La Tournée

(Un dernier pour la route.)

 

Qu’est-ce qu’on a à en dire, au fond, de mon métier ? D’être formateur, qu’est-ce qu’on a vraiment à en dire, Jack ? Rien, en fait. Rien. Ou si peu. Formateur… mais il me semble parfois qu’il faudrait dire restaurateur. C’est ça, Jack. Un restaurateur… On a toujours parlé de la Remise à niveau. T’es formateur en quoi ? — En quoi ? Remise à niveau… Non mais t’entends ça, Jack ? Tu sais ce que c’est, la Remise à niveau ? Tu vois ce que c’est dans le Monde de la Formation, la Remise à niveau ? T’imagines ça ? Remettre à niveau. Comme pour un moteur les niveaux d’huile et d’eau. Ou comme je te resservirais un verre parce que tu bois vite, Jack. Sauf que là c’est Maths et Français, et ça s’avale pas cul-sec, ma foi. Mais c’est ça la Remise à niveau, dans le Monde de la Formation professionnelle. Ça se réduit à ça les Maths et le Français, compter, lire et écrire : de la Remise à niveau, ça suffit. On réajuste un peu s’il y a du jeu, parce qu’il en faut pas trop de ça, du jeu, dans le Monde du Travail. Alors on resserre les boulons arithmétiques et les vis de grammaire, e basta ? Mais je t’en ai déjà parlé de tout ça, Jack, non ? Je t’en ai déjà touché quelques mots. Mais c’est pas ça que j’entends par restaurateur, ou pas seulement. C’est pas juste restaurer les connaissances de base Maths et Français. Ça, ça va dans un sens. Ça c’est le sens courant du formateur qui te ressors la même cuisine que t’as jamais pu avaler à l’école, au collège, au lycée, avec une autre présentation pour que ça passe mieux, peut-être. Non, le restaurateur, ça va aussi, et ça va peut-être surtout dans l’autre sens. Ça va pour ceux qui ont vraiment besoin de la Formation professionnelle, Jack,. Pas pour ceux qui viennent se former à la structure, mais pour ceux qui veulent des gens formés pour le travail, même s’il y en a pas. Ou plutôt des gens formés pour chercher du travail. Parce que comme ça, des fois que y en ai pas, et y en a pas beaucoup ou alors faut voir la tête que ça cette bête parfois, des fois que y en ai pas et ben les gens, comme ça, pourront pas dire qu’on s’est pas occupé d’eux pour en trouver, pour en chercher, parce qu’une fois formé c’est à eux de se débrouiller. Et là, ce qu’on restaure, c’est pas les savoirs en Maths et Français. Non, non, cette équation-là, au fond, c’est jamais que de la littérature. Ou alors, c’est juste appliqué à l’examen cv-lettre-de-motivation qui te bouffe un temps pas possible pour des mots impossibles qu’on lira à peine et qu’on croira surtout pas sur parole. Merde, Jack ! Même ça la Société du Spectacle l’a avalé, ça. Tu te souviens du Ken Loach ? Comment c’est déjà… ce gars baladé par le Jobcentreplus, et qui s’en sort pas des démarches pour obtenir une pension d’invalidité à cause de son cœur qui flanche… ? C’est quoi déjà… ça commence par Moi… et après c’est son nom… comment il s’appelle déjà… ? Ah… c’est le même nom qu’un peintre et poète anglais… Bon bref, on s’en fout. Faut qu’il réponde à des questionnaires, le type, et ça se passe pas bien, en entretien comme en ligne sur le Net. Et c’est même le pire pour lui, en ligne. Pour le coup, c’est pas net du tout. Mais bref, Jack. Il a compris, Ken Loach. Il est peut-être du bon côté de la barrière mais il a compris. Que ce qu’on restaure, là, c’est le Travail lui-même. C’est le Monde du Travail, et de la Formation qui va avec. Merde, c’est ça que j’entends, moi, Jack. La Formation, c’est la Restauration. Et là je te parle pas Maths ou Français, je te causes Histoire. C’est l’Ancien Régime. Voilà, Jack, c’est à ça que je sers. Oui… et c’est même à ça que je serfs, si tu m’autorises un foutu jeu de mots. Et c’est pas qu’une simple image. J’en suis sûr qu’on est en plein dedans, l’Histoire. La Restauration. Le moment d’une remise en ordre et d’un inventaire des ressources humaines, au fond, de chacun et à chacun. Avec tous les moyens et les besoins d’aujourd’hui. En live ou en line. Et shit, je te saoule avec tout ça, Jack. Je te saoule et je te balade. Parce que si