Passerelle 2 (cycle Baudelaire – 1)

129 « Cliché Dando-Berry, Bordeaux. — Repr. interdite »

Et tout le reste, dans le fond, c’est flou. — Flou, et c’est comme si la photo nous rappelait à l’ordre de ce qu’elle signifie, de ce qu’une photo en soi veut dire : d’un côté son support, le présent, l’instant même, à la tête dure, froide et déjà dégradée ; de l’autre, comme son horizon, vaste et vague, le passé, juste-là devant, au bord du présent. Et puis, entre les deux, quelque chose qui relève du hasard, de la surprise, parce que c’est le paysage, dans le flou, que je pensais voir net. Et parce que je ne pensais pas me souvenir de cette vieille carte postale en noir et blanc, passée, jaunie, écornée, quelque part chez mamie Lulu, où l’on voit la passerelle même, avec un type dessus (une ombre, avec un chapeau peut-être), au milieu, peut-être à l’endroit où je me situais pour prendre ma photo floue. Il observe le photographe installé dans l’herbe, à droite des rails, et qui se sert de la passerelle comme cadre. Parce qu’il n’y a rien au-dessus. Il n’y a que le ciel (et l’ombre au chapeau). Et tout le paysage est pris dessous, dans le cadre de la passerelle. Les rails qui arrivent de derrière, de la gauche, entrecroisés, et qui filent sous la passerelle en se dispersant en cinq voies sur le lit de gravier. Près de l’escalier et du pilier de droite, deux voies se déportent vers un entrepôt ou un hangar. Des arbres. Les trois autres voies convergent vers le quai, au centre. Un toit pour abriter les passagers, la masse noire d’un wagon sur la voie la plus à droite, entre le quai et les arbres, et les deux voies principales entre le quai et la gare. Elle est entourée d’arbres. Deux toits près du pilier gauche de la passerelle. Et l’escalier, par où je descendrai avec les autres. Un escalier en béton, d’où je photographierai aussi, contre un pan de mur de brique rouge, pour le bleu, le vert, le blanc du dessus, l’écaillement et la rouille, une rangée de six gros bidons cabossés, qui n’existent pas sur la carte postale. D’ailleurs, peu de choses visibles sur cette carte existent encore. Les rails et le gravier, le hangar, le quai, les arbres et les toits ont disparu. La gare, rénovée, est aujourd’hui une médiathèque qui voit passer quelques cyclistes et coureurs sur la Voie verte. C’est elle qu’on devait voir sur la photo floue. On la voit d’ailleurs, cette petite route goudronnée, grise, suivant la courbe et la montée douce de l’ancienne voie ferrée. Du même type que celles que j’aurai parcourues en tous sens près de chez mamie Lulu, à vélo, en courant. La petite route, la colline, l’arbre au sommet où je m’arrêtais, dans lequel je grimpais. Le plus haut possible dans le feuillage. Lui non plus n’existe plus. Il ne reste que cette passerelle pour m’y ramener. La passerelle et, de façon indirecte peut-être, la structure. Car sans les autres, sans le groupe en formation, désireux de sortir de la structure pour une fois — avec ce temps y a qu’à aller voir ailleurs si elle y est —, et de faire un autre genre d’exercice — des photos, quelques notes au gré de l’humeur, le nom de chaque rue, on choisira les images, on regroupera les notes, et ceux qui viennent pas écriront quand même leurs versions des faits imaginaires —, je ne serais pas allé dans les vieilles rues du centre-ville, je ne me serais pas rendu jusqu’à la passerelle, de l’autre côté de la ville. (Au dos de la carte postale, on lit, tel que : Chez Rafeneau le 5 mai Chères demoiselles Je répond à vos deux Je puis vous dire que la santé est toujours bonne pour votre dédé et nous. Je pense bien que vous avait reçu une carte et une lettre ou je vous disait que j’avait reçu votres mandats et les petit chausson qui vont bien oui Je m était trompé c’est 26 au lieu de 36 + Pour l’argent que vous me parlé, ébien faitte comme vous vouderait. oui c’est bien vrai le petit aurait besoien d’un petit costume pour l été et aprésent ille lui fauderait des petit pentalon avec)

