Tuilage 6 – (cycle Prendre – le temps – 9)

— Eh, mes chiffres !

  1. Tuiler : « Tuiler une série d’opérations : les enchaîner en commençant la suivante alors que la précédente n’est pas achevée », selon le Grand Robert. Quand ça s’enchaîne, quand ça se chevauche, quand ça empiète, quand c’est mordu. Un début et une fin at the same time.
  2. Dans le monde du travail, quand un salarié va être remplacé, il s’agit de la période durant laquelle celui qui va partir initie celui qui arrive aux ficelles de son poste. Dans la structure, j’ai vu Sophie tuiler Naïs. Mal, parce qu’elle rechignait à prendre le temps d’expliquer le travail à faire qui devait être fait vite avant son départ. Mal, parce qu’elle vivait mal son départ forcé. Naïs comprenait Sophie, mais elle ne comprenait pas qu’elle la mette comme ça à l’écart, qu’elle la laisse dans l’ignorance. Elle ne comprenait pas qu’elle paie les pots cassés du licenciement. Et puis j’ai vu Naïs tuiler Claudine. Elle était contente, Naïs, de tout expliquer à Claudine, elle était contente, même si ça lui demandait sacrément du temps et de l’énergie, parce qu’elle apprenait vite et bien Claudine — je me souviens qu’elle prenait des notes dans un petit cahier de brouillon. Elle était contente Naïs, de laisser Claudine faire à sa place, de laisser sa place, de travailler en roue libre. Elle était contente, elle avait fait le tour de son poste, de la question, de ses forces. Elle était contente de partir, Naïs. — Quand je suis arrivé dans la structure, je n’ai pas eu droit au tuilage. Moi, l’autre était déjà parti. C’était Ginette. Je le sais parce qu’on m’a remis son ordinateur. Quand je l’allumais, c’est sa session qui s’ouvrait, avec son nom. Je ne l’ai jamais changé avant d’avoir une nouvelle machine. Je n’ai pas eu droit au tuilage avec Ginette ou Joël, qui avaient refusé les nouvelles conditions de travail qu’on leur proposait (pour qu’ils les refusent, justement ?), mais, est-ce que je ne me le suis pas fait moi-même, alors, le tuilage ? Pendant le premier mois de préparation avant de commencer à former — parce que c’est ça mon métier, formateur ; de quoi au juste ? je ne sais plus trop, avec le temps ; mais de phrases peut-être, quand même ? de quelques phrases, parce qu’on parle beaucoup dans ce métier ; on dit peut-être souvent les mêmes choses, on se répète, mais oui, j’ai bien dû former quelques phrases, et les enchaîner —, est-ce que je ne me suis pas dit, d’abord, fais ça, et ensuite ça, et puis ça, et puis ça, etc. ? malgré le risque, quand on n’a pas vraiment été formé, de commettre une tuile (comme un mauvais jeu de mots) ?
  3. Avec le temps, avec le métier qui change — le poste qui évolue en fonction des nouveaux cahiers des charges, de la dernière convention collective, de l’idée qu’on s’en fait qui a encore changé et qui n’est plus une idée —, le tuilage c’est chaque jour. Mais j’exagère bien sûr.
  4. Exagérer : « étym. 1535 ; lat. exaggerare “entasser”, de ex-, et aggerare “amonceler, accumuler”, de agger “amoncellement, tas” ».
  5. Tuiler se dit par métaphore du chevauchement des tuiles. L’histoire de ne dit pas s’il s’agit de tuiles romaines, mais si c’est le cas on notera que l’espace qui n’est pas recouvert par une autre tuile est bien faible. Donc, par métaphore…
  6. Y a des jours, ça veut pas. J’ai beau relire ceci, feuilleter cela, ça vient pas. Du coup j’en ai même plus envie. Ni ici, ni ailleurs. Tout est déjà fini. — Allez, avec un peu de chance, c’est le coup de la mort du funambule dont parle Genet, au moment de monter sur le fil.
  7. Je pourrais peut-être écrire à Naïs, comme au bon vieux temps ? Faire comme si je passais la main et lui raconter comment j’appréhende l’arrivée de celui ou celle qui va me remplacer, pour le tuilage, parce que je me demande bien ce que je vais lui raconter ?
  8. Il y a longtemps que je n’ai pas imaginé par quelle phrase commencer et quelque temps après, parce qu’il a fallu s’arrêter, par quelle autre poursuivre. À croire que je n’en ai pas eu besoin ensuite. Comme si j’avais été inspiré !
  9. On va me remplacer. Ou quelque chose comme ça. — Appelons un chat un chat.
  10. Une fois bien installé, poursuivre en fact that au moins dans sa tête. Ça marcherait ?
  11. « L’essentiel en toute chose est toujours accompli par des êtres obscurs, non distincts, et sans valeur chacun. S’ils n’étaient pas, s’ils n’étaient pas tels, rien ne se ferait », ajoute Paul Valéry.
