Mais dors… (3/7) – Notre pain quotidien (cycle Prendre – le temps – 10)

165 Fiches, notes de travail - photo perso - 2021

Bouger. Bouge-les, frotte-les. Frotter, frapper, tape. Le marteau de l’un sur l’enclume de l’autre. Que ça cogne, que ça chauffe. Que les « déplacements d’air chaud embrassent ton front, une épaule, le haut de la cuisse ». De haut en bas. De la tête aux pieds. Que ça claque, qu’elle pète, la glace. Clac ! Crac ! Big Bang theory. L’expansion au fond du drap glacial, dans les profondeurs du lit. Couché. Aux confins de la chambre, de la nuit gelée. Et pas bouger, plus bouger. Mais dors… Le lumignon rouge pour étoile. Une faible lumière du sol pour nébuleuse. Mais dors… Dans la chambre noire. Dans la chambre froide. La chambre et tous ces corps. Ces corps pendus. Tous ces corps tordus. Notre pain quotidien. C’est ça… voilà maintenant, travail, hygiène, sécurité… ils vont en avoir là, avec tous ces cochons pendus, ces corps qui s’balancent… dans la chambre froide, l’usine sombre… avec ses scies électriques, ces scies automatiques qui leur ouvrent le ventre comme ça… à la chaîne… et les gars au milieu d’ces cochons pendus, qui leur tournent autour… le gars qui taille, le gars qui coupe, le gars qui tranche, le gars qui scie, le gars qui racle… travail, hygiène, sécurité… un gars, un outil, un geste… et des fois le gars c’est une femme, mais on sait pas trop, on voit pas trop avec leur espèce d’uniforme gris, aussi légers que les vestes et les pantalons d’infirmiers, et les calots blancs, et les tabliers bleus en plastique… et le gars au Kärcher aussi, qui nettoie le sol entre les rangées de cochons… travail, hygiène, sécurité, mais ça doit lui geler les pieds l’eau et l’sang qui giclent… ça doit même lui sauter à la gueule… « le corps rétif a pris les rênes », c’est sûr… l’eau, le sang, au milieu des cochons… la chambre sombre… et de temps en temps des espèces de gueules de métal en flammes qui s’ouvrent… des brûle-gueules à poils durs… ça pue l’cochon grillé… mais ça réchauffe ici et c’est pas la poix fade du sang… l’extrême fadeur qu’on garde longtemps dans la bouche, sur la langue, pour celui qui taille, qui coupe, qui tranche, qui scie, qui racle ou qui kärche… travail, hygiène et sécurité… Notre pain quotidien… voilà ce qu’il faudrait, voilà ce qu’il leur faut… et avec ça Working man’s death, l’abattoir en Afrique, en pleine rue… à même le sol, la terre, et alors c’est quoi l’travail… ? et elle est où l’hygiène, où la sécurité… ? et Les Temps modernes tiens, quand la machine l’avale… et L’Établi dans un autre genre d’avaloir… juste un extrait à lire… et Debout payé tiens… parce que c’est quoi l’travail, c’est quoi l’hygiène et la sécurité quand on doit veiller à ça, tiens… ? avec « dans le genou une flambée, devant soi le mur de reflets, le grain dansant des feux de circulation » derrière les vitrines et portes automatiques… voilà ce qu’il faut… fini la PLS-TMS-RPS, adieu l’INRS… j’suis pas agent d’sécurité moi, j’suis pas pompier… et j’veux pas… moi, c’est des mots et des images… c’est rien, mais c’est comme ça… voilà c’qu’il faut lui dire, à JC… que c’est mon seul corps de métier… voilà c’qu’il faut lui faire comprendre… lui faire entendre… Notre pain quotidien… faut chauffer JC avec ça, faut qu’JC s’y frotte, s’y cogne… en plus y a pas un mot, tout est dans l’image, les plans fixes… les cochons tordus, pendus, qui s’balancent… les mots c’est pour les autres, c’est pour les gars qui voient ça… les mots ce sera pour JC… et alors on verra, on verra… on verrat, tiens… ce qu’elle en dit, si ça bouge pas dans sa tête de cochon… si ça va pas péter un bon coup… on verra, ce qu’elle en pense de son action sans réflexion… Hygiène et Sécurité… d’mon travail à l’intuition… « pour résister à la fatigue, aux névralgies, pour supporter les grincements et les craquements continus de la structure »… Notre pain quotidien… avec ces cochons qui s’balancent… ces corps autour des brûle-gueules… ces portes automatiques de l’enfer… ces flammes… des nébuleuses, comme ça presque… ça s’ouvre, ça flambe… des nébuleuses sorties de nulle part dans la chambre froide… comme ça… juste les images, pas d’mots… juste cette ligne de carcasses qui avancent, qui dansent… et soudain la gueule qui s’ouvre… la nébuleuse… jusqu’au plafond… jusqu’au fond d’la chambre… juste pour rehausser les ombres là-bas… au profond… le bureau, les étagères… et le p’tit lumignon, le p’tit vert…

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