  1. Il est passé par ici, il repassera par là… il court, il court le f… Et moi j’attends encore la prochaine proposition d’écriture, j’attends la fin de l’atelier Prendre. Mais f, il ouvre un nouveau petit cycle, sur les traces de Baudelaire. — Faut suivre…
  2. C’est Baudelaire qui me remet l’ouvrage sur le métier, « à l’heure où sous les cieux / Froids et clairs le Travail s’éveille ». C’est quoi, ce travail majuscule ? Quelque chose qui se situe, fluctue, entre les notions de travail et d’œuvre, telles que Valéry peut les opposer : « le travail est un moyen de vivre, et rien de plus. L’œuvre est une raison de plus » ? Ou bien se trouve-t-il en dehors de cette espace ? Pourrait-il être l’univers plus vaste qui les englobe, joue sur le flux ?
  3. Je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu commencer avec Félix Gaillard, président du conseil sous la quatrième république, et la piscine municipale de Barbezieux, voyant en elle comme le véritable monument le symbolisant — une sorte de totem à vrai dire —, parce que cette piscine fut parmi les premières du genre dont un chef-lieu de canton, encore bien rural dans les années d’après-guerre — la structure où je travaille n’existait pas, il n’y avait rien ; rien qu’une espèce de terrain enceint de chemins blancs, selon les photos aériennes de 1957 sur Remonter le temps ; un terrain qui ne ressemble pas aux champs et aux prés qui environnants, parce qu’il comporte des traces blanches ici et là, comme si on l’avait travaillé en surface, comme si on y avait creusé peut-être ; un terrain vague à la limite, avec juste une petite bâtisse, siège des pompiers aujourd’hui —, fût doté sur le bon vouloir de l’homme de pouvoir, parce que cette piscine renvoie à l’élément qui emportera Félix Gaillard le 9 juillet 1970 en mer — suite au naufrage de son voilier au large de l’île de Jersey, à cause d’un court-circuit, paraît-il, qui aurait mis le feu au bateau —, et parce que cette piscine, de façon beaucoup plus indirecte — peut-être inconsciente, mais pas nécessairement irréaliste —, parce que ce signe des temps modernes — la première piscine publique est construite en France dans les années folles, loin derrière l’Angleterre et surtout l’Allemagne avec plus de mille bassins —, me renvoie aux programmes nucléaires d’envergure dont Gaillard fut l’instigateur — avec le plan Gaillard prévoyant la construction des premiers réacteurs surgénérateurs en 1955, et la décision ministérielle en 1958 des premiers essais atomiques, dans le Sahara algérien —, la piscine de stockage de combustible nucléaire — aussi bien après sa mise en place dans le réacteur, pour dissiper sa puissance résiduelle, qu’avant — étant un organe essentiel des centrales actuelles — mon père, qui a travaillé dans une entreprise de charpente métallique quand on les construisait, en parlerait mieux que moi.
  4. Le texte prend appui sur le début d’un autre, né de la photo floue.
  5. Si la carte postale de la passerelle existe bien, le souvenir que j’en garde est fictif. Je l’ai trouvée sur la Toile, en cherchant surtout une image de la gare. La chance a voulu que non seulement j’en trouve une de la passerelle, mais encore qu’une personne se situe à l’endroit d’où moi j’ai pris ma photo floue — et alors, c’est moi sur la carte ? —, et qu’un petit mot au verso soit lisible — comme s’il m’était adressé, franchement…
  6. Le souvenir de l’arbre au sommet de la colline et que j’y grimpais, lui, c’est bien réel. Mais qu’est-ce que ça change, au fond ? Si la carte s’était trouvée parmi les albums photos que j’aimais feuilleter chez mamie Lulu, et si l’arbre de la colline n’avait jamais existé que dans mon imagination, attisée par les arbres de la photo floue, qui pour me contredire ?
  7. J’ai parlé de chance, mais en quoi est-ce une chance ce hasard des points de vue inversés ? Parce que c’est comme dans un mariage, quand vous photographiez sur la piste de danse quelqu’un qui fait comme vous et vous êtes sur sa photo, que les deux photos sont comme les recto et verso l’une de l’autre ? Parce que ça se réalise peut-être à un siècle d’intervalle ? Parce que l’écriture manuscrite, c’est sensiblement la même que mamie Dada ?
  8. Et si la passerelle, en suspension, ça avait moins de rapport avec l’espace, comme un passage, qu’avec le temps, le passé ?
  9. Moi, pour me contredire. Le texte de la carte provient en fait d’une autre carte postale : d’une vue de la gare, du quai, des arbres et de l’entrepôt depuis la passerelle. J’ai vraiment cru qu’il se trouvait au verso de la carte de la passerelle. Mais que j’y ai cru ou pas, qu’est-ce que ça change ? Le texte, lui, avec toutes ses erreurs, a bien été écrit.
  10. Finalement, j’enlève les premières phrases du début, avant la parenthèse (avec un tiret, ça fonctionne aussi ?). Gardons seulement un bout de la dernière.

 

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