Tuilage 5 (cycle Prendre – le temps – 9)

Voilà. C’est fini, ça s’en va. Comme moi. Mais passons ! Je disais que t’as pas l’air, mais tu t’éloignes quand t’arrives et que tu t’installes avec les autres. Tu rases le mur, comme une ombre. Et c’est ça le plus dur en fait, rester comme ça, faire l’ombre. Faire l’ombre. Mais comment on fait ? Comment il va faire mon remplaçant ou ma remplaçante ? Parce que c’est pas si simple ça. Faut être là, et montrer qu’on est là, mais pas directement. T’es là et pas vraiment ou pas tout à fait. Il manque l’essentiel, qui est bel et bien là, mais seulement parce qu’on en a le signe évident. Et va faire l’ombre comme ça, toi, toute la journée, va donner du corps sans le laisser paraître. Parce que c’est ça, après, toute la journée, une fois que t’es aussi loin que possible, à la limite du nuage de Oort, quand tous les autres se sont installés comme des machines, chacun à sa place à tourner autour de son soleil, croyant s’en rapprocher insensiblement — sans comprendre ni le vouloir, que c’est lui qui grossit et finira par les bouffer —, c’est ça qu’il va falloir faire à chaque séance. Une le matin, l’autre l’après-midi. Une séance d’ombres chinoises, en somme. T’es là, bien visible en fait, mais les autres ils s’en foutent, littéralement. Ce qui les intéresse, c’est l’ombre que tu leur montres, pas le corps qui se plie et se déplie en quatre pour ça. C’est l’histoire que tu leur racontes avec cette ombre. Une histoire de l’ombre. C’est ton ombre quand elle donne de la voix, pliée, dépliée en de multiples figures. Mais c’est leur histoire qu’ils écoutent, qu’ils lisent dans les figures de l’ombre. Une histoire de lettres pour l’un, de chiffres pour l’autre, de formes et de couleurs, de bits. C’est leur histoire et je suis un personnage. Un personnage de passage. Aïe mes lettres ! Et alors quoi ? Tu fais quoi du fin fond de ton nuage ? Tu arrives, vite, et tu fais des signes, des ombres, et tu repars. Tiens, la dernière fois c’était avec La Petite dernière de Fatima Daas. On me demande : Chef, on fait quoi ? — Aujourd’hui, vous allez vous répéter. Mais d’abord, écoutez. Et me voilà parti à lire une poignée de textes, tous commençants par Je m’appelle… Je m’appelle… Je m’appelle… tous déclinant la même identité, nom-prénom… nom-prénom… prénom… comme la seule chose possible pour commencer à parler de soi, une fois, deux fois, trois fois, cent fois… dans tous ses états, du sexe à pic sur les braises de la religion, du Livre, aux heures creuses, lisses, des transports en commun. Comme la seule chose encore solide pour regagner le monde. Comme la seule chose bien trop fragile à laquelle redonner sens. Et alors, on fait quoi ? (dit-il) — Alors écrivez, Je m’appelle… Je m’appelle… Je m’appelle… une, deux, trois fois… répétez, et à chaque fois déclinez, l’identité, c’est facile, et puis le monde, juste un bout, juste une tranche de vie, l’espace d’un instant, déclinez, répétez, c’est la petite consigne, ma petite convention, une fois, deux fois, trois… cent si vous voulez, mais déclinez, juste quelques lignes comme ça pour un bout du monde, et quand c’est fini vous arrêtez, et vous repartez, pour un autre bout du monde, un autre espace, un petit instant, loin ailleurs si possible, une autre histoire comme ça, juste en passant, Je m’appelle… Je m’appelle… écrivez, répétez, une part de soi, deux, trois, mais trois fois rien, quelques lignes comme ça, ce qui vous vient, déclinez, amplifiez, déformez, le monde en passant, juste un nuage de soi, et si c’est fini, repartez, répétez, Je m’appelle… et déclinez, déclinez en diminutifs, en surnoms, en pseudos, identifiants et mots de passe même, déclinez, personnifiez, altérifiez l’identité, portraiturez, chinoisez, un nuage qui passe, la bouffée d’air qui s’envole un matin d’hiver, Je s’appelle…

124 YAMASHITA Kumi - Fragments, feuilles de papier et ombre projetée - 2009

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