Valve de rêve

96 Valves en série - photomontage - 2021

… et non, la nuit c’était pas juste pour aller pisser et boire un coup, c’est ce qui arrive, évidemment, le corps a ses petits défauts, mais quand tu t’endors pas comme ça, y a autre chose et là, c’est con, ça devait être cette valve, tu sais, le moment où tu t’endors, où tu sens que ton corps t’emporte, parce qu’il en a besoin, et tu le sais, et tu le sens, et c’est bien comme ça, d’ailleurs t’attends que ça, laisser ton corps te porter là où il veut, là où il n’y a plus à savoir si la vérité et le mensonge ça fait, là où il n’y a pas à choisir entre les deux, là où même la fiction la plus éloignée de la réalité passe pour un supplément de rationalité, tu le sens que tu sens presque plus rien, tu sens que tu dors, que t’es même au bord du rêve, qui s’invite dans un reste de conscience attardée, dans une image insoupçonnée, déformée, totalement incroyable mais bien plus réelle que cette valve que t’as cherché toute la journée, et voilà que la valve souffle l’image et l’emporte au fond du garage, sous la vieille étagère Iéka bancale aux plateaux incurvés, où c’est plein de poussière et de toiles d’araignées, où t’as dû passer la balayette en croyant récupérer la valve que tu as vu tomber et rouler dessous, mais dessous, rien, rien de rien, t’as eu beau passer la balayette, une fois, deux fois, trois fois, soulever la poussière à t’en mettre dans les yeux et le nez, à faire fuir les araignées délogées, rien de rien, pas de valve alors qu’il n’y a aucune issue pour qu’elle glisse ailleurs, il n’y a que le mur et les pieds de l’étagère, tu as vérifié au moins cinq fois avec la lampe torche, sans compter les fois où tu t’es représenté la scène, à 6 h 49, à 7 h 53, 10 h 36, 16 h 41, 23 h 12, 6 h 17, et j’en oublie sûrement, et rien, pas de valve sous l’étagère, qui a pourtant glissé dessous, pas de valve et c’est pas possible, parce que t’en as besoin de cette valve, t’en as besoin, sinon tu peux pas remonter le ballon du surpresseur, tu pas le remonter parce que tu peux pas le gonfler, tu peux pas le mettre en pression, et sans pression, tu peux pas remplir le ballon d’eau, où alors ça va recommencer, la pompe va tourner plein pot, à vide, sans cesse elle va remplir le ballon qui va se vider aussitôt, aussitôt plein, aussitôt vide, c’est plein, c’est vide, la pompe et le ballon en mode intrication quantique, avec un raffut d’enfer quand y a pas d’air, et pour qu’il y en ait, de l’air, dans le ballon, pour que la pompe ait le temps de souffler, de se reposer, entre deux aspirations, deux refoulements, il faut cette valve qui est tombée par terre, qui a roulé sous l’étagère, qui s’est glissée ailleurs, même si c’est impossible, qui a disparu, il faut cette valve pour gonfler le ballon, et c’est rien à faire ça, c’est rien de rien, parce qu’il faut l’encastrer bien au fond du ballon, la valve, dans le petit trou, en étendant son bras tout au bout, à l’aveugle, en guidant la valve dans la main avec le doigt de l’autre main sur le trou, et c’est étonnant, ça, comme ça peut aider, comme si le corps avait son intelligence propre, parce que la valve, elle bute sur le fond du ballon mais elle trouve rapidement le trou, le doigt, et elle s’encastre toute seule, et alors l’écrou vient se glisser autour, et se visser, pendant que le bras, la main dans le ballon, d’un doigt maintient bien la valve, la pousse aussi fort que possible, même s’il n’y en a pas vraiment besoin, mais le corps n’a pas les même idées que toi, alors il pousse, et ça visse, et ça serre, et voilà, la valve est montée, et bientôt le ballon sera remonté, sera gonflé d’air, et alors la pompe pourra être lancée, elle pourra aspirer, refouler, souffler un temps, et aspirer, refouler, souffler un autre temps, pas le même d’ailleurs, ça dépend de la fréquence quand on va aux toilettes, de jour comme de nuit, seulement la valve est tombée, a roulé sous l’étagère, s’est glissée ailleurs, a disparu, sauf dans ce rêve hanté par un reste de conscience qui est tombé dedans, a soufflé sur l’image, a glissé celle d’une valve qui tombe au sol, qui roule sous l’étagère, glisse ailleurs, disparaît, comme ça, la nuit, toujours, sans cesse…

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