Mais dors… (6/7) – notes de travail (cycle Prendre – le temps – 10)

167 Page Espaces confinés - site de l'INRS (avec encart publicitaire intempestif) - copie d'écran, 2021

3 h 17 « assis dos contre le pied du lit, en appui sur la main gauche, empêcher la glissade sur le côté opposé… » Assis, debout. Aller boire un coup. Pisser un bol. Les pieds nus sur le carrelage. C’est froid. Se r’coucher. En boule dans l’coin du lit. Mais qu’est-ce que t’avales en même temps ? Qu’est-ce que t’évacues ? Tu vas dans la cuisine, tu vas aux toilettes, tu r’viens t’coucher. En coin. Ça fait une p’tite coupure ça, le verre d’eau, l’jet d’urine. C’est un sursaut, un spasme, comme un hoquet. Mais ça s’arrête pas. Ça s’arrête pas. Ça tourne, ça va, ça vient. Tu penses pas, c’est pas des pensées, encore moins des idées, mais ça tourne. Le songe comme il va, peut-être. Et qu’est-ce qui tourne dans la cuisine, qu’est-ce qui s’écoule comme ça dans la gorge ? Qu’est-ce qui plonge au fond d’la cuvette, à grand bruit ? C’est quoi qu’hoquette comme ça ? La PLS ? Les TMS, RPS ? C’est quoi ? La Sainte Trinité, savoir, savoir-faire, savoir-être ? C’est ça, le savoir-être. C’est ça qu’il faut boire. C’est ça, une bonne lampée. Quitte à s’étouffer, à tout r’cracher. C’est qu’t’avales, ça qu’t’évacues. Une bonne giclée dans la cuvette. Savoir-être, comme si ça s’apprenait ça aussi, être. Comme si fallait l’apprendre. Comme si c’que t’es déjà ça comptait pas, faut apprendre à être. Oublie c’que t’es, ça compte pas mon gars, on va t’apprendre les bonnes manières. Parce qu’être, au travail, c’est pas avec c’que t’es toi. Non, c’est pas comme ça on va t’apprendre. Savoir-être ça s’apprend. Y en a qui savent. Qui savent que c’que t’es, c’est pas ça. Faut l’savoir. Ça s’apprend ça aussi. Savoir-être. Même couché. Sans bouger. Mais dors… Être, tu l’es pas vraiment en fait vu qu’tu l’sais pas d’abord. Mais y en a qui savent et tu vas l’apprendre, à être. Savoir-être, c’est tout un travail pour eux. C’est tout un business. Tu vas apprendre, on va t’former. Y en a qui savent, on va t’former. Ça sert à ça les formations. Parce que tu sais pas encore c’que c’est, être, mais tu vas l’savoir. On va t’apprendre à savoir être. Savoir-être. Comme un autre to be or not to be. C’est ça. Et en attendant d’savoir, on fait quoi ? On fait quoi pour être ? Comment on fait ? Comment on fait quand on est pas encore ? Quand on existe pas ? Quand être, exister, c’est qu’en sursaut au fond. En spasmes, hoquets, giclées. Trébuchements. Tituber. Saoulé d’fatigue. Buter sur la chaise, l’coin d’la porte, sur l’pied d’lit, « et va dans la débâcle du corps qui cogne aux angles invisibles de l’espace et boucles des boucles inaccrochées ». Savoir-être, le bordel que c’est d’être quand on est pas encore. Le bordel que ça fout au travail. Les désordres du travail. La merde, bordel. Et alors, Hygiène et Sécurité. Et alors Risques Professionnels, Santé au Travail. PLS, TMS, RPS, et viva l’INRS. Et des fiches à plus savoir qu’en faire. Des fiches qui vont, des notes qui viennent. Oui, mais demain ? Demain est un autre désordre du travail. « Il tisse dans la ouate humide de l’atmosphère le cocon humide de sa nuit. » De ma nuit. Les fiches. Les notes. C’est ça qu’t’avales, c’est ça qu’t’évacues la nuit. Couché. Sans bouger. Mais dors… Toute la nuit. Et pour un désordre au travail demain, c’est quoi les fiches ? C’est quoi les notes pour tout à l’heure, les mots qu’t’as couchés ? On répète, allez. Repeat after me. OK. — Risques