Check-point

128 YAHYA Adnan - Sabra et Chatila 17 - 1983

Mais tu dis rien toi, pourtant t’en as des choses à dire, hein ? moi je te parle de mon bilan, mais c’est que dalle ce que je te raconte, c’est rien, vu que c’est ça tous les jours, vu qu’on s’habitue, parce qu’on s’habitue à tout ça, et bilan des courses y a pas de bilan, on s’habitue et même on le cherche tiens, on le cherche encore mine de rien, on s’habitue à le chercher et on oublie ça, qu’on le cherche, encore et encore, pour s’habituer justement, pour que ça passe mieux quand ça reviendra, quand ça arrive, et ça arrive toujours, c’est ça non ? c’est ça même que Genet il l’a écrit comme ça, quelqu’un qui lui dit comme ça « Je dois ménager mes nerfs pour supporter les coups terribles qui ne sont pas encore venus », pourquoi tu le dis pas que tu t’es habitué comme ça ? que t’as appris à t’habituer comme ça ? avec ces images, toutes ces images, chaque jour, au JéT, depuis une quarantaine d’années, déjà, tu sais, les images de guerre au JéT, ou après en fait, après la guerre quand tout est en ruines, quand tout est en loques, il y a une quarantaine d’années, tu sais les rues aux immeubles qui ont l’air d’avoir été déchirés comme ça, d’un coup de patte, comme si Godzilla était passé par là, et il est passé en fait, il est bel et bien passé, impressionnant, parce que c’était impressionnant ces images, ça te fascinait même, merde ! quand t’y penses, ces images tu te souviens, les barrières, les check-point désertés, et les gravats, les pavés, les briques, les tas de pierres, et du fourbi en vrac, et les guenilles sales et dispersées, et puis un jour des mots aussi, dis-le, ces mots ! ces deux mots, c’est pas beaucoup deux mots, c’est rien en fait, mais comme les choses tiennent à ça parfois, hein ? Dis-le, comme ça tient à rien pour que les choses elles changent, comme ça, pour qu’elles prennent une autre dimension, qu’elles existent au fond parce que c’était jamais que des images avant, un jeu d’images, c’était le château qui venait de se faire attaquer par quelques vagues, ou une rafale, avant les définitives qui ouvrent le champ des ruines et des loques, des impossibles, Sabra et Chatila, ces deux mots, on changeait de dimension là, Sabra et Chatila, t’étais là, c’était au JéT mais t’y étais vraiment, toi, chez Sabra et Chatila, chez eux et oui, dis-le, mais dis-le parce que pour toi c’était pas des camps de réfugiés, t’en savais rien, et personne en savait rien si ça se trouve, parce que tout le monde s’en foutait, même ceux du JéT si ça se trouve, trop occupés avec leur jeu d’images, à construire un petit château et sa petite histoire, Sabres et Châtelets, comme un joli conte, un passage oublié d’Apresmont tiens, et je te parle pas de la maison Chatila aujourd’hui, joaillerie libanaise d’un autre siècle ayant pignon sur rue à Genève, Londres, Riyad, Doha mais plus Beyrouth, et je te parle encore moins de la marque américaine de houmous décliné à toutes les sauces, Sabra, go mediterranean, mais dis-le, Sabra et Chatila, que c’était pas des quartiers en périphérie de Beyrouth, à l’ouest, même si on le disait au JéT, c’était pas des camps de réfugiés palestiniens, c’était pas les milices chrétiennes des phalangistes, haddadistes, en diverses factions, et tu comprenais pas ce que c’était, tu comprenais rien à ces histoires de doigts, de mains, à dada, t’avais pas dix ans, et ce que venait faire Damour là-dedans, t’avais pas deux ans, ni moi, mais Sabra et Chatila, c’était quelqu’un d’abord, ces deux mots, c’était des personnes, c’était un couple et je crois bien que ça l’est encore, Sabra et Chatila, des frères ou des sœurs, un couple, uni à la vie à la mort, des