Que d’eautre !

 114 La Seugne en crue - photo perso - 2021

Elle prend sa source, la rivière à l’envers, quand elle déborde, quand elle sort de son lit et s’en va par les champs et par les grèves, comme disait l’autre — l’eautre ? —, mais pas pour se promener et retourner d’où elle vient, non, c’est quand elle s’en va définitivement, la rivière à l’envers, c’est quand elle sort de son lit pour ne jamais y revenir, qu’elle fugue pour de bon, elle migre et elle s’étend partout où elle n’est pas habituellement, partout où elle ne peut pas aller, les champs et les grèves, les forêts et les villes, les grandes plaines, les hautes montagnes, d’ailleurs ça commence là, ça commence par le ruisseau tout là-haut, c’est lui qui commence, c’est lui l’eautre qui sort de sa source, qui sourd partout où il ne jaillit pas, dévale les sommets et les pics comme un tsunami, avale les monts comme jamais, laissant à sec le filet originel du ruisseau, et la mince ligne qui chute et lisse les galets mats, désormais, qui serpente entre les rochers qu’elle ne chevauche plus, la ligne brute du torrent, la ligne douce de la rivière, la ligne grasse et creuse du fleuve, l’aplat ouvert et profond de l’estuaire et la mer, toute la surface des mers et des océans à sec.

La rivière s’en est allée. Elle a gagné les continents. Aucun n’a résisté. Tous l’ont accueilli. Des chaînes montagneuses les plus hautes et abruptes, aux déserts les plus arides, partout l’eautre s’est installée. Partout le relief s’est inversé. Ce qui était bosse s’est fait creux, et inversement. Les zones sèches sont devenues des endroits humides, et inversement. Partout la surface de la planète s’est retournée comme une chaussette. De nouveaux continents sont apparus, bien plus vastes qu’avant. L’Atlantide, l’Indus, le Pacificat. Les pôles se sont inversés, l’Arctique s’est transformé en une sorte d’isthme énorme reliant l’Atlantide au Pacificat, l’Antarctique en une mer de glace perpétuelle au pied des trois continents géants. Une mer glacier qui a totalement perdu le cycle de ses marées, effet inexorable du refroidissement climatique. Presque tous les fleuves et toutes les rivières en constituant la toile, émaillée sur les trois continents, sont gelés. Il n’y a guère que du côté de l’isthme d’Horn et des lacs Shetland, à la pointe de l’estuaire antarctique, que l’eautre fond et se remet doucement à couler dans des lits peu profonds, et à redescendre, dans les gorges de la Terre de Scotia, un bras fluvial plongeant même jusqu’à la grande faille de la dorsale, à ses sources.

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