  12. En ce moment, j’en suis à ton ombre quand elle donne de la voix, et je me demande bien dans quoi je me retrouve embarqué, où je vais débarquer, et s’il y a seulement une destination pour ça. — J’ai la couverture de L’Ennemi déclaré de Jean Genet sous les yeux, sa tête toute blanche dans le cadre d’une vitre d’un véhicule où il s’apprête à montre, entouré de Black Panthers, semble détachée, en suspension.
  13. Cette histoire d’ombre et de fuite, je ne m’en sors pas. Je me suis perdu. C’est si loin de la traversée de la cour. Pourtant, d’une certaine manière, ça en constitue la suite. J’arrive à la structure — c’est la cour —, et j’entre pour travailler — c’est une autre dimension. C’est comme si j’avançais à tâtons dans l’ombre même. Je me demande comment je vais me raccrocher aux éléments du réel qui sont pourtant à portée de main. — En attendant : soit je me consacre à un autre texte, sur le thème de la rivière à l’envers, avec les photos de la crue et de la route inondée ; soit je continue à tailler les arbres avant qu’il soit trop tard, et pour certains, comme le noyer sans feuilles ni bourgeons, mais dont la sève s’est mise à pisser, il est trop tard.
  14. Lire aussi, des fois c’est bien.
  15. Je ne sais comment j’en suis arrivé là. Je devrais peut-être en rester là, effacer le texte et recommencer. Mais ce serait manquer à ce que l’écriture a décidé, d’une certaine façon. Je me suis laissé porter, glisser sur une pente plus imaginaire que d’habitude, loin des choses de la réalité, et le doute a fini par s’installer. Mais pourquoi ? Parce que la réalité m’échappe ? Et si les éléments imaginaires, sous l’espace de la métaphore, en disaient plus et mieux, pour une fois, que ces choses ? En quoi celles-ci auraient-elles plus de valeur pour dire la réalité que ces éléments ? Parce que je m’y cogne chaque jour ? Oui, peut-être. Mais dans le l’espace de l’écriture, ces choses-là ne sont-elles pas aussi imaginaires que les éléments détachés de la réalité ? Ne sont-elles pas aussi détachées de la réalité qu’elles représentent par sélections et articulations strictes ? Ce n’est peut-être pas tant la réalité qui m’échappe que l’imaginaire et ses opérations utiles, nécessaires, pour la rattraper ? — Alors, poursuivons. Un peu.
  16. Les listes de mots, je les tiens d’un document à remplir en vue de l’audit qui attend la structure. Avec ses dix domaines (les mines), ses soixante et un sous-domaines (les chaînes de travail) et je ne sais combien de ces « éléments de démonstration et d’appréciation » (les preuves), il suit d’assez près le cahier des charges. — La liste est une épreuve de force. Il y a quelque chose d’absurde à recopier, de chaque élément, un mot, une expression, détaché de son ensemble et de son domaine, fondu et parfois répété dans un nuage nominal quasi imaginaire. Mais c’est précisément ce sens-là qu’il faut restituer à l’ensemble plus vaste que quelqu’un a bien dû sinon écrire du moins taper, et dont je me demande s’il ne réalise pas le mot de Paul Valéry au sujet de l’État (en tant que système de capacités et de facultés légales) : « Nous voici dans ce monde mythique si remarquable qui s’impose à toute vie collective, et qui inflige à toute vie individuelle les conséquences réelles et précises d’existences imaginaires ou nominales, qu’il est impossible de circonscrire, de décrire ou de définir. »
  17. Impossible de remettre la main dessus. Mais où est passé La Petite dernière ?
  18. C’est fait pour les lettres (répétez, déclinez), mais les chiffres, les formes, les couleurs, les bits, ça ne vient pas. Et en même temps, j’ai le sentiment que tout est déjà dit, qu’il n’y a rien de plus que ça. Que si j’avais à parler des problèmes Dudu (la boîte à peindre d’abord, ou l’échiquier de Sissa), du photomontage dans une image qui n’en est pas un (sauf dans l’œil du photographe, et quel œil !), de la feuille de calcul et de ses formules (que je ne maîtrise pas, que ça ne m’intéresse pas), il en irait toujours de ça : répétez, amplifiez, déformez : Je s’appelle.
  19. Cette soudaine volonté d’unifier, de tout mettre dans le même sac : un signe de fatigue ? un aveu d’impuissance ? que ça ne prend plus ? que la fin est proche ? qu’il vaut mieux en rester là, in the meantime ?

125 KAGAN Larry - Grand livre, acier et ombre projetée - 2004

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