Où sont passés les tuyaux ?

84 Structure de tuyauterie aléatoire - image récupérée sur la Toile - 2021

Je voulais commencer par un petit dialogue où quelqu’un expliquerait à d’autres, une petite équipe, pas plus de cinq — genre Mission : impossible ? —, la situation : on a repéré un cri dans la tuyauterie, il faudrait savoir comment on va le récupérer, sans quoi tout risque de s’engorger. Seulement voilà : la première réplique n’en est pas une ; elle reste coincée, elle ne trouve même pas d’écho ; ce n’est plus une réplique, c’est un monologue ; et si ça se trouve, il est du genre intérieur. Ça faisait, si je me souviens bien : « Bon, les gars, on a repéré un cri dans la tuyauterie, il faudrait savoir comment on va le récupérer, sans quoi tout risque de s’engorger. Quelqu’un a une idée ? » Et après, rien. Fini. — Je voulais donc commencer par un petit dialogue, et comme je restais coincé à une réplique sans suite, à un monologue qui ne prenait pas, qui était plus intérieur que je n’aurais voulu, je me suis dit que j’allais demander aux autres, dans la structure où je travaille. Je n’aurais peut-être pas ce que je cherche, mais au moins j’engageais vraiment le dialogue. Je leur ai donc dit à peu près : « Bon, les gars, je dois réaliser un petit travail sur le thème du cri dans la tuyauterie, et je ne sais pas comment m’y prendre, je reste bloqué à une phrase ? Quelqu’un a une idée ? » Le dialogue avait l’air de prendre. Mais en fait, non. En fait, chacun exposait son idée de la chose. C’était une succession d’idées sans suite. Moi je ferais comme ça… moi je pensais plutôt à… ah ben moi j’aurais bien vu… On s’écoutait, on ne s’entendait pas. Le dialogue était rompu. Même pas, puisqu’il n’avait jamais commencé. Ma question avait généré du monologue en série pour des idées sans réelle suite. Pour rien quoi. Fini.

Rémy, en grand métaphorique, mettait dans la tuyauterie un réseau à l’image de la Toile. Et alors le cri, c’est comme un bruit qui court, c’est la rumeur qui grossit sur les réseaux sociaux. Et alors ça fait le buzz, comme on dit, c’est le coup du pavé dans la mare. — Émilie a pensé à Leonardo dans Titanic. Vous savez, quand le bateau prend l’eau. À fond de cale, avec toute cette machinerie incompréhensible. Tout le monde est coincé, ça prend l’eau. Et personne arrive à stopper l’eau, à écoper. Je sais pas si je me souviens bien. Mais vous avez compris. Bon, en même temps, évacuer l’eau dans la cale du plus grand bateau au monde… et puis évacuer l’eau de mer dans la mer qui s’engouffre… Bref ! tout le monde est coincé et c’est panique à bord. — Halima — ah, Halima… son accent et ses tournures de phrases aussi maladroites qu’inventives —, Halima s’est revue enfant, soufflant dans un tuyau — et elle prend son stylo Bic pour mimer la chose, en le mettant entre ses lèvres, parce que les mots ne viennent pas, parce qu’il s’agit plutôt d’un tube ou d’une sarbacane, ou peut-être bien d’un Bic sans mine —, projetant une boulette de papier sur sa sœur, et puis aussi  — et rien avoir, mais le souvenir court dans son propre réseau — le bâton qu’utilisait sa mère pour nettoyer une couverture étendue sur un fil à grands coups dont elle garde la marque sur le front, là — et elle avance son visage pour bien montrer de l’index, là, l’apostrophe au-dessus de son sourcil, de son œil noir, de ses longs cils fins et noirs —, parce qu’elle s’était approchée trop près par-derrière, sans bruit, pour lui faire peur. — Il y a quelqu’un, métaphorique aussi, la tuyauterie c’était celle du ventre, et le cri, ben… pour le cri, il aurait fait une photo de la cuvette des toilettes en en sortant… une photo quand on a mal au ventre, quand on se retrouve plié en deux et que ça dégage, et que ça soulage… je vous fais pas un dessin… une photo qui représenterait comme un cri de douleur et un cri de joie en même temps, non… ? une photo qui serait une sorte de selfie ? — Florence, qui ne disait rien, cherchait sur le Net. Sur une page Word, elle a copié-collé l’image d’une structure de tuyaux entremêlés qui ne repose sur rien, qui a l’air d’être en suspension dans le vide, comme un fond de ciel bleu aux nuances de rose, quand le soleil vient de disparaître derrière l’horizon, où quand il va se lever, mais sans horizon et en même temps la lumière indique plutôt midi. — Claudie ne savait pas trop. Elle ne comprenait pas. Elle écoutait pas en fait. Si je pouvais lui rappeler de quoi on parle. Mais elle aura passé la journée à écrire une petite histoire illustrée d’un photomontage. L’histoire d’un étudiant qui se plaint de ne pas avoir dormi à cause d’« un bruit d’enfer ». Et c’est ça que représente son photomontage à coups d’images jetées sur la page comme des photos en désordre, une fuite d’eau d’un plafond fissuré (deux fois), le visage d’une dame qui semble dire quelque chose, un jeune homme alité la main sur la tête (trois fois, avec zoom sur la tête et la main), une machine à laver qui déborde de mousse, un tourbillon d’eau de même dimension que le hublot, un pompier lance en main, quelqu’un de dos courant dans une rue sous la pluie, une canalisation qui sort d’un mur et de l’eau qui s’écoule dessous dans du sable, une jonction de canalisation en gros plan, un T ouvert dans lequel on verse une substance noire, et un mur percé avec un tuyau de métal rougi, blanchi, par une flamme en pointe bleue.

(En fait, après recherche, l’image de tuyauterie a vraisemblablement été réalisée à l’aide d’un logiciel, comme MadPipe.)

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