Pro 3 — Désordres du travail (P Askenazy) — Risques matériels (pléthore, voir INRS) — Impacts existentiels (en parle-t-on vraiment assez ? — en parle-t-on seulement ?) — Exploitation travailleurs (et surexploitation êtres vivants, E Morin) — Comment ça marche ? — Contexte : « travail complexe comparable à celui de “l’artiste”, dans un contexte d’effacement des hiérarchies », « technologies nomades, l’autonomie, le réseau, la réactivité, l’employabilité, la qualité, le coaching, la satisfaction du client… »Big Bang. Et la tendresse, la tendresse bordel ! Jamais on accroch’ra. C’est plus d’la formation professionnelle, c’est un cours magistral. Abstrait, qui manque de corps. Ça manque de corps ça. C’est quoi pour eux les désordres du travail ? Leurs désordres ? Ça a été vu, entendu ? Vécu ? Comment ? C’est ça, désordres du corps. Corps du désordre. C’est ça, leur demander. Vu, entendu ? Vécu, lu ? Et toi, c’était comment ? Et toi ? Moi, « poser, appuyer, lover le corps, tant de variations possibles, dos au sol pieds au mur, une main au sol, deux pieds au sol, deux mains au mur, expérimenter des positions, accumuler des figures, engager une frénésie gestuelle, tester la souplesse, en voie d’amoindrissement — « vaciller du bout du nez des marches, expérimenter l’appel du rien, osciller : du demeurer dans l’oblique aérien au choir dans la dureté » —, corps épuisé qui s’affale comme creusant le sol — « s’échoue, s’ébroue, ouverts aux éléments, à la mollesse de la chute, porté par l’eau et le coulant spongieux du banc de sable » —, tremblements, immobilité, adopter une position et l’observer, les pieds retombent vers l’extérieur, sur le côté des jambes, doigts peu à peu décrispés, les talons sont crevassés et douloureux suivant l’appui, peau du ventre animée d’ondulations à peine perceptibles, ça grouille dessous si le mouvement devient intense, petits êtres animés, espiègles ou malfaisants s’agitent, grimaces, mort tendre ». C’est ça, et la tendresse bordel ! Et toi ? Et toi là-bas ? Et Kafka, fiche 17 — G Janouch, Conversations avec Kafka : « Une étincelle emporte en un instant la voix humaine de l’autre côté de la terre. Nous ne vivons plus dans des espaces limités par des dimensions humaines, nous vivons sur un petit astre perdu, entouré par des milliards de mondes grands et petits. L’univers s’ouvre comme une gueule. Dans ce gosier immense, nous perdons chaque jour un peu plus de notre liberté personnelle de mouvement. Je crois qu’avant peu nous devrons être en possession d’un passeport spécial pour descendre dans notre cour. » — Ou une attestation dérogatoire de déplacement. Désordres du corps, corps du désordre. Et toi ? Et toi, couché, sans bouger. C’est ça qu’t’as bu ? C’est ça qu’t’as pissé un bon coup avec ce manège de fiches, de notes ? Tous ces mots couchés ? Milliards de mondes grands et petits ? La gueule comme ça ? Les flammes ? La gorge pour cheminée ? Une belle cheminée d’usine ? Parce que ça usine, parce que ça tourne. Ça fume là-haut. Les flammes, la nébuleuse. Le lumignon. La lumière faite juste pour les ombres, tapie dans les ombres du bureau, des étagères. Ça usine, ça travaille. Et « on ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel ». Comme ça, couché. Couché, sans bouger. Pas bouger. Plus bouger. Mais dors… Laisser tourner, laisser couler, pisser. Fumer. Et pas bouger. Ou « bouger immobile ». Mais dors… Pas bouger. Pas bouger. Plus. Mais dors… Mais dors…

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