Feu bleu

115 ZIMMERMAN Lucas - Traffic lights - 2013

À la fin de l’expo CROSSOVER, quand tu sors, tu débouches sur une espèce de mur végétal. Tu te dis : Normal, après avoir traversé la drilosphère ou les entrailles du ver sous terre, tu remontes à la surface, comme lui quand il va chercher ses feuilles. Sauf que là, non. Quand tu écartes le feuillage, tu aperçois d’abord une lumière scintillante bleue. Toute petite d’abord. Comme la flamme d’une allumette. Et puis la flamme s’embrase, si tu veux, et c’est un vrai feu. Un vrai feu tout bleu qui illumine une terrasse qui ressemble étrangement à la tienne. Enfin, je veux dire à la mienne, mais c’est quand même la tienne parce que tout le monde, en sortant, ceux qui ont regardé à travers le feuillage : tout le monde a dit que c’était chez lui ! Même un Cimafunk, et dieu sait que chez les Cimafunks, c’est pas comme ici. Je me demande bien d’ailleurs ce qu’il faisait là et comment il est venu. Bref ! c’était chez moi sur la terrasse. Tu sais, les dalles beiges, un peu bancales, et du côté de la grande fenêtre du salon, avec la table de jardin grise. C’est sur la table que se trouvait le feu bleu, sur je sais pas quoi. Et je voyais tout ça depuis l’arbre qui nous fait un peu d’ombre l’été. C’est ça, parce qu’en plus j’avais le sentiment que c’était l’été. C’est ça, comme quand j’étais petit et que je montais dans l’arbre pour me cacher. C’est de ce point de vue, en plongée, que j’apercevais ce coin de terrasse, la table de jardin, le feu bleu sur une espèce de feuillage d’un arbre miniature, ça me revient. Sur le coup, en voyant que c’était chez moi, j’ai plus bougé. Je me suis vraiment demandé ce qui se passait, ce que ça faisait là, et ce que moi aussi je faisais là, et ce qui m’arrivait. Je me suis dit : Merde, c’est un truc du genre de Dans la peau de John Malkovich, sauf que c’est dans la mienne ? J’hallucinais quoi. Et attends, parce qu’après, ce sont des êtres imaginaires qui sont apparus au tour de la table. Des êtres immobiles, figés, mais qui tournaient autour de la table, autour du feu bleu. C’était fou ! Complètement fou, parce que ces êtres, en plus, ils sortaient d’une série d’heroïc fantasy que je lisais quand j’étais jeune. Un dragon à plumes, une licorne à deux cornes et l’espèce de jeune faune que j’aimais bien. C’étaient eux, exactement comme dans les illustrations de la série. Sauf que la jeune faune portait une horrible tenue verte que portait ma mère. Et ils tournaient, ils tournaient comme les personnages d’un manège, totalement immobiles autour de la table, autour des flammes bleues. C’étaient leurs images en fait qui tournaient. Des images que j’ai vues dans la série, dans un livre. Lequel, je sais plus du tout. Comme le titre de la série. Ça me revient pas. Mais les personnages, c’étaient eux. Et plus vrais que nature. Je veux dire plus réalistes que les images. Enfin pas au début. Mais à force de tourner, c’est comme si elles avaient fini par s’incarner. C’étaient plus des images quoi, mais des poupées ou des sculptures très réalistes. Et elles tournaient autour du feu. Autour de ce feuillage qui brûlait mais qui se consumait pas. En fait c’est comme si le feuillage, c’était lui la source des flammes bleues. Très bleu, quand j’y repense. Très pur. Je dirais même glacé. Et c’est comme si ces personnages imaginaires immobiles tournaient autour parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, comme des papillons prisonniers de la lumière d’un lampadaire. Un lampadaire bleu. Bref ! À un moment donné, je me suis dit : Ma Parole, mais c’est fou, je deviens complètement fou ! Tu débloques ! Mais le pire, au moment où je me dis ça, et je repensais aussi à ce film de John Malkovich, à ce dédoublement de personnalité qu’en est pas un parce que t’es dans ta peau, mais qu’en est un quand même parce que tu sens comme une faille avec toi-même, en toi-même, et qu’elle s’est élargie, et qu’il y a comme une distance, comme un décalage entre toi qui observe, dans l’arbre, et toi qui te regarde en train d’observer : le pire, c’est quand tu sens que t’es vraiment dans l’arbre. C’est quand j’ai vraiment senti que j’étais sur la plus haute branche, et que j’avais le tournis, peut-être à force de les voir tourner en bas, et que je pouvais basculer, et que je glissais. Et sans pouvoir rien faire pour me retenir à une branche parce que, moi aussi, j’étais comme paralysé. Ça tournait, je glissais. Je tombais même. Mais c’est tout. C’est fou ! Je tombais, mais rien d’autre. Pas de chute si tu veux. Ou alors je tombais, mais c’était pour une chute sans fin.

115 ZIMMERMAN Lucas (5)

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