec. Oui, ces espèces de voix que seul un ensemble comme Accentus pourrait en produire, et qui ne sont peut-être que le cri animal du métro, un cri souterrain, qui sûrement court d’un tunnel à l’autre, un écho perpétuel entretenu chaque jour, à travers tout le réseau, seize lignes, deux cent vingt-cinq kilomètres et cent mètres, chaque jour depuis le premier, depuis l’Exposition universelle 1900 même si le métro n’était pas en fonction, mais à l’essai, depuis le premier édicule peut-être, à son image de plante exotique, de plante grimpante, qui vous regarde de haut, descendre dans sa bouche squelettique, en sortir, avec de drôles d’œils rouges. Dis donc, tu y es pas allée de main morte. — Moi ? — Ses cils noirs, longs, épais. Leur mascara, la gamme pillow talk sur laquelle on avait déliré. Elle me regarde. Elle ferme les yeux sous les petits coups du mouchoir. Elle les rouvre. J’ôte ma main d’un coup sec. Il y a du fond de teint sur mes doigts. Elle me regarde. Elle me regarde ou elle me voit ? J’ai beau l’observer, impossible de savoir. Il n’y a que ses yeux grand ouverts et cette pupille noire et luisante, chancelante, grinçante, ce trou par lequel elle le voit, évidemment, mais est-ce qu’elle le regarde ? et si elle le regarde, que cherche-t-elle ? qu’y a-t-il à découvrir, avec ces yeux qui l’observent ? son reflet oblong, déformé, anamorphique, à la surface ? ou regarde-t-elle à travers, pour le projeter tout au fond du corps vitré, sur la rétine ? là où l’image inverse s’innerve ? s’enchante ? s’horripile ? image réelle sur tache aveugle ? macula et fovea ? reflectus de profundis ? imago ? Quoi ? — Vas-y, fais voir encore. — Ses yeux roulent, s’écarquillent. Lèvres tordues, le part nez d’un côté, la tête en arrière, la rame de l’autre, en hôlant. Mes doigts sur sa joue collante. Mes yeux sur son nez fendu. La fente rouge. La pupille rétrécie, les stries sanguines. Le bleu sur la paupière, léger. Un bleu vert. La fente renflée. Claquements, rayons blancs, œil rouge. Le monde derrière, ça fait de l’ombre. Ça sile. C’est bon ? — Ça freine, et les portes en trombe et tout le monde descend. — Ça va, c’est juste coupé. — Ah, c’est plus calme… c’est que ça te secoue ces engins ! — T’inquiète ça va pas durer. — On descend au prochain c’est ça… ? On est sur la bonne ligne au moins ? faudrait pas faire comme Momo. — Faudrait de la glace. — Ben d’ailleurs, file-moi mon miroir, dans le sac, que je vois la chose. — Le fond de teint ?

  1. Dès qu’on attaque plus directement le personnage, la résistance devient plus forte. Je rampe.
  2. La difficulté vient aussi de l’exercice de la focalisation. Statique, à moins d’une description physique, anatomique, fouillée (ce qui n’aurait pas beaucoup de sens), le texte tourne court. En mouvement, il faut que la scène ne soit pas trop longue sans quoi la focalisation, en tant que mouvement elle-même, n’a plus de sens.
  3. Pour « grossir » le texte, que je trouve trop court, je prends en écharpe tout ce qui ne relève pas de la vue, en particulier les sons et les voix surtout (pourquoi pas les autres sens). Quelques éléments de souvenir ou d’imagination aussi, que je laisse « couler » en une phrase.
  4. Toute seule. Par exemple, marcher. La marche, je le fais toute seule. J’y arrive maintenant. J’ai mis longtemps avant de savoir faire. Et comment, parce que c’est difficile quand tu mets pas un pied devant l’autre. Mais j’ai trouvé comment faire l’autre jour. Je crois que c’est quand j’ai réussi à mettre un pied derrière, mais je ne sais plus trop. En tous cas, depuis, j’arrête pas de marcher. J’aime beaucoup. Et j’arrête pas. Ça fait longtemps maintenant.
  5. Grossir le texte. Dit comme ça, ce n’est jamais qu’une façon de combler le vide. Mais si c’était moins pour le remplir, le masquer tant bien que mal, que pour le porter à son comble ? Chaque fuite hors des cadres visuels, le souvenir, l’imaginaire, et le dialogue pour finir, me semble aller dans ce sens, jusqu’à une certaine fatigue où le cadre visuel revient, comme dans un cycle inattendu : pleine figure — œils rouges— imago — fond de teint. Ça marche, ça ?
  6. Ça ne vient pas, pourtant j’en aurais bien rajouté une couche sur la gamme de mascara pillow talk, « confidences sur l’oreiller ».

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