Clades sauvages 1 (cycle Prendre – le temps – 7)

98 Drakkar blanc - photomontage perso - 2021

Dans la structure où je travaille, il n’y a pas vraiment de place pour l’animal. Sauf, peut-être, cette plante en pot dans la salle informatique, toute en feuilles grasses fripées, qui a du mal à se tenir sur ses tiges. Mais on entend parfois un insecte volant. Une abeille, une guêpe, un bourdon, une grosse mouche. On l’entend, on ne le voit pas. C’est peut-être autre chose. Devant l’écran, c’est d’abord un bruit diffus, un bruit de fond invisible. Un bruit qui peut s’amplifier, qui peut résonner. Courir le long des impostes, là-haut, et on entend comme des coups sur l’écran. Des coups sourds. Alors on en sort la tête et on la relève. On se redresse. Le bruit est retombé, mais on l’entend mieux. On sait qu’il vient de derrière, on sait que c’est dans notre dos. Là-haut, ça vole. Contre l’imposte, derrière, ça bute. Ça cogne contre la vitre. Par petits coups secs. Ça bute, ça cogne. Ça recommence plus loin. Ça continue plus près. Ça siffle ou ça bourdonne. Ça cogne surtout, sur la vitre. D’un côté, de l’autre. Le long des impostes. On se redresse, on se retourne, on jette un œil. Une abeille, une guêpe, un bourdon, une grosse mouche. Un point d’abord. Une tache qu’on entend d’abord, on distingue mal. C’est que ça bouge en tous sens. Toujours dans la même direction, droit devant, mais en tous sens contre la vitre. En haut contre la vitre, plus bas contre la vitre, à droite aussi, à gauche contre la vitre. Ça bute. Ça cogne. Par petits coups secs. Ça recommence là-bas, ça continue ici. On se replonge dans l’écran. Et l’insecte est là aussi. Ses coups dans le dos. En canon avec ceux qu’on donne sur le clavier. Ses coups sur la vitre et ses allers-retours le long des impostes. Droit devant par en haut, droit devant par en bas, à gauche et à droite. Droit devant contre la vitre. Contre cet écran invisible, transparent. Contre ce monde, devant, là, inaccessible. Ce monde si proche, si loin. Horizon sans lendemain. Éternelle perspective. Droit devant, en tous sens. Par petits coups secs. En dérive perpétuelle le long des impostes, sur la vitre. De haut en droite, de gauche à bas. Guidé par le monde devant. Guidé par l’horizon, la lumière. Contre l’invisible. Contre la transparence. Contre l’écran. À petits coups. Contre la vitre, à la dérive. En tous sens. À faire des boucles. Droit devant, par petits coups. En boucles, le long des impostes. En boucles sur la même ligne devant, sur la même ligne d’écran. À faire des boucles en boucle. Si on reconstituait la ligne continue de son trajet, on verrait se dessiner sur la vitre une sorte de pelote qui la noircirait.

À l’accueil, sur la cloison déportée qui sert d’étagère, derrière le bureau de Sophie — ça remonte maintenant —, se trouvait une plante en pot. Un pot tout en longueur qui ressemblait à une jardinière miniature, en pierre écrue. Avec pour motifs deux rangées de triangles blancs, au pied et au bord, la base et le sommet des triangles emboîtés comme une dentition, et une sorte de tipi dessiné dans chaque triangle qui lui donnait l’air d’une pirogue. À son bord, trois gros bulbes habillés de mousse. Trois tiges quadruples, droites, qui ne sont pas des tiges mais des feuilles. De longues feuilles offrant autant de mâts, une douzaine, à l’embarcation. Et sur un cartel mauve, son nom : Hyacinthus White. Je me souviens, lorsqu’elles se sont mises à fleurir, trois espèces de bulbes pointus se sont dressés entre les feuilles, trois têtes se sont élevées au-dessus des mâts avant de retomber, d’étirer et d’incurver leur cou, en redressant leur nez. Les mâts pliaient sous le poids des nouveaux fûts rabattus, mais conservaient leur raideur, comme du poil se hérisse. Et les longs cous sinusoïdes, les têtes qui gonflaient peu à peu, en grappes de plus en plus longues, semblaient pouvoir osciller. Des cous comme des queues basses, celles d’un animal qui se méfie. Un animal aux aguets, apeuré. Un animal têtes baissées. Un animal à trois têtes. Un dragon, une hydre fabuleuse. Son poil vert, ses écailles dressées, hérissées. Les queues en forme de têtes. Des têtes en grappes, au nez pointu. Bientôt en fleurs. Bientôt éclaté. Odorant, enivrant. Blanc. C’est ça. L’animal c’était un drakkar. Un drôle de drakkar, de la race hyacinthus, qui ne crache ou ne crie d’autre feu qu’un parfum capiteux. Par la tête comme par la queue. Par ces têtes aux longs cous qui étaient des queues basses, rampantes. Ces têtes aux aguets, prêtes à l’abordage. Ces queues vertes en fleurs, éclatées. Panache de pétales blancs. Parfum entêtant, écœurant. Ça embaumait. Ça pouvait attirer une abeille, une guêpe, un bourdon, qui tournoyait alors dans toute la structure. Ça vous prenait presque à la gorge. C’est ça. Au fond de l’accueil tout en haut de la cloison déportée, au bord du vide, le sourire de Sophie — pas souvent en fait —, et le cri du drakkar blanc.

