Pyjamas mortels

103 Le pyjama était en noir - photo perso - 2021

« Maintenant, il me semble que j’ai toujours désiré conserver l’image du paysage dévasté d’après l’amour. » C’est ce qu’Annie Ernaux écrit dans L’Usage de la photo. J’aime bien son d’après, un peu ambigu, ou plutôt à double sens : d’un côté, ça peut simplement être après avoir fait l’amour ; de l’autre, selon ou depuis l’amour même.

J’aime bien aussi qu’elle l’écrive après avoir conservé, justement, donc réalisé, des images de ce paysage amoureux. Car son livre fonctionne à coups d’images, de photos de vêtements dispersés, jetés au sol avant de faire l’amour, et photographiés après, comme s’il s’agissait de la seule trace permettant de saisir la réalité tangible de l’acte passé. Et ensuite, elle écrit d’après photo.

Ils écrivent. L’Usage de la photo est en effet un livre à deux mains. La main qui photographie et la main qui écrit. Mais aussi la main d’Annie Ernaux et celle de Marc Marie, l’homme avec qui elle a fait l’amour. Celui dont la main prend le plus souvent les photos. Et j’aime bien ses photos.

J’aime à croire que je pourrais faire quelque chose de similaire. Imaginons, nous avons dormi ensemble, nous faisons la grâce matinée, l’un est réveillé avant l’autre par la lumière du jour à travers les volets, les rideaux, les persiennes, les stores vénitiens, ou directement par le soleil parce qu’ici ça reste ouvert — ça dépend de comment on fait chez vous —, et alors il réveille l’autre en douceur. L’autre lui saute dessus. Frénésie, les pyjamas volent dans la chambre, ou dans le salon, la fatigue et l’ivresse nous ayant surpris sur le canapé, ou dans la voiture sur le parking de la boîte de nuit (et tant pis pour les pyjamas) — c’est que la nostalgie peut avoir sa frénésie, et je ne vous parle pas de la cave chez un pote, du grenier chez mamie ni du wagon-lit pour aller je ne sais plus où. Bref ! chez vous, chez moi, au réveil l’amour. Dévastateur. Et après, pyjama-photos.

Et après, on peut faire comme Annie et Marc, décrire les photos et comment on les a prises. Ou parler du moment où on les a enlevés, jetés, dispersés, avec en tête tout autre chose que ce moment-là, alors que c’est peut-être cet instant même qui dit le plus fort, le plus sûr, du désir. Ou alors imaginer ce qui a bien pu se passer, comme si les vêtements ne nous appartenaient pas. Ce ne sont pas nos pyjamas, ce n’est pas mon caleçon, ce n’est pas votre culotte, votre string ou votre shorty, ou un boxer (restons ouvert), mais tout est là, dispersé, au sol ou pendu sur le rebord du lit, de la commode, du fauteuil, et personne. Que s’est-il passé ? Quoi faire ? Qu’est-ce qu’on imagine ?

Rien. On n’imagine rien parce qu’en feuilletant le livre, L’Usage de la photo, je me rends compte que Marc Marie l’a déjà fait pour nous : « On se met dans la peau de l’enquêteur. Ont-ils abandonné leurs vêtements ? Si oui, pour quelle raison ? Les a-t-on forcés ? Les a-t-on déshabillés avant ou après les avoir fait disparaître ? Qui sont les agresseurs ? Et qu’ont-ils fait des corps ? » J’aime bien.

J’aime bien et c’est dans ce sens-là que j’irais pour un livre. Imaginons : on fait l’amour, le matin au réveil, une dizaine de fois pour une bonne centaine de pages ; on envoie en l’air pyjamas, culottes et Cie, caleçons, chaussettes (j’avoue en mettre l’hiver) ; et quand c’est fini, on analyse la scène comme des agents de la criminelle, avec photos et rapports. Et c’est ça qu’on publierait, les photos, les rapports : des crimes passionnels, des pyjamas en série.

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