Tuilage 2 (cycle prendre – le temps – 9)

Bref ! maintenant c’est fini. Je m’en vais. Je m’en vais parce que je suis déjà parti. Je m’en vais parce que j’ai jamais su rien faire d’autre en fait, que m’en aller. Je m’en vais pour éviter de me faire trop bouffer. Une belle fuite en avant en somme. Je peux te le dire, tu le sais déjà depuis longtemps toi. Mais à l’autre, qui va me remplacer. À l’autre, pendant le tuilage, qu’est-ce que je vais dire ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ? Comment on se fait bouffer ici ? Comment on fait que passer ? Comment fuir et vite ? Tu parles d’un travail ! Jusqu’au bout il faut que j’invente. Comme si j’avais pas eu assez des lettres, des chiffres, des formes et des couleurs, et des bits et tutti quanti. Et pire, cette fois il faut que j’invente mon travail pour que ce soit celui de l’autre, mon remplaçant ou ma remplaçante ! Qu’est-ce que tu veux que je lui raconte ? Quelles conventions de plus imaginer ? Parce que c’est surtout des conventions tout ça aussi, quand ce sur quoi, et ce avec quoi tu travailles, c’est de l’humain, comme toi. Tu travailles, avec les autres, et sur eux, et si tu le fais bien — ou quand tu penses que c’est comme ça que tu dois le faire, bien, et alors même si c’est fragile, ou si c’est pas le cas, et que tu sais pas en fait comment on fait ni ce que ça veut dire dans ton cas faire du bon travail, mais que ça tu le sais, que t’en as conscience de ton ignorance et de ton incapacité, et que tu le dis, que tu l’avoues, au moins à toi, alors c’est déjà ça, du bien —, c’est déjà du travail qui les amène, les autres, ou qui les amènera parce que ça se gagne sur un temps long et très long peut-être — et parfois une vie ça suffit pas (dit-il) — à travailler eux-mêmes sur eux-mêmes. Parce que c’est ça le but. Et parce que t’es pas à leur place, et t’en as pas envie d’ailleurs — et puis t’es pas là en fait, parce que tu fais que passer toi, t’es déjà loin parti. Mais quand tu travailles comme ça avec le souci du travail bien fait, même s’il l’est jamais vraiment — c’est de toute façon impossible quand c’est de l’humain la matière et l’outil du travail, c’est que ça se renverse facilement ces positions, parce qu’en même temps, le travail, c’est l’outil et la matière de l’humain —, bref ! quand tu travailles avec et sur les autres, c’est aussi toi, toi-même — et rien que toi, au fond —, que tu travailles. Et alors là, quand tu sais ça, quand t’en prends conscience, y a sacrément intérêt à s’accorder sur ce qu’on fait, sur ce qu’on se fait les uns les autres, les uns aux autres, parce que la finalité du travail, que tu le veuilles ou non, tout ou partie mais ensemble, collectivement, c’est soi-même. C’est de soi. Et alors maintenant, vu comme ça, c’est une vraie convention collective que je vais devoir inventer pour l’autre, mon remplaçant ou ma remplaçante. Une convention de comment on se fait bouffer et comment faire que passer et fuir vite. Mais qu’est-ce que je vais raconter ? Ça va être quoi les clauses ? Qu’est-ce que je vais imaginer comme conditions ? Et dis comme ça, maintenant, je me demande si ce que je lui dirai, à l’autre, ce sera pas surtout les clauses du travail imaginaire, les conditions du récit de travail comme on parle de récit de voyage.

http://palefroi.net/Book/Fuite-en-avant

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