Petit pont

Dans le livre pour enfants L’Écoute-aux-portes de Claude Ponti, un grain de poussière dit à Mine de faire le pont. Alors, Mine remonte le précipice au fond duquel elle se trouve et fait le pont. Mille et un personnages de toutes les histoires du monde, prisonniers du mont Sitoubli, passent alors de l’autre côté du vide. Libres. Quand j’observe La Création d’Adam de Michel-Ange, ces deux doigts près de se toucher, mais fixés dans la peinture à jamais intouchables, je me dis aussi qu’il faudrait faire le pont. Mais qu’est-ce qui traverserait alors entre Adam et Dieu ? Et dans quel sens d’abord ? De Dieu à Adam, comme on aurait tendance à le croire, ou au contraire d’Adam à Dieu ? Après tout, la création d’Adam n’est-elle pas faite pour que Dieu sache ce que ça veut dire, être humain, de la même façon que Michel-Ange a peint son tableau pour comprendre ce que peut être la divinité ? Et puis, qui est vraiment Dieu et qui Adam, dans le tableau ? Si Adam offre à Dieu l’expérience que celui-ci recherche, c’est peut-être lui, Adam, le vieil homme, accompagné de ses jeunes hommes et femmes figurant autant de rencontres et d’aventures, d’expériences qui le font planer ? Et ce sont eux alors, qui vont traverser le pont ? Mais peut-être l’ont-ils déjà traversé, en fait ? Et alors qui a fait le pont ? Je me demande si c’est supportable. Ça doit être insupportable en fait. Faire le pont entre Dieu, tout jeune, qui ne sait à peu près rien, et tout mou vu comme il tend sa main, vu comme il la pend, et le vieil Adam qui n’a pas l’air commode ni les autres avec lui. Il n’yen a pas un seul pour décrocher un sourire. Alors non, faire le pont entre les deux, ça doit être un sacré régiment de sensations, d’émotions, de sentiments et d’idées, sans compter les mots pour les dire, pas si drôles. À côté, la Joconde, c’est une rigolote. Mais elle, elle fait le pont elle-même entre les deux paysages tordus qui l’entourent. Pas fou Léonard, le vide, il l’a peint autour d’un personnage souriant et c’est lui, et c’est ça, le pont. Michel-Ange n’a pas été si bon sur ce coup-là. Le vide entre deux doigts pour des personnages qui se regardent presque en chien de faïence. Franchement, faire le pont pour eux. En plus, il faut se casser le cou pour les regarder sous la voûte de la chapelle Sixtine. Je crois que je préfère rester au fond du précipice avec la petite histoire de Mine.

95 Claude Ponti - L'Écoute-aux-portes - 1995

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8