Mais dors… (5/7) – je m’appelle (cycle Prendre – le temps – 10)

166 Notre Pain quotidien - Nikolaus Geyrhalter, 2005 - photogramme, 2021

Y a toujours un fond d’lumière… et on comprend rien, on y comprend jamais rien, que dalle, rien de rien, comment ça s’fait qu’t’es en plein dans l’axe de cette lumière, en plein dans l’trou d’la serrure, et comment ça s’fait qu’tu t’endors direct tellement t’es crevé, parce que t’étais crevé, raide, mort, « rien ne compte que la langueur et l’abandon qui vient quand la peau, comme la mer », et d’un seul coup, là, l’autre sans rire, tu t’réveilles, comme ça, l’autre, et même pas envie d’pisser, mais t’y vas quand même, et boire un coup pour faire passer, comme si t’allais t’coucher, comme si de rien n’était, rien de rien, et pour faire passer quoi ? hein, qu’est-ce t’as avalé d’travers ? c’est quoi qu’tu veux faire passer ? c’est quoi au fond d’ta gorge ? qu’tu sens même plus en fait, qu’tu comprends plus, rien, rien de rien, tellement c’est béant… 4 h 49 mais ça arrivait plus, ça s’était calmé ça, ces trous dans la nuit, pas possible, pas possible ! et y a rien à faire, rien, « la nuit me faisait peur maintenant elle me dégoûte, j’ai envie de dégueuler », pas possible ! mais pourquoi qu’on s’rendort pas comme ça ? comment ça s’fait qu’on s’rendort pas ? pas comme ça ? et pourquoi tu t’réveilles aussi, comme ça ? comme ça là, paf ! tu t’endors direct, t’es raide, crevé, boum ! le sommeil… et puis tu t’réveilles comme tu t’es endormi, comme ça là, clac ! dans la gueule, l’autre sans rire, dans ta gueule et c’est pas l’envie qui m’en manque, de gueuler, d’gueuler et d’réveiller tout l’monde, merde ! les autres est-ce qu’i’ s’réveillent ? i’ s’réveillent pas eux, hein ? i’ s’réveillent pas la nuit, ça leur arrive pas, à eux, de s’réveiller comme ça, la nuit dans la gueule, la nuit blanche, la gueule dans la serrure… 6 h 53 fallait que ça arrive, ça arrivait plus là, ça f’sait longtemps, forcément fallait qu’ça r’vienne cette connerie, tout ça, et tout c’que tu t’traînes dans l’crâne, tout c’que t’as dans la peau, « elle marchait dans la nuit et elle s’est cognée, elle allait chercher un verre d’eau elle est tombée », tout ça, et puis tout l’reste, que tout l’monde s’en fout d’tes p’tits textes d’atelier, là, et tu vois où ça t’mènes tout ça, tu l’vois l’trou d’serrure, dans la nuit, le p’tit trou, la p’tite lumière, « dans la nuit noire et obscure, obscure et sombre », c’qui pouvaient être cons ceux-là, comme toi, avec c’que t’as dans l’crâne, dans la peau, « happé soudain par la noire nébuleuse qui s’épanouit », et ces textes et tes p’tites consignes, ils s’en foutent, ils s’en foutent tous au fond, bien profond, qu’est-ce qu’ils en ont à faire que Jack a dit : ton premier travail c’était quoi ? que Jack a dit : ta première journée d’travail t’as fait quoi ? que Jack a dit : ça marchait comment l’hygiène et la sécurité ? que Jack a dit : t’aurais vraiment voulu faire quoi comme travail ? que Jack a dit : si j’te dis qu’tu peux l’faire c’est quoi c’travail ? t’imagines que tu fais quoi ? que Jack a dit j’sais plus quoi encore, et que j’sais pas que j’vais dire pour demain, une fois, deux fois, trois fois, mais dix, mais quinze, j’en sais rien, j’sais plus… que Jack a dit : on s’en fout, parce que tout l’monde s’en fout, parce que tout l’monde a compris, t’es pas agent d’sécurité, t’es pas pompier, mais qu’est-ce que t’es pompeux, alors on s’en fout, et c’est bientôt fini, c’est bientôt la fin, ou mais demain, et après-demain, que Jack a dit : si j’te dis qu’tu peux l’faire c’est quoi c’travail ? t’imagines que tu fais quoi ? « des virevoltes continues, à l’endroit, à l’envers, pulsions d’énergies, magie des mouvements circulaires, déstabilisante, envoûtante, ensorcelante », mais qu’on s’en fout, t’imagines que c’est bientôt fini, bientôt la fin, qu’on s’en fout d’ce travail, tout l’monde, que c’est mort ce travail, et tout l’monde, mort, mort alors vas-y, couché, pas bouger maintenant, plus bouger… Mais dors… c’est mort, et les autres f’ront pas la différence, qu’est-ce