  1. Codicille retardataire d’Induction_6b :
    1. le texte ne me convient pas, ce n’est pas du tout ce que je pensais faire au départ ; sauf la fin, et je savais que ce serait à la, mais je ne savais pas sous quelle forme ;
    2. c’est plutôt un texte sans littérature ; un effet de la littérature sans texte quand on essaie d’écrire dessus ?
    3. je suis parti d’une situation réelle, relativement courante, dans la structure où je travaille : proposer une séance de lecture et d’écriture, ça change des plateformes en ligne de « remise à niveau » en français, en maths ; je l’ai fait basculer du côté de la fiction, en me mettant à la place des « stagiaires » que j’accompagne — ce qui revient, en fait, à retrouver la place que j’ai quand je participe à un atelier d’écriture —, pour mieux interroger, examiner ce que je fais et en pratique d’écriture en tant que participant, et en pratique du non-dit en tant que formateur qui ne parle pas jamais de ce qu’il écrit — et sûrement dans la pratique de la fiction ;
    4. les éléments de codes informatiques, je les ai obtenus à l’aide de pages Web complètes enregistrées sur ma machine, ouvertes avec un logiciel spécifique qui déchiffre le codage informatique (Notepad++), réenregistrées au format texte brut du Bloc-notes (le Notepad de base) : il n’y a plus qu’à sélectionner les lignes désirées, et les copier-coller dans le texte qui sera finalisé (avec Word) ;
    5. pour le reste, et en particulier la scène finale, le texte se répète et dérive en charriant, creusant les mêmes éléments, qui apparaissent, disparaissent, reviennent, certains sont abandonnés, pour essayer circonscrire le champ d’action de l’écriture en amont du premier mot ; mais je reste persuadé que c’est peine perdue, comme on dit, parce qu’à chaque texte la scène finale, initiale donc, est certainement différente — question d’agencement de désirs, ou d’agencements du désir, nourris de ce qu’ils ont été adoptés ou/et avortés avec les mille et un textes précédents ? —, à chaque texte suffit sa peine.
  2. La structure où je travaille : dans la vie, c’est un centre de formation, qui était un centre d’apprentissage à l’origine, qui reste un bâtiment préfabriqué précisément. Quand je dis la structure où je travaille : la structure, c’est la langue qui me permet de le dire. Quand on lit la structure où je travaille : la structure, c’est le dispositif technique qui permet la lecture (livre, liseuse, etc.), non ? Quand on écrit la structure où je travaille : la structure, c’est le corps mis en branle entre la structure de langue et le dispositif d’écriture (crayon et papier, écran et clavier, etc.) ?
  3. Si je veux écrire sur l’animal, le végétal, le minéral, le non-humain en général, il me faut prendre en considération au moins deux choses :
    1. la distinction humain/non-humain n’a au fond aucune espèce d’importance dans la mesure où je suis constitué de la même matière que celle de l’univers (de la « poussière d’étoiles » dirait Hubert Reeves) ;
    2. c’est au cœur de l’attribut le plus humain que je dois chercher le non-humain et alors, si pour moi cet attribut relève de l’écriture, il faudrait faire quelque chose qui l’ébranle, l’éprouve, quelque chose qui peut-être va dans le sens de ce que disait René Char dans Feuillets d’Hypnos — dans une formule trop belle, aux airs de devise trop évidente, pour ne pas s’en méfier : « agir en primitif et prévoir en stratège » ;
    3. la logique ne voudrait-elle pas que les deux choses s’inversent ?

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