Tuilage 1 (cycle Prendre – le temps – 9)

  1. La tuile. Je me suis perdu en chemin. L’impératif — parce qu’il s’agit de cela : « ce rôle assumé des instructions directes à un artiste qui n’a pas choisi le langage pour s’exprimer, mais tutoie en permanence le vertige, la chute (elle sera réelle, même si postérieure au texte) » —, qui prend son temps avant d’intervenir, aura fini par devenir trop catégorique, alors je me serai enfui. Impossible de revenir sur mes pas, impossible de savoir où aller, où trouver une issue. J’en reste là, en plein dialogue imaginaire — comme d’habitude, me dira-t-on —, inachevé.

Ça y est, on me remplace. C’est fini. Je pars pour de bon. C’est décidé. Comme toi, avec rupture conventionnelle. J’aurais préféré sans, mais ils ont insisté. Je sais pas pourquoi. Je voulais m’en aller comme ça, je voulais rompre, c’est tout, j’en voulais pas spécialement de leurs conventions avantageuses il paraît, je voulais juste y aller, rentrer, même la démission ça me disait rien, mais ils ont insisté pour tout ça, qu’on mette les formes au fond, je sais pas pourquoi. Et maintenant que je t’en parle je me dis que j’ai eu tort, que j’aurais dû refuser. C’est vrai, au fond, si je m’en vais c’est parce que je suis déjà parti. Ça fait longtemps même, que je suis parti. Longtemps. Je suis même pas sûr d’être arrivé un jour. C’est ça, je crois que j’étais juste de passage. Voilà, comme un coureur qui ralentit un peu pour prendre le ravitaillement qu’on lui tend et repartir de plus belle. Je me suis jamais vraiment arrêté. Et eux, je crois que c’est ça qu’ils veulent. En fait c’est ça, avec cette rupture de convention, ils veulent m’arrêter. Ou en tout cas pour eux, ils veulent une sorte de trace de mon passage, comme quoi je me suis bien arrêté là, même l’espace d’un instant. Comme si j’y avais cru à ce qu’on me proposait de faire, à ce que je faisais. Maintenant que j’y pense c’est pas tant pour moi que pour eux, les conventions. J’aurais pas dû accepter. Mais qu’est-ce que tu veux, tu me connais, je suis comme ça. J’ai toujours fait comme ça. Même au travail c’était ça. Et c’était pire. Je me faisais bouffer. Littéralement. On m’appelait, j’arrivais. Tout le temps. Zut, mes lettres ! — Aïe, mes chiffres ! — Où ça, mes formes et mes couleurs ? — Vite, mon bit ! Pour tout et pour rien, j’intervenais sans un mot. Sauf une fois, parce que l’autre non plus disait rien. Les lettres, les chiffres, les formes, les couleurs et les bits, il connaissait pas du tout. Même une année il savait pas que ça correspondait au temps que la Terre met pour faire sa révolution autour du soleil. Et si ça se trouve, maintenant que je le dis, il savait pas que la Terre tournait autour du soleil. Et une autre fois aussi, le jour où mes vêtements, soudain sans corps, n’habillaient plus que ma chute.

116 Marie Laure Winkler, pour le site Cadre Averti - httpswww.cadreaverti-saintsernin.frfractualitesrupture-conventionnelle-apres-62-ans-19.html - 12022019

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