noms qui n’en font qu’un comme on en trouve depuis la nuit des temps, et qui sonnent dans ta mémoire comme ça, sans que tu saches bien pourquoi, Isis et Osiris, Castor et Pollux, Abel et Caïn, ou la Belle et la Bête si tu préfères, le Loup et l’Agneau, Jekyll et Hyde, je sais pas, Satanas et Diabolo même, des couples, deux noms comme ça qui n’en sont qu’un, unis dans une vieille histoire vague, oubliée, mais bel et bien là, comme le paysage flou en arrière-plan d’une photo, d’un portrait, dis-le Sabra et Chatila, que c’est eux les premiers, dis-le, que c’est eux, Sabra et Chatila, avec eux, là, que c’était plus pareil, c’est plus la même dimension quand ils arrivent, quand elles arrivent les images, ça l’est toujours pas je crois bien, les images de la guerre, les ruines et les loques, ce qu’il en reste, ce qui se passe avant, ce qui se passe après, tout ce qui déborde quoi, tellement que c’est au-delà de ce que c’est les images, de ce qu’elles racontent comme histoire, de ce qu’elles sortent de l’oubli, qu’on peut même pas raconter, parce que c’est flou, c’est vague, mais on le dit quand même, qu’on arrive pas à le dire d’abord, même au JéT on l’a dit, on s’est laissé déborder, dis-le comme l’envoyé spécial, que « ça n’a rien avoir avec le guerre, ce que vous allez voir… y a aucune explication politique y a aucune, explication humaine possible, ce n’est que… et, on ne peut pas parler là-dessus, pourtant il faut, il faut le dire, il faut, il faut le montrer, et on a filmé malgré tout… » dis-le tout ce qui déborde, que c’est au-delà de ce que c’est les images, de ce qu’elles racontent comme histoire qui se répète, de ce qu’elles remontent de l’oubli, parce que tu le savais déjà, tout ce que tu voyais pas avant autour du châtelet, les vagues, les rafales, tout ce qui déferle, ce qui surbonde, même dans le JéT, jusqu’au dernier récit du soir avant la mire, images en bref, Sabra et Chatila, quand ils arrivent, qu’ils rebattent le jeu, comme ça, au milieu du château, les images en ruines, gravats, guenilles, des loques, complètement barrées, barriérées, dis-le, quand ils arrivent tu vois plus, t’entends plus de la même façon ce qui se passe, ce qui arrive et qui reviendra, parce que ça revient, c’est ça hein ? dis-le, dis-le, parce qu’on s’habitue si vite, on s’habitue, ça déborde et t’es emporté dans la course de la déferlante et tu finis par plus le voir, que ça déborde, que ça surbonde bon dieu, et que c’est par-là, par-là, pour toi, le bilan des courses, avec Sabra et Chatila, avec ce couple, ces deux noms soudain, une couple de noms, liés pour n’en former qu’un, un bloc-nom, c’est pas beaucoup deux noms, c’est rien nom de dieu, mais en bloc comme ça sonnait d’un coup, comme ça résonnait, et aujourd’hui encore, ces débordements, la déferlante, toutes ces images en toi, hein ? ce qui arrivait, ce qui t’arrivait, d’un coup envoyé, emporté, les vagues, les rafales, que ça montait, ça montait spécialement, tout ça, comme il dit Genet, « rage, ivresse, danses, jurons, plaintes, gémissements, en l’honneur des voyeurs qui riaient », ça s’élevait, ça se dressait, toi, que ça se dresse encore quand ça arrive, que ça surgit quand ça revient, que ça se répand, que c’est ce que tu cherches, comme d’habitude, avant que ça arrive, que c’est ce que tu veux, ce que tu provoques même tellement t’es habitué, que ça survienne, que ça surbonde, ça surgisse parce que ça urge maintenant, dans tous les sens, dis-le, toi, Sabra et Chatila, debout d’un coup, d’un bloc, dis-le, juste en deux mots, juste trois fois rien mais dans tous les sens, dis-le, dis-la, gueule de mire, tu dis plus rien.

 

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