Clades sauvages 2 (cycle Prendre – le temps – 7)

99 Coussin béton - photo perso - 2021

De temps en temps, pour un exercice en trois temps, je demande qu’on apporte un petit objet personnel, avant une image et une chanson, afin d’en raconter l’histoire. Une fois, l’objet était plus gros, et on s’est retrouvé dehors sur le parking, devant le coffre ouvert d’une 206 break, grise. Dedans, une sorte de gros coussin gris. Un coussin légèrement replié sur lui-même, comme sous son propre poids. Mais la partie repliée, c’était la petite partie redressée. Comme s’il avait gardé le pli durant des années et s’était pétrifié dans son coin. On l’avait trouvé dans le garage du grand-père, le vieux Raymondo. Il passait sa vie là-dedans, enfermé dedans. Surtout à la fin. Les portes restaient ouvertes, mais on le voyait jamais sortir. On l’entendait par contre, à grands coups de marteau et d’enclume. Et sa meuleuse qui faisait grincer les dents et saliver, comme si le bruit acide avait le goût des éclats de métal hurlant sur la langue. Bref ! on le voyait pas. Il sortait plus de son atelier, le vieux Raymondo. Et on y entrait pas. Pas comme ça en tous cas, pas quand il était là. Et même quand il était pas là, on y entrait pas comme ça. Parce que c’était pas un véritable atelier. C’était pas comme celui de son père, en grand bazar humain. C’était trop bien rangé les outils, au-dessus de l’établi. Chaque chose à sa place et à chaque place sa chose. C’était plutôt un laboratoire, ou un bloc opératoire. En tous cas, un lieu d’expérimentation, avec tout à portée de main. Même les engins plus gros, comme la meuleuse, pendus à la poutre. Et l’établi toujours vide, toujours propre. On voyait bien, dessus, toutes les marques, tous les coups reçus, de pointes, de lames, de masses, avec la lumière rasante de la lampe de poche. Parce qu’y avait pas de lumière. C’était pour ça que ça restait ouvert, la porte coulissante et la porte de derrière. Il avait juste une baladeuse, le vieux Raymondo. L’hiver, il s’éclairait qu’avec ça. Et on pouvait voir parfois, par la lucarne, quand il se déplaçait. Le carré de lumière qui faiblissait ou s’intensifiait. Avec sa lampe qu’éclairait pas fort. Pour lui c’était pas un problème de toute façon, il pouvait pas voir le jour sans lunettes de soleil. C’était peut-être aussi pour ça qu’il se renfermait dans son garage, pour la lumière lunaire. Mais quand on y allait, fallait la lampe de poche parce qu’au sol tu voyais rien et tu pouvais buter sur on ne sait quoi. Autant le laboratoire était nickel, prêt à toutes les expériences, autant au sol c’était le foutoir. Tout ce qu’il fabriquait, et on sait pas trop ce qu’il fabriquait, ça s’entassait. Déjà la sciure et la limaille au pied de l’établi, noire avec le temps, et pâteuse avec les substances, l’essence, les huiles. Ça formait un joli tas sous l’établi. Il devait bien nettoyer l’établi, le vieux Raymondo, et glisser tout ce qu’il venait de faire tomber sur la terre battue dessous, avec le balai de paille noir en forme de virgule tellement il était bouffé. Et puis après, derrière, tous ces trucs et ces bidules bricolés. Des petits objets, pas très hauts, mais nombreux, qui se montaient dessus sur deux ou trois étages. À la fin, il y en avait partout. Pour se déplacer dans le garage, il fallait suivre les quelques lignes qui se glissaient entre eux comme des sentiers. Des lignes qui menaient aux zones d’occupation des sols de tous ces machins. Avec la zone de ceux plutôt en métal, la zone de ceux plutôt en bois, et la petite zone de ceux avec de la chaux, en plâtre, en ciment, près de la porte de derrière. Derrière la porte, dans un coin sombre. Là, ils étaient moins nombreux et plus volumineux, les objets. Et moins bien rangés. Ils étaient entassés en vrac. Certains cassés. Presque tous en fait. Comme s’ils étaient tombés de haut, ou comme si quelque chose, de lourd, leur était tombé dessus. Mais en haut, y avait rien. Juste le dessous de la toiture. Juste les poutres qui ont fini par pourrir et céder, et les gouttières. On voyait le jour à travers. De plus en plus de petits trous. L’été, le soleil très haut, ça faisait ces rayons de lumière droits dans lesquels s’enroule la poussière. Et les jours d’orage, ça pissait par endroits. Heureusement le sol du garage était en pente et l’eau coulait sous la porte de derrière. Et les murs, de ce côté-là, l’absorbaient aussi. Ils étaient couverts de salpêtre. C’était ici qu’on l’a trouvé, le coussin. Il était juste derrière la porte. Couvert de lichens et de mousses jusque dans ses plis, des plantes sauvages à ses pieds. Des mauvaises herbes rampantes, genre euphorbe prostrée, renouée des oiseaux, ou des composées à feuilles dentelées disposées en rosette, bien à plat sur la terre battue. Bref ! le coussin végétait. Et ici et là, en lambeaux, du papier le recouvrait encore un peu, et quelques lettres morcelées de mots perdus. On l’a mis dans le coffre, on l’a emporté à la maison, et on l’a bien nettoyé avec une brosse jusque dans ses moindres plis. Le ciment s’est un peu effrité, dans les coins, mais trop. Et ça a fait un beau coussin tout en nuances de gris. C’était bizarre, ce sac qui n’aura jamais servi, resté là derrière la porte. Il aura fini par se pétrifier comme la Belle au bois dormant. Au moment de tout bazarder dans le garage, lui qui n’aura pas bougé de son coin, lui qui n’aura jamais servi à créer un de ces drôles de soldats informes pour l’armée des ombres du vieux Raymondo, et dieu sait ce qui l’animait, on l’a retrouvé tel quel, campé sur ses plis, endormi sous son poids et sous celui des années, comme la chose la plus vivante préservée du chaos, et dieu sait comment. Comme une vraie sculpture toute prête, comme un vrai objet que tu reconnais parce que ça te parle et ça en dit plus long que la chose simplement utile. Et là, le sac pétrifié, il était absolument inutile. Le sac il était mort, mais le coussin en ciment, tout fait avec le temps, qui s’est endormi dessus lourdement, jusque dans ses plis, il était bien vivant. D’ailleurs, quand on le regardait bien, on avait l’impression qu’il pourrait se mettre à bouger. À gonfler et se dégonfler insensiblement, comme un ventre. Voilà, comme une respiration assoupie. Et ça serait bien, ça, quand on rentre du travail, dans le petit massif à côté de la porte d’entrée. Ça serait bien, là, au pied de l’althéa, cette respiration et ce sommeil gris, sous le nuage des mille et une microfleurs toutes blanches, en été, de cette plante dont on avait plus le nom. La seule chose ennuyeuse, c’était que le chien du voisin viendrait sûrement pisser dessus.

