Monde acouphène

138 RONDEPIERRE Eric - The Shining (plans de coupe) - 1993

… et c’était rien, c’était pas grand-chose, juste un petit sifflement par-ci par-là, toujours un peu plus fréquents peut-être, insensiblement, et puis réguliers, et de plus en plus forts, le sifflement est devenu une vibration, une série de vibrations plus ou moins longues, plus ou moins fortes, que je pouvais stopper en ouvrant grand la bouche, le plus grand possible, comme si je me forçais à bâiller si tu veux, et c’est d’ailleurs ce qui finissait par arriver, y avait que ça pour les arrêter ces vagues de vibrations intérieures, un grand bâillement, ça les stoppait net, mais aujourd’hui ça suffit plus, y a que dormir qui arrête la chose, que dormir, mais c’est le problème, dormir, j’essaie, je fais tout ce que je peux, et je m’endors même, tout le temps, je dors debout toute la journée, même au boulot dans la structure et pourtant je suis actif, enfin j’essaie, en tout cas je dois faire illusion parce que personne me dit rien et qu’est-ce que je suis crevé, je m’endors tout le temps, tout le temps, mais dormir ça, c’est une autre histoire, parce que c’est plus des vibrations intérieures plus ou moins fortes, plus ou moins longues, parce que bâiller ça marche plus pour arrêter la chose, et quelle chose, c’est plus des sifflements ou des vibrations, c’est carrément le monde, le monde autour de moi, le monde dans ses activités, plus ou moins fortes et plus ou moins longues, mais continues parce que relayées, c’est le monde qui me siffle, qui me vibre, qui me tremble même de l’intérieur, parce que j’en tremble, j’en frissonne tellement je dors debout sans pouvoir dormir, et ça, ça a commencé avec une espèce de structuration des vibrations, elles sont devenues plus carrées si tu veux, elles se sont associées à des images, des choses, du monde comme il va, là, autour de moi, hyperactif, des images et des choses qui revenaient, les mêmes, avant d’autres images et d’autres choses, nouvelles, plus fines et plus nettes aussi, pour un monde plus complexe, toujours plus différent, pour un autre monde peut-être, mais des choses d’abord simples d’abord et qui se répétaient, qui revenaient en boucle à l’intérieur, et qui me faisaient même, moi, tourner en rond, ça a commencé avec des bruits de pas, un ou deux, et puis une porte qu’on essaierait de fermer, qui claque un peu, deux fois, ou des trucs qui tombent sur une table ou sur une parquet, parce qu’il y a du bois, c’est ça, la porte, la table, le sol sur lequel on marche, c’était du bois, c’est ça qui vibrait, c’était la structuration de la vibration, un étouffement, ou un assourdissement, parce que le bois ça sonne pas, ou si ça sonne c’est mat, c’est ça, des vibrations mates, carrées, qui me piétinaient, qui me claquaient ou me tombaient dessus si tu veux, et ça tournait là-dedans, j’avais la tête en bois, et c’est à force de bâiller, et que ça marchait plus ça, je suis sûr que c’est à force d’ouvrir la gueule en grand que ça s’est mis à grincer comme un portillon, mais un grincement limite, limite parce que répétitif, tout de suite en boucle, un pipeau avec lequel on ferait ses gammes stridentes, et avec de l’écho, ou en chœur avec un autre pipeau, mais plus loin, un ton ou deux plus bas, qui imiterait un chien qui hurle à la mort ou un loup, et c’était ça en boucle, c’était la nouvelle structuration, la nouvelle vibration du monde, du pipeau, le monde qui s’ouvre et c’est que du pipeau en boucle, et ça grattait aussi, ça grattait, y avait quelque chose qui gratte, qui racle, qui frotte, qui râpe, mais pas trop fort, y avait même des moments de silence, on les entendait bien parce qu’on entendait quand même une sorte de froissement, comme si on fouillait, cherchait quelque chose, un froissement de papier plutôt, c’est ça, on cherchait sous du papier, ou on faisait quelque chose avec, on l’étalait ou on enroulait quelque chose dedans, dans du papier, et ça c’était bien parce que ça faisait des moments de pause, des moments de silence qu’on fouillait, qu’on explorait à la recherche d’on ne sait quoi si tu veux, du silence lui-même sûrement, en frottant, en grattant, mais ce pipeau, ce portillon grinçant qui se réouvrait, le monde des chiens et des loups hurlant au loin, si ça pouvait se couper, si ça pouvait se couper, mais ça revenait en boucle, c’était continu ces hurlements, et ça se relayait leurs modulations, basse fréquence de l’un, haute fréquence de l’autre, et je voudrais que ça se coupe, et même à l’intérieur je sens que c’est ça qu’on cherche, parce que même le silence, qu’on entend plus fort, au premier plan, parce que le monde pipeau c’est plus loin, derrière, c’est dans le fond, mais c’est ça qui prend toute la place parce que c’est continu, relayé, et le silence devant qu’on entend à coups de froissement et de papier, d’abord, il cherche la coupure parce que c’est ça qu’il devenait, quelque chose qu’on coupe, c’est ça qu’on entendait, des petits coups de couteaux sur la table, d’abord les froufrous, et puis un tchac, et tchac, et un autre, des pas vifs, mais patients, à peine plus forts que les perpétuels pipeaux du monde, mais c’était là, devant, ou juste à côté, et puis ça se remet à fouiller, à froisser, pendant que ça hurle, que ça grince, pendant que ça vibre en pipeau, que ça siffle, mais c’était au fond tellement moins avancé que ces sons en arrière-plan, en relais continu, c’était tellement en retrait, tellement mat, qu’en cherchant à les entendre eux, au plus près, en cherchant à les dégager du silence qu’ils incarnaient, j’ai fini par plus en dormir et par être crevé constamment et j’ai lâché prise, et alors d’autres images, d’autres choses sont apparues, toujours plus, et c’est comme si j’avais le monde entier dans la tête maintenant, comme si j’étais branché en continu sur la Toile, un serveur par lequel transite toutes les images et les sons et les mots du monde simultanément, et la télé, et la radio aussi, non pas la télé, mais c’était une histoire à dormir debout, et d’ailleurs c’est ce qui est arrivé, je dors debout, même au travail, tellement je suis crevé, même dans la structure où je fais illusion, où personne voit comme j’en peux plus, fatigué d’être fatigué que je suis, où personne voit combien j’en ai la gueule de bois du monde en pipeau, et de ce papier froissé, chuchoté, qui signifie que l’impossible silence si tu veux, la gueule de bois du monde acouphène, et combien je suis vanné, moulu, raide, mort…

138 RONDEPIERRE Eric - Le Voyeur (plans de coupe) - 1989

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