qu’ils en ont à faire ? qu’est-ce qu’elle en dirait Fatima Daas ? elle en parle pas d’ses nuits, elle, elle elle en parle pas, elle elle dort ! et toi tu voudrais rajouter c’truc, hein ? toi tu veux quelques lignes, mais surtout, consigne : je m’appelle, etc., toute la nuit, toute la nuit, je m’appelle, etc., t’entends ? je m’appelle, je s’appelle… 10 h 36 là, tu voudrais inventer quoi encore ? hein ? qu’en fait, c’qu’on peut faire, là, c’est décliner, c’est coucher son nom, coucher son prénom, et pourquoi pas coucher son âge, son adresse, ses mensurations, son numéro de téléphone, numéro d’carte, numéro d’compte, numéro d’sécu, numéro d’identifiant, mot de passe et code pin, des numéros d’clown tout ça ! tout ça, l’identité qui trébuche, fait mine de s’rattraper à grandes enjambées en sachant qu’à la fin, la fin, elle va s’ramasser, s’vautrer par terre, la gueule sur le sol, la gueule sur la glace avec l’autre tordu sur le dos en « traversée de la matière, et la vision d’au-delà par l’ouverture de ses yeux », par l’trou d’la serrure et la p’tite lumière, tout ça, je m’appelle, etc., j’m’appelle rien du tout, tout ça c’est couché, pas bouger… 16 h 41, Mais dors… on peut l’faire avec plein d’choses tout ça, c’est ça ? j’m’appelle, etc., j’m’appelle Clichy-sous-bois, j’suis la banlieue d’Paris où vit Fatima Daas, mon nom vient des grands bois qu’on a couchés pour de grandes forêts d’immeubles, etc., quand t’y penses ! on dort pas non plus là-bas, et ça doit cogiter grave là-haut, toute la nuit, toute la nuit couché, pas bouger, plus bouger… Mais dors… toute la nuit à cogiter, et pas pour des textes sans noms, pas pour quelques lignes dont tout l’monde, mais tout l’monde se fout, des lignes de cochons pendus, des corps qui dansent, tu parles si c’est mort ! et pourquoi pas la nuit, hein ? la nuit, toute la nuit… Minuit passé ça s’arrêtera peut-être, la nuit à minuit c’est l’début d’la fin pour elle, on va accélérer la chose, on va lui régler son compte, peut-être que ça va l’faire, « oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur » au fond du bureau, des étagères de livres, au fond des ombres, j’m’appelle la nuit etc., Fatima elle parle pas d’moi, j’m’en souviens pas, mais j’aimerais bien qu’elle en parle, de moi, j’aimerais bien, etc., quelques mots autrement qu’en déclinaison, autrement qu’par métaphore, couchée sous l’image, etc., la nuit enveloppe sa vie, c’est pas tous les jours faciles, couché et pas bouger, plus bouger, d’accord, OK, etc., mais sa vie la nuit, dans la vraie vie, la vraie nuit, elle en parle pas, elle parle pas d’moi, elle en parle pas, de moi etc., et on m’prendra vraiment pour quoi si j’raconte un truc comme ça ? un qui f’rait mieux d’aller s’coucher, qui f’rait bien d’rester au fond d’son lit, sous l’drap, couché, pas bouger, plus bouger… Mais dors… tout ça pour quoi ? pour des cochons, ces cochons tordus, pliés, qui s’fendent la gueule, pour la PLS en chien mort, la gueule sur la glace, et l’autre sur le dos, « une gargouille dont un bâillon de pierre a étouffé le cri », tout ça pour une nuit blanche interminable, et pas qu’inter, et on t’prendra pour ça, d’ailleurs, pour un texte d’atelier sans nom, une consigne insensée, risquée, malsaine si ça s’trouve, j’m’appelle, j’s’appelle, etc., et on te d’mandera le rapport avec Hygiène et Sécurité, c’est quoi ? et on s’demandera si t’es pas fatigué, si t’as pas trop rêvé cette nuit, toute la nuit, merde ! si t’as pas entendu des voix dans tes rêves, les cochons ! mais on leur dira qu’non, non, c’est juste que j’m’endors pas comme ça, c’est que mes nuits c’est des trous, des trous grands comme ça qui m’gèlent les pieds, qui m’élargissent la gorge et « on entend la musique indigène des borborygmes de la mère on est bercé par les vagues de ses bronchos exinspirs », des grands trous blancs qu’on voit pas v’nir au fond d’la chambre, sur l’bureau, et les ombres au profond des étagères, à travers les serrures, jusqu’à pas d’heure, sans bouger, couché, là… Mais dors…

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