  1. Références possibles : le chapitre sur les « violences contre les animaux » dans le dialogue entre Élisabeth Roudinesco et Jacques Derrida, De quoi demain… ; Dernier Noël de guerre, de Primo Levi, avec ses étranges interviews d’animaux ; le journal du biologiste David G. Haskell, Un an dans la vie d’une forêt ; L’Ouvert, de Giorgio Agamben, parce que « la forêt en tant que milieu objectivement déterminé n’existe pas : ce qui existe, c’est la forêt-pour-le-garde-forestier, la forêt-pour-le-chasseur, la forêt-pour-le-botaniste, la forêt-pour-le-promeneur, la forêt-pour-l’ami-de-la-nature, la forêt-pour-le-bûcheron et, enfin, la forêt de légende où se perd le petit Chaperon Rouge » .
  2. Évidemment, animal, végétal, minéral : la seule chose vivante, ici, c’est la cellule d’écriture aux différentes facettes.
  3. Le temps est un autre genre d’animal pas toujours simple à dompter. Pour le premier texte, au présent, c’était assez facile. Pour le dernier, tout au passé, c’était déjà un peu plus complexe à cause de la variété des temps du passé et de la posture énonciative qu’ils engagent — j’aime bien le futur envisagé depuis le passé, souvent sans suite, dépassé, celui dont on peut faire l’histoire. Pour le texte du milieu, l’oscillation passé-présent me gêne. Mais peu importe au fond que la chronologie défaille, ou le jeu des images. Au contraire même, j’aurais pu accentuer ces traits. L’animal ne vit-il pas sous le régime de l’inconscient, où la vérité et le mensonge se valent, autant que la fiction ?
  4. Compte peut-être plus le mouvement d’ensemble qui va du présent au passé, parallèlement à la descente de l’animal, au végétal, au minéral, même si l’on trouve une pointe de l’un dans l’autre.
  5. Pas si simple de trouver un titre, alors je prends très large avec le clade, et je détourne comme je peux. Pour rappel, avec Wikipédia : « Un clade (du grec ancien : κλάδος / kládos, « branche »), aussi appelé groupe monophylétique, est un groupe d’organismes, vivants ou ayant vécu, comprenant un organisme particulier et la totalité de ses descendants. » Après, on comprendra comme on peut en regard des textes.
  6. Désolé pour la chute, je n’ai pas pu me retenir.

Laisser un commentaire

Mots pour maux |
Loveetc |
Krogsgaard24barton |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Croissants de livres
| Arts littéraires de W&W
| Pintdress8