j’y croyais vraiment pas, à ce foutu travail, j’y serais plus depuis longtemps. J’y serais plus. Mais la conscience, Jack. La conscience, c’est ça que j’essaie de glisser avec ce que je te raconte. Et c’est pas facile ça, d’être consciencieux avec son travail. Pas si simple. Et moi, pour ça, faut que je te saoule. Faut que je te balade. Que je te raconte des histoires, même. Faut que je me fasse l’avocat du diable. Ancien Régime je te dis. Mais au fond, quand même… quand je vois les collègues comment ils se donnent là-dedans… comment ils peuvent la jouer fine entre ce qu’on nous demande de faire et ce qu’il vaut mieux faire… entre faire en sorte que les gens, dans la structure, se contentent de suivre le questionnaire, et c’est avec ça qu’il commence le film sur Blake, Jack : « Nous devons nous en tenir aux questions posées, merci. » Bon, et puis faire prendre conscience à chacun de ce qu’il est vraiment, même si ça déborde largement le cadre du travail, et même c’est un vœu pieux en fait… même si c’est juste une affaire qui concerne seulement, personnellement, le formateur, au fond… parce que les gens ils se font balader par le Pôle Emploi… Oh là ! vous voulez du travail… mais va falloir attendre un peu là, c’est pas pour tout de suite, c’est qu’il y a du monde avant vous… faut attendre votre tour mon bon monsieur, ou ma petite dame… en attendant vous pouvez toujours allez voir la petite structure associative là-bas, le petit centre de formation, pour vous remettre à niveau, parce qu’il faut vous remettre à niveau, vous savez… et me dites pas que vous en avez pas besoin, depuis le temps vous avez forcément oublié… ah c’est pas si vieux ? faites voir votre cv… c’est vrai que vous êtes jeune, c’est que vous faites pas votre âge alors… mais au vu de vos diplômes faut vraiment vous remettre à niveau… et puis si vous avez le niveau, tant mieux, ça vous aura fait une sortie, vous aurez rencontré du monde… c’est pas mal, ça, déjà, rencontré du monde… Hein, Jack ? c’est pas mal ça, pas vrai… c’est pas pour rien qu’on donne dans le social, comme on dit… à défaut de gagner… et c’est peut-être pour ça, justement, qu’ils se donnent à fond, qu’ils y croient un peu, les formateurs… si c’est pas pour les autres, les gens, qui se font balader, c’est au moins pour soi… au moins pour soi… et de tout façon y a rien d’autre quand on donne là-dedans… rien d’autre parce que le social, le jour où on l’a vraiment rencontré, il est resté là, en soi, qui passe pas… on l’a peut-être même gardé là, en travers, et visible comme dans un livre ouvert… Mais je te saoule avec mes histoires. Avec cette idée fixe de savoir ce que ça peut bien vouloir dire en soi, travailler. De savoir ça, ce qu’il en est, où, quand comment et pourquoi, à partir de son propre travail, comme si on pouvait en sortir alors qu’on est toujours un plein dedans, enfermé dans la structure. Comme si on pouvait en prendre conscience. Mais ça aussi j’en ai déjà parlé, Jack. Je t’en ai déjà touché quelques mots. Je radote, Jack, et je te saoule. Et cette idée en forme d’éternel retour, c’est jamais qu’un horizon lointain et brumeux et inaccessible. Et pourtant, combien de livres et combien de films aujourd’hui, ont tenté de le dissiper, bien mieux l’affaire que je ne saurais le faire ? Et d’ailleurs je ferais bien de m’y replonger, à commencer par l’inénarrable Manifeste de Marx. Parce que tu te souviens, Jack : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. » Si c’est pas une formule magique, ça, qui dit d’un trait le comment et le pourquoi du travail, e basta ? Mais je te saoule encore, Jack. Je te saoule avec cette histoire de Travail, de Formation, de Restauration et de Régime. Alors que les verres sont vides ! Merde, c’est même pas la faim qui nous travaille, Jack : c’est la soif ! La grand’soif des boit-sans-soif. La grand’soif sans quoi on peut pas refaire le monde ! Alors on s’en jette un autre verre, Jack ? Une autre tournée pour un nouveau monde. Et cette fois, c’est la mienne.

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