Induction_6b.5 (cycle Prendre – le temps – 6b)

86 Milène Tournier - Méditation pleurée, au désarroi - 9-11-2020 - copie d'écran

De temps en temps, disons-le tout de suite pour s’en débarrasser, du rien, il y en a en beaucoup. C’est peut-être même ce qui domine dans le paysage. Peut-être aussi sur les visages ? C’est pas l’auteur inconnu de l’{Éloge de rien} qui dirait pas le contraire. — Et parfois c’est si noir le ciel, avec un vent pas possible, ça tombe sans crier gare. Ça lui est arrivé il y a quelques temps. C’était avec des images et des mots dedans. Il y avait même une voix qui les disait. Et en les disant, c’était comme pour s’en débarrasser. Comme pour les oublier. Une voix glacée, toute en crevasse. Les mots butaient sur la musique des images. Les images contenaient la transparence dure des mots. Une voix qui se laissait glisser dans son labyrinthe glaciaire. Elle y est encore. Dieu seul sait comment elle lui est tombée dessus d’un coup. Ce fut comme si l’hache lui fendait le casque, {et pas que comme}. Il paraît qu’il en aurait jeté quelque chose dans un carnet en grosse toile. Sans fausse note mais avec beaucoup de bruit pour rien.

… ce commentaire qui n’en est pas vraiment un, en désordre, inachevé et bien trop long (inadapté peut-être aussi, et alors pardon, mais c’est que ça {travaille} ici aussi) : quand on regarde la vidéo et qu’on en ressort au bord des larmes — en deux minutes, et il s’est passé quoi ? — quand on se dit qu’on s’est trompé, qu’on aurait pas dû, que ce n’était pas pour moi/toi — mais que si, que si en fait — si, c’était pour moi/toi — parce qu’elle ne l’aurait pas fait sinon, elle ne l’aurait pas fait M — et qu’est-ce qu’elle a fait ? qu’est-ce qu’elle fait là, M ? — elle dit comme Rousseau, entendant les hommes et les femmes (et enfants) du peuple, que « le premier mot ne fut pas chez eux “aimez-moi”, mais “aidez-moi” » — c’est idiot de penser à ça, bien sûr, mais c’est ce qui me/te vient, comme premier bouclier face au désarroi — parce qu’il faut s’en protéger, parce qu’il faut se défendre, parce qu’il faut le combattre — et c’est ça qu’elle fait, M — les larmes aux yeux dans les images, plein les mains, plein les mots sur le clavier, plein la voix dans le micro — c’est ça et elle est pas toute seule, elle le fait pas toute seule — elle s’adresse au peuple, bannière LittéraTube — elle le dit avec ce qu’elle sait faire de mieux, avec son métier, le mot et l’image, la vidéo et la voix, du montage — pour démonter son désarroi — avec un peu de chance, c’est retrouver son {arroi}, réunir son équipage, son peuple — le préparer au combat, le mettre en lignes — ne fût-ce qu’une poignée d’hommes, mais qui savent aussi ce que c’est, une tête en bois flotté dans la « cascade, dans le couloir aux larmes » — et pardon, pardon de jouer avec les mots comme ça, la citation — la convocation de ce vieux mot, {arroi} — pardon d’être allé le chercher dans les dicos, ce vieux mot, et d’utiliser l’imaginaire qu’il implique, mais c’est une autre façon de se protéger, à défaut de comprendre — une autre armure — d’abord ce qui passe par la tête, sous le coup de l’émotion, un peu sonné ({aimez-moi… aidez-moi}) — et on reprend ses esprits, du moins on le croit, avec un examen de conscience au fond des mots — du fond des âges, et il ne reste presque plus rien, sinon le {grand arroi} — et on n’y comprend rien de plus — et on n’aura rien changé au désarroi roi — mais on se sera débattu avec — avec M, en son et lumière — avec de soi, parce qu’on sait ce que c’est, parce qu’on l’a vécu, parce qu’on le revivra — on se sera débattu avec ça, encore une fois, bien que par procuration — parce que cette fois c’est M qui est au front — c’est elle qui défend l’équipe, derrière ses images et ses mots mêlés — en bon ordre — qui défend ce peuple dans l’ombre de la bannière, hommes et femmes (et enfants) qu’elle ne connaît peut-être pas mais qui se reconnaissent, eux, dans ce que M donne à voir — dans ce que M lui donne à lire — dans ce que M lui donne à entendre — le courage des larmes, en forme de trémolos — et alors moi/toi, on se défend aussi, on la défend aussi, à l’arrière— on défend son combat, qu’elle mène avec ce qu’elle sait faire de mieux — on veut l’aider parce qu’on aime ce qu’elle fait — comme on peut, avec ce qu’on pense savoir faire de mieux, même si on ne sait pas trop faire, mais on essaie — mais on ne peut pas parce qu’elle m’/t’en protège parce qu’elle est en première ligne ! — et alors quoi ? — quoi du désarroi ? — rien — rien parce qu’on ne peut rien y faire — rien sauf se débattre avec le corps du désarroi qu’elle me/te donne à voir, lire, entendre — avec ce corps qui se dessine sur le bouclier qu’elle me/te tend — corps vibrant en lien avec le mien/tien — je veux dire, quelque chose comme : ce corps à travers moi/toi en lien avec ceux des autres, qu’on a aimés et qu’on n’a pas pu, pas su, aider — et d’abord il n’y avait rien à y faire — ceux qui ne sont plus là, et qui manquent — et qui sont encore là mais sous une autre forme — celle de l’invisible — celle de l’indicible — celle du désarroi — celle d’il ne reste rien — des corps, des vies pour rien — rien ? — rien — ou presque : c’est le combat — les larmes, les trémolos : c’est déjà ça — et c’est énorme, et c’est trop ! — et dans ce mot, {désarroi}, quand au fin fond, le radical, le mot nu en quelque sorte, {désarroyé}, on trouve, même flottants, les sens de {ressources}, d’{aide} — quand on l’hallucine, le mot, parce que le premier verbe français, disparu, {areer}, est une anagramme d’{aérer} — et que c’est là le combat de M : aérer — c’est ça qu’elle me/te donne : de l’air — des larmes peut-être, mais de l’air surtout — de l’air dans le bloc dur du réel quand on s’y cogne — de l’air en grand arroi de rage, de prière, de couloirs de vie, langue de Babel, tours devenues phares, lumière sur nos petits gestes, hommes singes et hommes de peu, et de rien, et du silence assourdissant, et le chien et la porte ouverte, et…

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