Ver et CROSSOVER

112 Turricule d'origine – photo perso - 2021

Des vers de terre qu’il étudie — des vers anéciques en particulier, ceux qui remontent à la surface du sol, la nuit, pour récupérer une feuille par exemple, et l’emporter dans leurs terriers où ils la mangeront —, un géodrilologue recueille durant toute sa carrière ces petits paquets de terre qu’ils déposent, en déféquant à la surface de son jardin, ces petits tortillons terreux qui collent aux semelles : les turricules globulaires. Chaque fois qu’il en récupère un, il essaie de les dénouer, de les déplier délicatement, patiemment, le plus droit possible, à l’aide d’une truelle archéologique pointue, type langue de chat, d’un grattoir très fin, d’un pinceau, d’un scalpel même. Il n’y parvient pas souvent. Mais il en accumule des milliers, les numérote, les photographie dans l’état où il les trouve, à même le sol. Puis il scanne chacun d’eux afin d’obtenir une image numérique, en 3D, de la structure des turricules nouée, et une autre de la structure dépliée, réellement ou virtuellement si le turricule s’avère impossible à dénouer, afin de pouvoir les assembler les uns aux autres. L’idée consiste à représenter d’une seule ligne la quantité de terre et de déchets organiques ingérés et rejetés, ainsi que la distance parcourue à travers le sol durant tout le temps que peut vivre un ver, l’étendue totale de la drilosphère. Cette ligne très fine, dessinant une courbe instable dans l’espace, sismographique, est très longue. À de nombreux endroits du corps du tortillon géant, l’épaisseur de quelques millimètres grossit ou s’amaigrit. Tout le problème consistant à associer les éléments de ce corps qui s’élargissent ou rétrécissent, parfois plus ou moins courbes, le géodrilologue utilise un logiciel de modélisation spécifique, emprunté aux archéologues qui cherchent à reconstruire les colonnes détruites des temples antiques, permettant d’agencer les turricules numérisés, en 3D, plus facilement et rapidement. La structure virtuellement obtenue, déroulant la liste numérotée des tortillons employés, il n’y a plus qu’à assembler minutieusement les turricules dépliés dans l’ordre où ils apparaissent.

L’assemblage final sera exposé au pied d’un mur sur le sol d’un grand entrepôt désaffecté, comme une véritable sculpture, ainsi que, tout le long sur le mur, les photos de chaque turricule, de chaque tortillon d’origine trouvé dans le jardin, un cartel indiquant l’heure de la découverte et les données atmosphériques de luminosité, de température, d’humidité et de vent, auxquelles sont sensibles les vers de terre. Des photos qui seront aussi proportionnellement agrandies ou réduites selon la fluctuation de l’épaisseur du turricule géant. Au pied du mur opposé seront déposés les turricules qui n’ont pas été utilisés : d’abord, dans l’ordre numérique où ils ont été ramassés et dépliés, ceux qui n’ont pas été choisis pour la structure finale, avec la photo du tortillon d’origine ; ensuite, ceux qui n’ont pas pu être dépliés et qui ont pu être dégradés lors de la tentative de dépliage, avec les images virtuelles des turricules tels qu’ils auraient pu apparaître s’ils avaient été dépliés. Le spectateur en visite traversera l’entrepôt selon un chemin qui suit, grosso modo, la ligne sinueuse du turricule géant. Il n’y aura pas d’éclairage. Dans l’entrepôt sombre, muni de quelques lucarnes seulement au sommet des murs, à cinq mètres environ du sol, seule la faible lumière du jour guidera le spectateur. C’est cette traversée de l’exposition qui intéresse le géodrilologue. L’exposition s’intitulera CROSSOVER.

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